L’auteur est syndicaliste

M. Charles Milliard vient d’être couronné chef du Parti libéral du Québec. Il succède à Pablo Rodriguez, qui a dû démissionner en décembre dernier à la suite d’allégations de tricherie de la part de son entourage pendant la course à la chefferie. M. Milliard arrive donc un peu à la dernière minute pour les prochaines élections, avec beaucoup de pain sur la planche.

Il doit, entre autres, avec son équipe : choisir ses candidates et candidats et préparer le programme électoral. Il doit aussi tenter – et ce ne sera pas une mince affaire – de faire disparaître l’aura de fling-flang, qui flotte au-dessus du parti, en plus de combler son déficit de notoriété.

M. Milliard se présente comme un « nationaliste, fédéraliste et régionaliste ». (Il aurait dû ajouter « municipaliste » pour s’assurer de n’oublier personne.) Selon M. Milliard, les trois sont tout à fait conciliables. Permettez-moi d’en douter.

Nationalisme vs fédéralisme

Nous sommes à la huitième année d’un gouvernement qui n’a cessé de prétendre que c’était possible d’être nationaliste dans un État fédéral. À l’élection de 2022, « Papa » Legault avait demandé un mandat fort au peuple québécois afin de négocier avec Ottawa le rapatriement des pouvoirs en immigration. Le peuple a répondu à l’appel. Où sont nos nouveaux pouvoirs en immigration? Toujours à Ottawa!

En fait, la CAQ avait une belle liste de revendications à soumettre au gouvernement fédéral. Elles se sont soldées pour la plupart par un échec, au mieux en un gain partiel. Et cela, bien que la CAQ ait eu les coudées franches avec une majorité confortable à l’Assemblée nationale pendant ses deux mandats.

Le problème ne provient pas de la qualité des négociateurs de la CAQ, mais bien du fait que le nationalisme est incompatible avec le fédéralisme. Le gouvernement fédéral n’a pas d’autre choix que d’essayer de jongler avec les intérêts de toutes les provinces. Répondre aux aspirations nationalistes du gouvernement du Québec se fera toujours au détriment d’une ou de plusieurs provinces et vice-versa.

Le Québec veut développer son chantier naval, il est en compétition avec les autres chantiers navals du Canada. Le Québec veut maintenir sa place comme leader mondial en aérospatiale, il doit le faire au détriment des autres régions du Canada désireuses de développer ce secteur. C’est ainsi dans une multitude d’autres dossiers.

Je me souviens qu’au moment de la fermeture de l’usine de GM à Boisbriand, notre syndicat avait effectué une tournée politique pour tenter de sauver l’usine. La réponse que nous avions eue du premier ministre canadien de l’époque a été : « L’automobile appartient à l’Ontario et l’aérospatiale au Québec. » Les dés étaient pipés pour l’industrie automobile québécoise.

Cela n’a toutefois pas empêché le reste du Canada de développer un secteur aérospatial, certes beaucoup plus petit qu’au Québec, mais pour combien de temps encore? Alors, quand M. Milliard nous dit qu’il est « nationaliste, fédéraliste et régionaliste », j’entends : « Je suis un clientéliste. » Il nous dit : « J’ai des amis qui sont pour, j’ai des amis qui sont contre, et moi, je suis d’accord avec tous mes amis. »

Première vache sacrée : la santé

Le nouveau chef du Parti libéral nous a aussi fait connaitre ce qu’il a appelé « ses vaches sacrées » : la prestation de services en santé, l’éducation et la culture.

Pour la santé, M. Milliard propose d’instaurer un service de télémédecine à la grandeur du Québec afin de désengorger la première ligne. En ce qui a trait à la place du privé en santé, il a déclaré : « Les soins doivent être remboursés, la plupart du temps, par la carte d’assurance maladie, mais, en ce moment, le système public ne peut pas accueillir toute la demande. Je pense qu’il faut se parler dans le blanc des yeux. »

Avec le temps, j’ai appris que, lorsqu’il y a le mot mais  dans une phrase, il annule tout ce qui a été dit avant. Je comprends donc que, pour M. Milliard, la vache sacrée des services en santé passe par la privatisation. Tout le monde sait très bien que la privatisation cannibalise de plusieurs façons les services publics. D’abord, par le transfert de main-d’œuvre. L’équation est simple, plus le privé offre de services, plus il doit faire appel à une main-d’œuvre qualifiée. Où se trouve-t-elle? Au public.

Ensuite, il y a l’argent. Ou bien on paie collectivement pour des services privés, retranchant ainsi de l’argent pour financer et améliorer les services publics. Ou bien les individus paient pour les services reçus, et là nous avons une belle société où il fera bon vivre… à condition d’être riche!

Deuxième vache sacrée : l’éducation

Dans le domaine de l’éducation, M. Milliard propose d’ajouter du personnel pour aider les enseignantes et enseignants dans leur tâche, sans nous dire d’où viendra ce personnel et combien de millions $ il compte investir. Il nous annonce également des états généraux de l’éducation – une nouvelle commission Parent 2.0. – mais sans toucher au système à trois vitesses : le public régulier, le public avec programmes particuliers (sports-études, arts, programme d’études internationales) et le privé. Même si on connait les défaillances de ce système à trois vitesses.

La plupart du temps, les élèves qui ont de meilleurs résultats scolaires ou qui viennent de familles plus aisées fréquentent le secteur public avec des programmes particuliers ou le secteur privé. Il en découle un écrémage de la population étudiante qui favorise les inégalités sociales. Les enfants issus de familles moins fortunées ou habitant en régions plus éloignées n’ont, pour seul choix, que le réseau public sous-financé.

Pour ma part, je suis parfaitement d’accord avec l’idée de tenir des états généraux de l’éducation, mais il faut que ce soit de réels états généraux où tout est mis sur la table avec comme seul objectif une accessibilité universelle à une éducation de classe mondiale.

Troisième vache sacrée : la culture

La culture est la troisième vache sacrée. M. Milliard a déclaré que « la promotion de la culture, du fait français, de nos institutions culturelles, c’est la façon d’assurer la pérennité de notre peuple. Mais, Les Beaux Dimanches, ça ne reviendra pas ».

Il ajoute qu’il faut accepter que les gens qui sont abonnés aux plateformes numériques internationales consomment de la culture autrement. Une belle grande déclaration où tous les mots clefs y sont : culture, français, pérennité, peuple. Il manque juste le mot national et ça aurait été « parfait »… et tout aussi vide de sens parce que suivi d’un aveu d’impuissance face aux plateformes numériques.

La phrase creuse

À la lecture de cette déclaration d’intention, je me suis dit : C’est bien beau tout cela, mais on fait quoi maintenant?

M. Milliard arrive en politique. Il faut donc laisser sa chance au coureur. Je souhaite que M. Milliard sorte du modèle politique de la phrase creuse – qui ne dit ni oui ni non – qu’il cesse de voir le Québec comme un État dont il serait le gestionnaire. Nous venons de vivre huit ans de caquisme où « Papa » Legault s’est présenté comme gestionnaire de l’État plutôt que comme chef de gouvernement et le résultat est un gâchis total.

Monsieur Milliard, je partage très peu les idées que vous mettez de l’avant et je doute de les partager un jour. Je m’attends tout de même à ce qu’un chef de parti nous fasse part de sa vision du Québec, de ce qu’il peut et doit devenir. Pour ma part, je désire un État où il y a une réelle lutte aux inégalités sociales, où l’accessibilité aux services publics est universelle, une société riche pour l’ensemble de la population.