Les nombreuses fermetures d’entreprises devaient marquer la fin des emplois industriels en Argentine. Elles ont plutôt donné naissance à un mouvement ouvrier inédit. Dans les années 1990, alors que les politiques néolibérales jetaient des milliers de personnes au chômage, des travailleurs ont refusé la résignation : ils ont occupé leurs usines, récupéré leurs outils et réinventé collectivement le travail.
C’est cette histoire de résistance et d’autogestion qu’est venue raconter Andrés Ruggeri, chercheur et militant du mouvement des entreprises récupérées, lors d’une conférence organisée par le Centre international de solidarité ouvrière (CISO) et l’École d’innovation sociale Élisabeth-Bruyère, le 4 mars dernier à Montréal.
Une expérience née du néolibéralisme des années 1990
Pour comprendre l’émergence des entreprises récupérées, Andrés Ruggeri a rappelé le contexte de l’Argentine des années 1990, marquée par les politiques néolibérales du gouvernement de Carlos Menem. Privatisations massives, désindustrialisation accélérée, spéculation financière : ces transformations ont profondément fragilisé le tissu productif d’un pays qui possédait pourtant l’un des développements industriels les plus importants d’Amérique latine.
Les conséquences sociales sont brutales. Des milliers d’entreprises ferment, laissant des centaines de milliers de personnes sans emploi, sans protection sociale et sans perspectives. « Il n’y avait pas de réponse de l’État ni des entrepreneurs », rappelle Ruggeri. Dans bien des cas, la seule réponse institutionnelle était la répression policière.
C’est dans ce vide social et politique qu’émerge le mouvement des entreprises récupérées. Le terme lui-même ne vient pas du monde académique, mais des travailleuses et travailleurs qui parlent de «récupérer» leur entreprise, leur fabrique, leur outil de travail. Face à la fermeture et devant des propriétaires qui provoquent intentionnellement la cassation de leur entreprise pour sauver leur capital, des collectifs ouvriers décident d’occuper les lieux et de défendre leur emploi.
De la survie à l’autogestion
À l’origine, ces luttes ne sont pas nécessairement portées par une idéologie de gauche. Il s’agit d’abord de survivre. « Les gens ont commencé à lutter pour conserver leur emploi, sans savoir très clairement où cela allait mener », explique Andrés Ruggeri. L’occupation devient alors une méthode de lutte, parfois improvisée, parfois désespérée, mais profondément ancrée dans l’expérience ouvrière.
Si quelques cas isolés existent dès la fin des années 1980, le mouvement prend une ampleur inédite avec la crise de décembre 2001. La chute du gouvernement de Fernando de la Rúa, sous la pression d’une mobilisation populaire massive — casseroles, assemblées de quartier, mouvements de chômeurs comme les piqueteros —, marque un tournant. Dans ce contexte de soulèvement social, des centaines d’entreprises sont récupérées en l’espace de quelques mois.
Ces entreprises récupérées acquièrent alors une forte charge symbolique. Elles deviennent visibles, médiatisées, et surtout soutenues par leur environnement social : voisinage, universités, syndicats, mouvements politiques. Le conflit de travail sort alors des murs de l’usine pour devenir une affaire collective.
L’exemple emblématique de l’imprimerie Chilavert
Parmi les nombreuses histoires évoquées lors de la conférence, celle de l’Imprenta Chilavert illustre la dimension à la fois dramatique et inventive de ces luttes. Cette imprimerie de Buenos Aires, passée de 30 à 8 travailleurs au fil des années 1990, est occupée en avril 2002 lorsque les ouvriers découvrent que le propriétaire tente de retirer les machines pour les vendre.
La police intervient immédiatement, prête à arrêter les huit travailleurs. Mais la mobilisation du quartier et d’autres entreprises récupérées change le rapport de force. Des milliers de personnes se rassemblent, et la police recule.
Ces récits, souligne Andrés Ruggeri, ne sont pas exceptionnels. Ils constituent la mémoire commune d’un mouvement forgé dans la lutte, et expliquent pourquoi les coopératives issues de ces processus se définissent d’abord comme des collectifs de travailleurs, inscrits dans le mouvement ouvrier, avant d’être des entités économiques.
Un processus, pas un modèle
Pour Ruggeri, il est essentiel de parler des entreprises récupérées comme d’un processus, et non comme d’un simple événement ou d’une forme juridique. La coopérative n’est qu’un moment de ce parcours, souvent imposé par les cadres légaux existants. Ce qui définit réellement l’expérience, c’est la trajectoire : de la crise à l’occupation, de la lutte à l’autogestion, avec toutes les tensions, négociations et contradictions que cela implique.
C’est cette approche qui guide le travail de la Faculté ouverte de l’Université de Buenos Aires, un programme universitaire atypique, profondément ancré dans les communautés et orienté vers la recherche militante, dont les enquêtes visent à comprendre les dynamiques réelles des entreprises récupérées, sans les idéaliser.
Mettre en réseau la démocratie du travail
Depuis 2007, Andrés Ruggeri coanime le Red de Economía de los Trabajadores y las Trabajadoras, un réseau qui rassemble des coopératives et organisations autogérées en Argentine, en Amérique latine et en Europe. Des rencontres annuelles permettent de partager les pratiques, de mutualiser les savoirs et de réfléchir ensemble aux conditions concrètes de la démocratisation du travail.
Dans un contexte politique de plus en plus hostile — notamment avec l’arrivée au pouvoir de Javier Milei —, ces réseaux deviennent essentiels. Ils rappellent que l’autogestion n’est pas une utopie abstraite, mais une réalité construite collectivement, souvent dans l’adversité.
Quand la répression prépare la résistance
Pour Andrés Ruggeri, le projet politique actuel ne se limite pas à un ultralibéralisme économique. Il s’appuie aussi sur l’irrationalisme, l’antiféminisme et la stigmatisation des secteurs populaires, nourrissant le ressentiment tout en cherchant à discipliner la société par la peur. La chute brutale du nombre d’entreprises récupérées en 2023 — à peine trois cas recensés, contre plusieurs dizaines certaines années — témoigne de l’ampleur de l’offensive : répression, surveillance, asphyxie économique. Pendant un temps, la résistance a semblé étouffée.
Mais elle n’a pas disparu. En 2024, malgré un contexte encore plus hostile, de nouvelles récupérations réapparaissent. Les usines continuent de fermer, souvent de grande taille, et les travailleuses et travailleurs recommencent à lutter. Face à cette dynamique, l’État se prépare ouvertement à la confrontation : militarisation de l’espace public, espionnage massif, répression systématique des mobilisations, y compris celles de retraités dont les pensions ont atteint leur plus bas niveau depuis trente ans. Cette violence n’annonce pas la stabilité, mais l’inverse.
L’histoire argentine rappelle que les explosions sociales ne se prévoient pas. En décembre 2001, personne ne les avait vues venir. Elles ont pourtant surgi, portées par celles et ceux que l’on croyait résignés. Aujourd’hui encore, les lieux de travail pourraient redevenir des foyers de résistance et de démocratie. Mais, insiste Ruggeri, ils ne peuvent rester isolés.
Face à un projet autoritaire globalisé, la réponse doit être transnationale. La défense des entreprises récupérées en Argentine, comme celle de la démocratisation du travail ailleurs, appelle un front commun des mouvements sociaux, syndicaux et coopératifs à l’échelle des Amériques — et au-delà. La solidarité internationale n’est plus un slogan : elle est devenue une condition de survie.

