Je me souviens surtout de ce soir de mars 1987 où, pour la première fois, je me suis retrouvé chez elle.
À la fin d’une longue nuit radiophonique consacrée à la poésie, Gilbert Langevin m’avait recommandé qu’il fallait absolument que je la rencontre. Gilbert lui-même m’avait été présenté quelque temps plus tôt par Pauline Julien.
J’avais mis les pieds au Québec cinq ans plus tôt. Ce sont les poètes qui allaient me faire le plus bel accueil. Mes rencontres naissaient les unes des autres comme des étincelles. Une voix menait à une autre voix. Un visage ouvrait la porte d’un autre visage. Chez Denise Boucher, l’accueil m’avait touché droit au cœur et au ventre.
Je me suis donc retrouvé dans son grand appartement de la rue Saint-Hubert. Un lieu vaste et vivant où les conversations devaient se déposer sur les murs comme des promesses d’un lendemain meilleur. C’est là que j’ai rencontré pour la première fois Gaston Miron. Chez Denise Boucher.
Ce soir-là fut la suite d’une véritable toile d’araignée. Une de ces trames invisibles que la culture tisse patiemment entre les êtres. Grâce à Denise, d’autres figures sont apparues dans ma vie. Patrick Straram. Raôul Duguay. Gérald Godin. Gilles Groulx. Armand Vaillancourt. Gilles Carle, inséparable de sa lumineuse Chloé Sainte‑Marie. Et bien d’autres.
Tous ont accepté volontiers de passer devant mon micro pour parler, raconter, rêver à voix haute. Certains l’ont fait pendant une nuit entière. Lorsque Patrick Straram, le Bison ravi, est mort le 6 mars 1989, plusieurs d’entre eux sont venus défiler devant mon micro, une nuit entière, pour ses funérailles radiophoniques. Un hommage vibrant. Une procession de voix. Et Denise était au cœur de cette constellation, avec en main un repas qu’elle avait préparé pour accompagner l’âme de son ami et complice de toujours, le Bison ravi.
Revenons à cette première visite.
Ce soir-là, j’ai aussi découvert que la grande poétesse Denise Boucher était également une grande cuisinière. Sur la grande table de son grand salon, elle avait déposé des pilons de poulet parfumés d’épices orientales. Leur parfum flottait dans la pièce comme une promesse.
Je n’avais pas encore commencé à les honorer que la porte d’entrée s’est ouverte. Gaston Miron venait d’entrer.
Il avait l’habitude de passer chez Denise à l’improviste. Ce soir-là, il semblait chargé d’une humeur plutôt sombre. L’époque bouillonnait. Jacques Parizeau, qui avait quitté trois ans plus tôt le gouvernement de René Lévesque, préparait son retour. Miron n’était jamais loin lorsque la cause se remettait à vibrer. Il venait souvent chez Denise pour déposer ses inquiétudes, ses espoirs, ses colères.
Denise me présenta à lui avec un sourire calme, protecteur. Son regard semblait dire doucement à Miron que je pouvais être accueilli sans méfiance. Peut-être immigrant, mais souverainiste. Un des nôtres.
Miron, tout de même, ressentit le besoin de me jauger, de me tester. Avec une douceur prudente, il se mit à me parler de ses amis portugais qu’il n’arrivait pas à convertir à sa cause.
Denise intervint aussitôt avec cette malice qui lui appartenait.
« Moi, en tout cas, je raffole de leur poulet grillé au charbon. C’est déjà ça de pris ».
Miron lui lança un regard tendre, celui d’un grand frère amusé par la vivacité d’une sœur cadette. Denise voulait lui faire comprendre que l’examen, avec moi, n’était pas nécessaire. Elle ajouta simplement.
« Tu sais que son père a donné ses yeux pour le pays. Le Maroc ».
Miron se tourna vers moi avec un regard entièrement nouveau. Denise venait de dire l’essentiel. À partir de cet instant, pour Miron, j’étais le fils d’un résistant. Donc un indépendantiste. Et plus tard, un ami. Il me fallait passer chez Denise ce soir-là.
Tout à coup, avant que Miron ne me fasse parler de mon père, avant qu’il ne lui consacre un poème improvisé, je me suis jeté sur les pilons de poulet parfumés de Denise et j’ai invité Miron à partager le repas.
En savourant ces pilons, j’ai osé dire.
« De vrais petits poèmes, ces pilons ».
Miron a éclaté de rire. Un rire large, libérateur.
J’en ai profité aussitôt pour lui lancer une invitation à venir parler devant mon micro. Denise m’a regardé avec ce sourire discret. J’avais saisi le bon moment. Quelques semaines plus tard, Miron a passé la nuit devant mon micro. Une nuit consacrée à la langue, à la culture, à la poésie et bien sûr à l’indépendance.
En cette journée internationale de la femme, je me souviens. Ce soir de mars 1987, sans le savoir tout à fait, je me trouvais donc à la table d’une grande dame. Une poétesse, une militante, une femme d’esprit et de cœur. Une de ces présences rares qui savaient accueillir, nourrir et éveiller à la fois. Denise Boucher faisait partie de celles qui ont donné au mouvement féministe au Québec une parole forte, libre et indocile. Une parole qui refusait les silences imposés et qui rappelait, avec intelligence et courage, que la dignité des femmes n’était pas une concession, mais une évidence.
Dans la chaleur de ce salon, entre les rires de Miron et le parfum des épices, il y avait déjà tout ce que Denise Boucher incarnait. La générosité, la lucidité, cette liberté farouche, cette confiance en soi qui, je l’espère, continuera encore d’éclairer la mémoire du Québec et le protéger des crispations de toutes sortes.

