Ovide Bastien est auteur de Chili : le coup divin (1974).

Dans Values : Building a Better World for All (2021), notre premier ministre affirme qu’attribuer à Adam Smith la paternité du laissez-faire représente une grossière déformation de sa pensée. Catholique pratiquant, Mark Carney allègue que Smith a été « le plus réfléchi et catholique des philosophes du monde entier ».

Dans Le Devoir du 9 mars 2026, Alex Fontaine présente une idée similaire. Citant James Otteson, professeur en éthique des affaires à l’Université Notre-Dame, il affirme que Smith « cherchait une façon de permettre à tout le monde d’améliorer sa situation, pas seulement les mieux nantis ».

S’il est vrai qu’Adam Smith ne souffrait aucunement de l’étroitesse de perspective qui caractérise la science économique contemporaine, surtout l’école néolibérale prédominante; qu’il dénonçait le fait que les entreprises se concertent pour maintenir artificiellement les hauts prix; que les entrepreneurs cherchent souvent à maintenir les salaires les plus bas possibles, et qu’ils ont le gros bout du bâton, puisque travailleurs et travailleuses ne peuvent faire la grève que quelques jours, faute de moyens financiers...

Même si tout cela est vrai, l’analyse que fait notre premier ministre de la philosophie morale d’Adam Smith laisse carrément à désirer.

Selon Carney, on aurait trop souvent concentré sur trois passages dans l’œuvre de Smith où il se réfère à une main invisible qui ferait en sorte que les riches n’auraient qu’à chercher à s’enrichir pour que tout le monde en profite automatiquement. Il faut lire et relire la toute première œuvre de Smith, The Theory of Moral Sentiments, insiste-t-il. Là, dit-il, c’est clair comme de l’eau de roche que Smith reconnaissait que toute société saine devrait reposer sur les grandes valeurs éthiques catholiques.

J’ai lu et relu ce dernier livre. Lorsque je le lisais, je me trouvais à Santiago, au Chili. Les militaires, comme Donald Trump aujourd’hui en Iran, disaient vouloir redonner la liberté au peuple. Le retour du marché libre! La restauration de l’âme judéo-chrétienne du pays! L’Église priait avec les militaires, comme les évangélistes priaient, il y a peine quelques jours, avec Trump afin que Dieu l’accompagne dans son œuvre divine!

Répression, terreur, camps de concentration où on assassine et torture : chocs électriques aux parties génitales, insertion de souris dans le vagin, ongles arrachés...

Que ne ferait-on pas pour restaurer les grandes valeurs!

Le gouvernement américain avait bien préparé le coup d’État, semant le chaos dans l’économie et diabolisant Salvador Allende. Exactement comme il le fait aujourd’hui avec l’Iran.

En décembre 2025, le secrétaire au Trésor Scott Bessent reconnaît tout faire pour déstabiliser l'économie iranienne : provoquer une pénurie de dollars, faire chuter carrément le rial, imposer un blocus bancaire.

Un grand succès, annonce-t-il, en janvier, alors que les manifestants, se soulevant contre le gouvernement à cause de la misère, se font tuer par milliers par un régime qui sent la présence de la main impériale.

Quelques semaines plus tard, l’invasion salvatrice israélo-américaine.

Une invasion que notre premier ministre appuie immédiatement, soulignant l’importance de la lutte du peuple iranien pour sa liberté. Un appui qui me fait revivre la colère et la révolte que je ressentais au Chili lors du coup d’État du 11 septembre 1973.

The Theory of Moral Sentiments reflète les valeurs du « plus catholique philosophe du monde entier », affirme Mark Carney.

Que lecteurs et lectrices jugent eux-mêmes le degré de catholicisme du passage suivant de ce livre. Un passage que je lisais pour la première fois en 1973, alors que les riches au Chili et à Washington célébraient leur victoire.

« Les leaders de ce grand mouvement du système, les riches, peuvent s’efforcer tant qu’ils veulent de ne poursuivre que leurs propres intérêts. L’estomac du riche n’est pas plus gros que celui du paysan le plus pauvre : le reste, le riche est obligé de le distribuer entre ceux et celles qui préparent, de la plus belle manière, le peu dont il fait usage lui-même, entre ceux et celles qui aménagent le palais où ce peu doit être consommé, entre ceux et celles qui fournissent et maintiennent en ordre toutes les différentes babioles et bibelots qui sont employés dans l’économie de la grandeur ; tous et toutes tirent ainsi du luxe du riche et de son caprice une part des nécessités de la vie et de la justice. (...)

« Les riches ne consomment guère plus que les pauvres ; et malgré leur égoïsme et leur rapacité naturels, bien qu’ils ne songent qu’à leur propre intérêt, bien que la seule fin qu’ils se proposent en faisant travailler de milliers d’hommes et de femmes ne soit que la satisfaction de leurs vains et insatiables désirs, ils partagent avec les pauvres le produit de toutes leurs améliorations.

« Ils sont conduits par une main invisible à faire à peu près la même distribution des choses nécessaires à la vie que celle qui aurait été faite si la terre avait été divisée en portions égales entre tous ses habitants; et ainsi, sans le vouloir, sans le savoir, les riches favorisent l’intérêt de la société, et fournissent les moyens de multiplier l’espèce. Lorsque la Providence a partagé la terre entre quelques maîtres seigneuriaux, elle n’a ni oublié ni abandonné ceux et celles qui semblaient avoir été écartés du partage. Ces derniers et dernières jouissent aussi de leur part de tout ce que cette terre produit. »