En février 1969, l’occupation d’un laboratoire informatique de l’Université Sir George Williams — aujourd’hui l'Université Concordia — par des étudiants majoritairement noirs se transforme en l’un des plus importants épisodes de contestation antiraciste de l’histoire canadienne. Pourtant, pendant des décennies, cet événement majeur est resté largement absent de la mémoire collective. Le documentaire True North, réalisé par Michèle Stephenson, vient combler ce silence. Film que j’ai pu voir au cinéma Casa d’Italia à Montréal.

Dès les premières images, le ton est donné par une archive saisissante : une entrevue de 1968 avec Roosevelt « Rosie » Douglas. Le militant y dénonce le racisme systémique au Canada, l’exploitation des Caraïbes et l’héritage esclavagiste encore présent dans les structures sociales. Douglas, qui deviendra plus tard premier ministre de la Dominique, était l’un des leaders du mouvement étudiant qui allait secouer Montréal.

Le film revient sur ce qui est resté connu comme « l’affaire Sir George Williams ». En 1968, plusieurs étudiants noirs accusent un professeur de discrimination raciale dans l’évaluation de leurs travaux. L’administration universitaire refuse d’agir et protège l’enseignant. Après des mois d’attente et d’enquête interne jugée biaisée, les étudiants décident de passer à l’action.

En janvier 1969, ils occupent un laboratoire informatique du neuvième étage du pavillon Henry F. Hall. Ce qui devait être une action d’une journée se prolonge pendant près de deux semaines. Le mouvement attire rapidement l’attention des médias et suscite un vaste débat sur le racisme au Canada.

Finalement, l’intervention policière met brutalement fin à l’occupation : affrontements, incendie du laboratoire et arrestation de près d’une centaine d’étudiants. À l’extérieur, un groupe important d’étudiants de l’université Sir George Williams crient aux pompiers qui tentent d’éteindre l’incendie : « Let them niggers burn! »

À travers un montage d’archives photographiques et filmiques, True North redonne vie à ces événements. Les témoignages de participants permettent de comprendre l’ampleur du mouvement et le climat politique de l’époque. La contestation étudiante s’inscrivait dans un contexte plus large de luttes pour les droits civiques, marqué notamment par l’assassinat de Martin Luther King Jr. et par la montée de mouvements anticoloniaux et antiracistes à travers le monde.

Le documentaire rappelle également le rôle catalyseur du Congrès des écrivains noirs, tenu à Montréal en 1968, qui avait réuni intellectuels et militants de la diaspora noire. Cet événement avait contribué à renforcer la conscience politique d’une génération d’étudiants qui refusaient désormais de tolérer l’injustice.

Pour la réalisatrice Michèle Stephenson, l’aspect le plus frappant de cette histoire demeure le silence qui l’a entourée pendant si longtemps. Originaire d’Haïti et ayant grandi au Québec, elle affirme n’avoir jamais entendu parler de cet épisode durant ses études. Ironiquement, certains membres de sa propre famille avaient participé à l’occupation sans qu’elle le sache.

Ce silence s’explique, selon elle, par une mythologie persistante voulant que le Canada ait été épargné par les formes les plus brutales de racisme. Or, comme le rappelle le film, l’histoire canadienne comporte aussi des épisodes de ségrégation et d’esclavage — y compris à Montréal. On apprend ainsi que James McGill, fondateur de l’Université McGill, possédait lui-même des esclaves.

Avec son esthétique en noir et blanc et son montage rigoureux, True North agit comme un puissant travail de mémoire. Plus qu’un simple récit historique, le film rappelle que les luttes contre le racisme au Canada ont une histoire longue, marquée par des moments de résistance collective.

Comme le souligne la réalisatrice, l’héritage de cette mobilisation reste actuel : là où il y a injustice, il y aura toujours résistance.

Un autre silence

Dans ce film, comme dans des articles publiés sur ces événements, on omet souvent de souligner l’appui du mouvement étudiant francophone et d’organisations syndicales aux étudiants noirs et à la convergence des luttes du peuple québécois et du mouvement des Noirs.

Dans son livre Contester l’empire. Pensée postcoloniale et militantisme politique à Montréal, 1963-1972 (Hurtubise, 2011), l’auteur Sean Mills déplore que l’on décrive habituellement cet événement « comme un événement qui n’a d’intérêt que pour les Canadiens noirs et comme un conflit qui a eu peu d’effets hors des milieux noirs de Montréal ». Il affirme que « ces représentations déforment à la fois les répercussions de cet événement sur d’autres secteurs de la société et les façons dont la manifestation a fait partie de l’atmosphère de révolte qui régnait plus largement dans la ville ».

Il écrit :

« L’affaire Sir George Williams a aussi modifié la réflexion de certains intellectuels francophones sur la race. De nombreux gestes d’appui sont venus des cercles nationalistes du Québec. Au cours de l’occupation, une « semaine du Québec » prévue à l’horaire et qui devait présenter d’importantes figures nationalistes est annulée en signe d’appui à l’occupation.

« Après l’expulsion forcée des étudiants du centre informatique et les importants dommages à la propriété qui ont suivi, presque toutes les grandes organisations étudiantes anglophones abandonnent les protestataires et de nombreux professeurs en font autant. Les manifestants reçoivent néanmoins des appuis de milieux francophones. Le Conseil central des syndicats nationaux de Montréal demande la libération des étudiants détenus en prison, déclarant que la presse « tend à faire oublier que les dégâts matériels causés lors de l’occupation de l’USGW ne sont rien en regard du problème du racisme ».

Dans les journaux universitaires, des étudiants commentent avec colère les événements à Sir George. Au nom des étudiants de l’Université de Montréal, Roméo Bouchard écrit que ceux-ci, à titre de Québécois francophones et d’étudiants, sont « doublement frères » des étudiants noirs de Sir George.

« Dans le couloir à l’extérieur de la grande salle d’audience où les étudiants arrêtés doivent comparaître, outre les dashikis aux couleurs vives, bien des gens portent des macarons « McGill français ». Une pétition circule déclarant que « les étudiants noirs et les étudiants de langue française se battent pour à peu près les mêmes choses ». Et un pasteur qui a fait le voyage depuis Harlem pour assister au procès distribue des tracts qui lui ont été donnés à l’extérieur. On peut y lire ce qui suit :

« Nous, les sympathisants de tous les peuples, demandons que les étudiants détenus illégalement sans caution soient relâchés immédiatement. Les dommages causés aux ordinateurs s’élèvent au montant de deux millions de dollars, tandis que le montant des dommages manifestés par le racisme institutionnalisé est incalculable. Même à Raceland (USA), on ne commettrait pas cette grave injustice. Nous voulons que justice soit faite. Et, au verso d’un grand nombre de tracts : Nous, les nègres blancs d’Amérique, soutenons nos frères. »

Pour de plus larges extraits du livre de Sean Mills, cliquez ici.