L'auteure est cheffe de Climat Québec, ancienne ministre des Ressources naturelles, ancienne gestionnaire chez Hydro-Québec
Le gouvernement de la CAQ s'apprête à commettre une erreur historique. Si la CAQ autorisait Domtar-Résolu à transférer ses barrages à une société en commandite détenue par Jackson Wijaya — propriétaire de Papier Excellence, elle-même propriétaire de Domtar-Résolu, une multinationale étrangère basée en Indonésie —, donc en permettant que soient séparés juridiquement les barrages des usines, la CAQ ouvrirait toute grande la porte au démantèlement de notre patrimoine industriel du Saguenay–Lac-Saint-Jean.
Soyons clairs. La CAQ n'est pas spectatrice, elle est actrice. En signant l'autorisation de transfert du bail hydraulique et en donnant son consentement, elle deviendrait complice du milliardaire indonésien. Si nous laissons faire, nos rivières du Saguenay–Lac-Saint-Jean ne serviront plus à créer des emplois régionaux, mais à enrichir des actionnaires étrangers grâce à la privatisation sournoise permise par le projet de loi 69.
Avec le PL 69, la CAQ a autorisé les entreprises privées à vendre leur électricité au plus offrant. C'est le jackpot pour le milliardaire Jackson Wijaya! En isolant les barrages dans une société distincte, il pourra fermer ses usines tout en continuant de nous revendre notre propre électricité à prix d'or. Le tout conseillé par nul autre que Pierre Fitzgibbon, l'auteur même du projet de loi 69 de privatisation sournoise de l'électricité.
Il faut arrêter d'accepter d'être les dindons de la farce.
Test de résistance politique pour le pacte social
Pendant un siècle, le Québec a accepté que deux entreprises — Domtar-Résolu et Alcan-Rio Tinto — exploitent nos rivières à la condition expresse que cet énorme avantage serve à créer des emplois dans la région.
En créant une entité juridique séparée pour les barrages, Domtar-Résolu prépare le terrain pour fermer ses usines tout en conservant la rente énergétique. C'est un détournement flagrant de la mission originale de ces concessions. En autorisant le transfert des baux hydrauliques, la CAQ romprait un pacte social historique.
Ce qui se joue actuellement au Saguenay–Lac-Saint-Jean n'est rien de moins qu'un test de résistance politique : si la CAQ autorise M. Wijaya à accaparer cette ressource collective pour ses propres profits financiers, la voie sera libre pour que d'autres, comme Rio Tinto, fassent de même avec des milliers de mégawatts.
La CAQ peut dire NON — et elle le doit
Voici ce que peu de gens savent : Domtar-Résolu ne peut pas réussir sans l'autorisation explicite de la CAQ. Le gouvernement possède le pouvoir de bloquer Domtar-Résolu.
Pour que Domtar-Résolu puisse transférer ses centrales situées sur le territoire de la ville de Saguenay, il a besoin de l'autorisation du gouvernement pour le transfert du bail de location de la centrale Murdock-Wilson (52 MW). Le gouvernement de la CAQ doit immédiatement refuser le transfert de ce bail hydraulique, ce qui se fait sans aucuns frais ni compensation. Ce faisant, il bloque le transfert du plus gros barrage sur le territoire de la ville de Saguenay, rendant toute l'opération beaucoup moins intéressante financièrement pour le propriétaire étranger.
La base légale est simple : le consentement du ministre est requis pour tout changement de contrôle. De plus, si le lien direct entre les barrages et les usines est brisé, les baux n'ont plus leur raison d'être et le gouvernement peut reprendre les baux hydrauliques sans compensation.
Le gouvernement a le devoir de s'assurer que ces droits, qui appartiennent collectivement aux Québécois, ne soient pas détournés de leur mission industrielle de création d'emplois.
Pour les centrales appartenant en propre à Domtar-Résolu, le gouvernement doit cesser de se dire impuissant. En refusant le transfert du bail hydraulique de Murdock-Wilson, le gouvernement coupe l'herbe sous le pied de M. Wijaya et se positionne avantageusement pour négocier l'achat des autres centrales en propriété privée sur le territoire de la ville de Saguenayu: Bésy (19 MW), Chicoutimi (8 MW) et Jonquière (5 MW).
Ce sont de plus petites centrales, donc moins profitables. Il devient alors plus facile de négocier, surtout que le gouvernement peut facilement invoquer l'intérêt public et le bris du contrat social historique. Ces centrales doivent être intégrées au giron d'Hydro-Québec en garantissant que cette puissance demeure affectée au développement de la région.
Il y a aussi les autres centrales de Domtar-Résolu localisées sur le territoire de la municipalité de Saint-David-de-Falardeau. Ce sont des barrages situés sur la rivière Shipshaw, tout comme le barrage de Murdock-Wilson, et qui sont donc également sous baux de location : Jim-Gray (63 MW), Chute-aux-Galets (13 MW) et Adam-Cunningham (7 MW). Il faudra rester aux aguets afin d'empêcher ici aussi le petit manège de transfert des barrages dans une autre entité, et de reprendre les droits à la première occasion.
L'ombre de Rio Tinto
Si nous laissons Domtar-Résolu créer ce précédent, nous envoyons un signal de faiblesse catastrophique à Rio Tinto. La multinationale anglo-australienne, qui possède des puissances hydroélectriques bien plus vastes que Domtar-Résolu, surveille très certainement le niveau de résistance politique au bris complet du pacte social en découplant les activités industrielles des forces hydrauliques.
Le risque est réel de voir Rio Tinto préférer vendre son électricité et diminuer constamment sa production d'aluminium. Nous le savons clairement depuis le lock-out d'Alma : il est plus rentable pour Rio Tinto de vendre son électricité que de produire de l'aluminium.
Avec le projet de loi 69 qui ouvre toute grande la porte à Rio Tinto pour vendre son électricité au plus offrant, l'équation est facile à faire. Sans compter que le PDG de Rio Tinto depuis 2023, M. Jérôme Pécresse, est un ancien de GE pour les énergies renouvelables et qu'il n'a aucune expérience dans l'aluminium. Ça dit tout.
La CAQ a le choix. Elle peut dire NON. Bloquer Domtar-Résolu aujourd'hui, c'est empêcher le démantèlement industriel de demain avec Rio Tinto.

