Ce texte est paru dans l’édition datée du 13 mars du journal Le Monde
DUBAÏ (ÉMIRATS ARABES UNIS) - envoyée spéciale
L’épave d’un drone iranien aperçu jeudi 12 mars dans une rue près du quartier financier de Dubaï a vite disparu. La diffusion d’une vidéo montrant un étage éventré et noirci au sommet d’une tour résidentielle et hôtelière au cœur de Creek Harbour, un nouveau quartier chic appartenant à une société détenue en partie par Mohammed Ben Rachid Al Maktoum, le souverain de Dubaï, et un fonds d’investissement, a fait l’objet d’une réaction minimale. Les autorités ont qualifié d’« incidents mineurs » les multiples frappes de drones iraniens survenues ce jour-là « dans le quartier d’Al Bada, près de Satwa, et de la route Cheikh-Zayed » de la capitale économique des Émirats arabes unis, sans préciser leur nature ni faire état de blessés. Filmés par un résident, des habitants s’étaient réfugiés dans un parking souterrain.
Cibles d’attaques aériennes constantes depuis le 28 février, qui ont provoqué la mort d’au moins cinq personnes et fait près d’une centaine de blessés, les Émirats intensifient leur lutte contre la diffusion d’images des dégâts. Des touristes et des travailleurs immigrés en ont fait les frais : 21 personnes ont été inculpées pour « cybercriminalité », à la suite de la diffusion de vidéos montrant des missiles, des drones traqués par la défense aérienne, des débris ou des explosions. Parmi eux, un Britannique, qui avait filmé des missiles passant au-dessus de sa tête, a dû immédiatement supprimer sa vidéo.
Le procureur général émirati, Hamad Saif Al Shamsi, a mis en garde contre la prise de photos, la publication ou la diffusion d’images de dégâts causés par la chute de projectiles ou de débris. « La diffusion de tels contenus ou d’informations inexactes peut créer la panique et donner une fausse image de la situation réelle du pays », a-t-il affirmé. Toute personne contrevenant aux communiqués officiels encourt ainsi jusqu’à deux ans de prison et près de 50 000 euros d’amende. Les journalistes sur place sont soumis aux mêmes règles. Les caméras de surveillance sont partout.
« Bataille médiatique »
En dépit des alertes quotidiennes sur les téléphones, la police relaie l’avertissement sur les réseaux sociaux contre quiconque diffuserait des éléments susceptibles de provoquer « la panique » et incite à se référer uniquement aux informations officielles. De son côté, le ministère de la Défense assure sans relâche que les « explosions entendues » proviennent des interceptions. De fait, la défense aérienne parvient avec succès, dans 90 % des cas, à éliminer les missiles et les drones avant qu’ils n’atteignent leurs cibles.
Mais l’information est verrouillée. Les influenceurs, nombreux aux Émirats, ont d’ailleurs compris le message. Soumis, comme toute entreprise, au renouvellement de leurs licences chaque année, ils se sont subitement mis à faire l’éloge du pays, accompagné du même propos : « Je sais qui nous protège », après la diffusion d’un clip officiel du cheikh Al Maktoum. Leurs vidéos enjouées de Dubaï correspondent assez peu à la réalité : la crainte des frappes, couplée à la période du ramadan, a vidé les restaurants et les plages.
Pour les Émirats, qui ont bâti leur image sur la stabilité propre à développer les affaires et sur le tourisme, les deux piliers de leur économie, le contrôle des médias est devenu une obsession. « La bataille médiatique d’aujourd’hui n’est pas moins importante que la bataille des armes », déclarait, le 10 mars, le représentant émirati lors d’une réunion, tenue à distance, des ministres de l’information des pays du Conseil de coopération du Golfe, qui réunit les six monarchies du golfe Persique. « Si les armes préservent la terre, ce sont les médias “responsables” qui préservent la souveraineté », ajoutait-il, selon des propos rapportés par l’agence officielle WAM, en appelant à « une coordination stratégique unifiée pour coordonner le discours en temps de crise ».
Ces restrictions et arrestations pesant sur les journalistes couvrant la guerre ne sont pas isolées, loin de là. Au Qatar, plus de 300 personnes, accusées d’avoir « filmé et diffusé des séquences vidéo, et publié des informations trompeuses ainsi que des rumeurs », ont été arrêtées, selon le ministère de l’Intérieur. En Arabie saoudite, filmer des installations énergétiques et des zones diplomatiques – principales cibles des attaques iraniennes – était déjà très encadré en temps normal. La guerre y a fait monter la pression d’un cran, selon l’Agence France-Presse, les autorités refusant de s’exprimer en dehors des communiqués officiels, tandis que le service de presse de la cour fait pression sur les journalistes pour qu’ils révèlent l’identité de leurs sources. À Bahreïn, quatre personnes ont été arrêtées pour avoir filmé et partagé des images d’attaques iraniennes et pour diffusion présumée de fausses informations, selon le ministère de l’Intérieur, qui a qualifié ces actes de « trahison ».
Ces restrictions sont encore plus sévères en Iran, où la plupart des journalistes, dont Le Monde, n’ont pas pu obtenir de visa. En Israël, aussi, les autorités ont durci le ton. L’armée interdit désormais de montrer les images des défenses aériennes interceptant les missiles. Elle proscrit également de filmer les dégâts ou à proximité des sites sécuritaires, bien qu’elle autorise la couverture des dommages civils, à condition que les emplacements exacts ne soient pas divulgués.

