Lors de la 21e édition du Festival international de Casteliers, j’ai eu le bonheur de voir et d’entendre, le 5 mars dernier à l’auditorium de l’École Paul-Gérin-Lajoie d’Outremont, une représentation théâtrale des plus percutantes. Son titre : Viva!

Pour leur première visite en Amérique du Nord, la compagnie franco-espagnole La Loquace n’a pas manqué de toucher le cœur et l’esprit de celles et ceux qui ont assisté à leur première création.

Cette manifestation poético-politique est portée par la ferveur incandescente du tandem Lisa Peyron et Daniel Olmos.

Leur présence au Québec constitue un astucieux coup de chapeau du Casteliers!

Rare de vivre une expérience artistique marier avec autant de sobriété que de maestria le comique, la tragédie et les enjeux historico-politiques, ici, la guerre civile espagnole vécue pendant quatre décennies de dictature fasciste sous Franco.

Précédemment dans L’aut’journal, j’ai écrit à deux occasions sur le Casteliers, l’un des plus pertinents événements culturels de la métropole. Le premier texte portait sur la fondatrice et ancienne directrice artistique, Louise Lapointe. Le second s’intéressait au parcours de la femme de théâtre et artiste en arts visuels Sylvie Gosselin, dont la plus récente exécution scénique, Renard doux, mériterait un rayonnement plus considérable.

Parmi mes inoubliables souvenirs du festival, se trouvent Loco (2024) d’après le roman Le Journal d’un fou, de Gogol, Ici ou (pas) là (2023), du collectif français Label Brut, Tria fata, de la compagnie française La Pendue (2019), Histoires d’ailes et d’échelles, de Sylvie Gosselin (2019), L’Arbre généreux, du Français Philippe Rodriguez (2019).

En 2021, Peyron et Olmos fondent La Loquace après avoir découvert le théâtre d’objets avec le Théâtre de Cuisine en France, l’une des compagnies pionnières dans le genre.

Depuis ce temps, Viva!, « véritable petite pépite », pour reprendre une expression du journaliste Mathieu Dochtermann dans Puppet Gazette, s’impose dans plusieurs festivals en Europe et à l’international.

Pendant les 75 minutes de Viva!, les histoires politiques et intimes, familiales et collectives, se conjuguent, s’enchevêtrent, se confrontent.

Nous assistons au récit d’une famille espagnole qui sera bouleversée par la guerre civile. Du putsch des généraux de 1936 jusqu’à sa mort le 20 novembre 1975, le militaire et chef du camp nationaliste, Francisco Franco (1892-1975), « une main de fer sans gant de velours [1] », fera régner un régime de terreur, d’où le terme régime franquiste, régime encouragé fortement par l’Église catholique.

Au moment de souligner le 50e anniversaire de son décès, certains médias relatent la recrudescence de la popularité de Franco auprès d’une partie de la jeunesse du pays, expliquée en grande partie par la méconnaissance du passé.

Sans jamais tomber dans le didactisme, la bien-pensance ou les discours moralisateurs, Viva! illustre un indispensable devoir de mémoire.

Pouvoir de l’imagination

Pour reprendre le titre d’un des livres phares des événements de Mai 1968, ici, nous avons, sur scène, L’imagination au pouvoir [2], une imagination qui transgresse et transcende bien des traumatismes et tabous.

Sur un plateau dépouillé, nous retrouvons des objets du quotidien, dont un bureau à tiroirs, des craies, un aiguise-crayon, une agrafeuse et une multitude de crayons de bois, faisceaux de différentes couleurs comme des métaphores des soldats et des armées.

Des gestes banals en apparence, comme briser un crayon en deux ou déchirer des Post-it, exposent astucieusement l’échec des destins brisés par la dictature.

Sur scène, ces actions sont vécues par le corps et la voix de Lisa Peyron et Daniel Olmos.

Viva! s’amorce avec Daniel, qui nous exprime son plaisir d’être à Montréal. Son humilité désarmante évoque le célèbre Sol, de Marc Favreau. Petit garçon, on lui répétait sans cesse que ses grands-parents étaient décédés de mort naturelle.

Le spectacle se construit véritablement sous nos yeux. Le narrateur plonge dans son récit personnel en nous transportant en 1936; une petite boite nous indique l’année en question. Il nous parle de son véritable grand-père, Pepe, l’abarquero (cordonnier en espagnol), qui à Castille en Espagne, fabrique des chaussures.

Dans l’après-midi du 20 septembre, deux mois après le coup d’État, une patrouille fasciste vient chercher une femme et trois hommes, dont Pepe. Heureusement, un curé, Don Honorato, intervient pour libérer ce dernier de justesse.

Mais le Pepe blagueur et rusé d’antan n’existe plus. Il s’enferme désormais dans son atelier et s’enfonce dans le tourbillon d’une folie et d’une brutalité dont souffriront ses proches, principalement son épouse, Maria.

La violence perdurera des mois, des années, des décennies, jusqu’à l’irréparable.

Le 10 mai 1973, Pepe assassine sauvagement Maria, l’abuela de Daniel.

Condamné pour homicide volontaire, il termine ses jours en hôpital psychiatrique jusqu’à sa mort en 1975, la même année que Franco.

Deux dictatures, une collective et une familiale, prennent fin. En apparence du moins.

Dire un féminicide par le corps

Le jeu d’Olmos impressionne par son aisance à passer des moments rigolos au plus tragiques dans son quasi-monologue durant la première partie de Viva!

Une prestation aussi physique m’a rappelé des expériences scéniques marquantes, comme celle de Simon Pitaqaj dans une adaptation solo des Carnets du sous-sol, de Dostoïevski à la salle intime du Théâtre Prospero (2016), ou encore Pol Pelletier dans ses solos Nicole, c’est moi (2004) et La Robe blanche (2012).

Survient une rupture dans le récit.

Lisa Peyron reprend la même histoire, avec un retournement de rôles et de perspective. Avec pudeur, elle démontre le sort des femmes sous la dictature, la complicité silencieuse d’un régime dictatorial face aux féminicides et sévices envers la moitié de l’humanité, sévices souvent endurés derrière des portes closes.

Car les bouleversements politiques détruisent les êtres dans leur intimité, dans leur chair.

Pour illustrer cette mort longtemps taboue pour la famille du protagoniste, les interprètes osent une métaphore toute simple, mais infiniment puissante : l’actrice se couche au sol sous le tapis, tel un corps anonyme enfoui parmi les cendres et la poussière.

Un tel choix artistique, pudique, mais symboliquement chargé, aborde ce fléau des plus destructeurs en nous laissant imaginer le pire sans provocation inutile ou complaisance, chose plutôt rare ces dernières années lorsque des artistes explorent de tels sujets.

Par l’intelligence de son propos, une « pépite » comme Viva!, m’a fait songer à une lecture marquante : Hommage à la Catalogne, de George Orwell, récit sur l’engagement de l’écrivain dans la guerre civile et critique vitriolique du régime franquiste.

La sobriété, la distanciation et la mise en abîme confèrent à ce Viva!, joyau rare, une virtuosité incomparable.

Sur une note plus amusante, à la tombée du rideau, Lisa Peyron et Daniel Olmos laissent sous-entendre qu’une deuxième création pour La Loquace devrait éventuellement voir le jour, tournant cette fois-ci autour de l’héritage familial de Peyron.

À la sortie de l’École Paul-Gérin-Lajoie, quelques jours avant le 8 mars, résonnent ces mots de l’écrivaine Danielle Fournier quant à la conscientisation que suscite une telle œuvre : n’avoir « plus peur […] d’écrire au centre de la vie et de l’écrire cette vie […] dans un féminin dont nous sommes tous et toutes tributaires ». (Dire l’autre, Fides, 1998).

Le spectacle Viva! a été présenté les 5 et 6 mars 2026 à l’auditorium de l’École Paul-Gérin-Lajoie dans le cadre du Festival international de Casteliers.

À découvrir

Récipiendaire du premier prix du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) pour la meilleure œuvre circassienne, Frédérique Cournoyer Lessard présente pendant quatre soirs au Théâtre La Chapelle (Montréal) du 13 au 17 avril prochain, Scuse, une première œuvre solo intrigante. Le spectacle de cirque à l’approche documentaire conjugue acrobatie et récit personnel engagé, cerceau aérien, chorégraphies et extraits de films pour interroger nos perceptions et conditionnements quant à la sexualité et féminité.

[1] https://www.rtbf.be/article/mort-de-franco-il-y-a-50-ans-comment-le-caudillo-a-impose-sa-dictature-pendant-plus-de-trois-decennies-11630308

[2] Du journaliste et ancien combattant Walter Lewino (1924-2013).