Il y a un peu plus de 20 ans, pour une présentation devant des étudiants visant à expliquer la guerre menée par George W Bush contre Saddam Hussein en Irak (rappelez-vous : c’était le mensonge des armes de destruction massive dont disposait prétendument le dictateur de Bagdad qui justifiait cette « opération » impérialiste), j’avais produit un long texte d’analyse sur la stratégie américaine, sous les présidences de Carter, Reagan, Bush père, Clinton et Bush fils. J’y survolais l’histoire récente des conflits en Iran, et Afghanistan et en Irak.
Au moment où la région est de nouveau sous les bombes, ce texte qui je viens de relire me semble encore pertinent. Je le partage ici, pour ceux qu’un tel retour sur le passé récent pourrait intéresser. C’est long, je m’en excuse. Mais des fois, il faut plus que deux feuillets pour comprendre.
Introduction : les années Carter, en guise de point de départ
Pour comprendre les racines de la guerre d’agression que les États-Unis d’Amérique ont déclarées contre l’Irak, il faut remonter aux années Carter.
Jimmy Carter avait mis le respect de la personne humaine au sommet de ses valeurs politiques. Preacher religieux qui continuait à diriger des assemblées de prières même pendant sa présidence, il a adapté ses politiques à ses valeurs morales en partie par conviction (naïveté, disaient ses détracteurs), en partie par un calcul stratégique fondé sur l’approche de la coexistence pacifique. Son hypothèse : le communisme avait pu s’implanter et imposer d’énormes privations aux populations sous influence soviétique dans la mesure où celles-ci avaient un ennemi contre qui se mobiliser, un « méchant » représenté par le capitalisme sauvage américain, une menace extérieure. Mais dès lors que les frontières s’ouvraient, que les clubs de hockey ou les équipes d’athlétisme de l’Est découvraient l’American Way of Life, que le cinéma hollywoodien entrait à Berlin-Est et à Moscou en même temps que le Coke et les Big Mac, la rhétorique anti-américaine n’avait plus de terreau où s’enraciner. Et les vieux leaders de l’après-guerre allaient bien finir par mourir. Bref : la meilleure façon de vaincre le monstre soviétique était de l’envahir culturellement et économiquement.
Carter a négocié le désarmement mutuel des deux superpuissances (un mouvement entrepris sous Nixon, en fait) et fait adopter l’accord international de Helsinki, qui plaçait le respect des droits humains comme valeur fondamentale en politique internationale. En signant cet accord, l’URSS mettait le pied dans un engrenage fatidique. C’est cet accord qui a inspiré les rébellions ouvrières contre les communistes en Pologne ou la « Charte des 77 » en Tchécoslovaquie.
Mais Carter ne pouvait pas jouer les moralisateurs sur la scène internationale tout en soutenant des leaders sanguinaires parmi ses alliés. Les États-Unis ont donc « lâché » à cette époque quelques-uns de leurs plus méprisables amis, dont Somoza au Nicaragua et le Shah Reza Pahlavi en Iran.
Si tout s’était déroulé comme prévu, l’histoire aurait peut-être reconnu Carter comme le meilleur président qu’ont connu les États-Unis d’Amérique. Mais il y a eu deux os, coup sur coup : la prise en otage des employés de l’ambassade américaine de Téhéran, en novembre 1979, et l’invasion soviétique en Afghanistan, le mois suivant.
Première partie : de la prise des otages à la guerre Iran-Irak
La crise des otages de Téhéran
Quand le leader islamiste Ali Khomeini rentre de son exil en France, en février 1979, il ne reconnaît pas le changement historique dans la moralité politique de Washington. Au lieu d’en tirer profit, il s’empresse de condamner l’Amérique comme l’empire du mal, et de réclamer réparation des années de « blasphème ». À l’automne, il donne le feu vert aux jeunes intégristes pour qu’ils prennent d’assaut l’ambassade américaine de Téhéran et tiennent en otage tout le personnel, réclamant en échange de leur libération des excuses publiques et des millions de dollars en réparation de tous les torts causés par les États-Unis à l’Iran.
Dans les semaines qui suivent, le président Carter autorise un raid aérien contre Téhéran pour libérer les otages. Les avions sont abattus dans le désert. C’est l’humiliation. Pour Jimmy Carter, c’est le début de la fin. À Washington, les faucons reprennent le pouvoir. Voilà ce qu’a donné la magnanimité du preacher : il a lâché le meilleur ami de l’Amérique… et on l’a remercié en imposant à Washington sa plus humiliante défaite depuis le Vietnam.
Dès lors, la diplomatie américaine va chercher d’autres moyens d’affaiblir l’Iran et de freiner la montée des intégristes dans l’ensemble du Moyen-Orient. Parmi ces moyens, il y aura Saddam Hussein, le nouvel homme fort de Bagdad.
L’arrivée de Saddam Hussein à la tête de l’Irak
La monarchie hachémite a été renversée en Irak (et le roi Faysal II exécuté) en 1958. Le brigadier Abd Al Karim Quasim, qui prend alors le pouvoir, est un homme de centre, d’origine modeste, sans base politique solide dans le pays, mais qui met en place plusieurs mesures favorables aux pauvres. Il gouverne en bonne partie avec l’appui des communistes qui lui permettent au départ de résister à quelques tentatives de coups d’État fomentés par les riches sunnites (dont une tentative d’assassinat commise par nul autre que Saddam Hussein, le chef des milices du parti Baas d’opposition).
Mais Quasim, qui ne veut pas rompre avec l’Occident et les intérêts pétroliers qui dominent l’Irak, tente de corriger le tir en rompant avec les communistes à partir de 1960. En 1961, un soulèvement kurde, dans le nord du pays, affaiblit encore plus son pouvoir (les nationalistes kurdes avaient appuyé Quasim au début, mais ils ont vite été déçus qu’il leur refuse ensuite l’autonomie partielle promise).
En 1963, le parti Baas réussit à renverser Quasim. Mais il se fait aussitôt renverser à son tour. Pendant cinq ans, c’est le désordre total : une succession de coups et de contre coups, avant que le leader Baas Ahmad Hasan al Bakr ne reprenne définitivement le pouvoir en 1968… et écrase férocement un nouveau coup d’État militaire, en procédant ensuite à une purge radicale de l’armée, avec procès retentissants et exécutions sommaires de tout opposant potentiel.
En 1974, après une nouvelle tentative de coup d’État, au sein même du parti Baas cette fois, Saddam Hussein va lui-même tenir l’arme pour assassiner plusieurs de ses proches collaborateurs (dont certains de ses amis intimes), devant l’assemblée de son parti. Il met ensuite en place la garde présidentielle, une milice qui comptera plus de 50 000 soldats d’élite trois ans plus tard. En 1978, Bakr, malade et vieillissant, lui cède la présidence.
Saddam Hussein est donc en poste depuis quelques mois à peine quand Khomeini retourne en Iran. Il n’a pas encore maîtrisé la rébellion kurde qui dure depuis plus de quinze ans, au nord du territoire. Mais il est désormais solidement installé partout ailleurs au pays. En outre, la montée des prix du pétrole dans les années 1970 a fortement enrichi l’Irak. La richesse est assez bien répartie, ce qui tend à stabiliser la vie politique. Mais surtout, le parti Baas, d’inspiration nassérienne, prône une société moderne, fondée sur l’éducation supérieure et la haute technologie. Une société laïque, relativement ouverte. Les minorités chrétiennes et chiites s’en accommodent plutôt bien.
Un pays riche, stable, moderne, dirigé par un homme à la poigne de fer. Pourrait-on trouver meilleur rempart contre la montée de l’intégrisme au Moyen-Orient ?
Malheureusement, les relations entre Washington et Bagdad sont rompues depuis la guerre des Six Jours, en 1967. Si Washington veut miser sur Saddam Hussein comme le nouvel homme fort qui empêchera la révolution islamique de se répandre comme une traînée de poudre, dans une région du monde où les Américains sont de plus en plus mal vus à cause de leur appui indéfectible à Israël, il faut rétablir avec Saddam Hussein un dialogue constructif. L’envoyé spécial qui va orchestrer la mise en place de cette nouvelle alliance stratégique entre Washington et Bagdad s’appelle, eh oui, Donald Rumsfeld! « Je n’ai aucun scrupule à m’associer à la peste pour vaincre le choléra », expliquera-t-il.
La guerre Irak-Iran
Le 22 septembre 1980, avant même que les efforts de Donald Rumsfeld aient porté fruit, l’armée irakienne attaque l’Iran. Plusieurs raisons expliquent ce geste. D’abord, le désordre social qui a suivi la révolution islamiste fait que ce pays paraît affaibli. Ensuite, la montée de l’intégrisme chiite en Iran menace le fragile équilibre entre chiites et sunnites en Irak. D’ailleurs, un mouvement intégriste iraquien soutenu par l’Iran a tenté, en avril, d’assassiner le ministre iraquien des Affaires étrangères, Tarik Aziz. Enfin, Saddam sait que les autres monarchies du monde arabe craignent aussi cette montée de l’intégrisme chez eux. Sans qu’ils appuient officiellement l’offensive irakienne, toutes se réjouiraient de voir tomber le régime des Ayatollahs. En se présentant comme le défenseur de l’ordre établi contre les fondamentalistes, Saddam Hussein s’assurerait d’une position dominante sur l’ensemble de la région. Il rêve, dit-il alors à des proches, « de redessiner complètement la carte du Proche-Orient. »
Au tout début, les armées irakiennes progressent rapidement en territoire iranien. Mais l’Iran est un pays immense, dont l’armée (qui a bénéficié de ses longues années de soutien américain) est beaucoup plus puissante que celle de l’Irak, décimée récemment par les purges que Saddam a lui-même orchestrées. Et surtout, l’Iran jouit d’une immense ferveur religieuse. Quand les Ayatollahs décrètent la guerre sainte contre les envahisseurs irakiens, la population se mobilise. À partir de 1982, l’armée irakienne commence à encaisser des revers, au point où les forces iraniennes pénètrent en Irak et vont presque réussir, en 1983, à couper le pays en deux, isolant Bagdad de son ouverture vers le golfe. Saddam Hussein avait sous-estimé la puissance de son ennemi.
C’est à ce moment-là que se concrétise la nouvelle alliance avec les États-Unis. L’armée irakienne obtient ainsi un appui tactique qui lui permet de freiner les armées iraniennes. La guerre s’enlise. Les raids deviennent de plus en plus meurtriers, de part et d’autre. En 1986, le secrétaire général de l’ONU, Javier Perez de Cuellar, accuse formellement l’Irak d’avoir utilisé des armes chimiques contre les Iraniens.
La guerre ne prend fin qu’en juillet 1988, sans vainqueur. Elle aura fait, estime-t-on, plus de 400 000 morts et 700 000 blessés.
Deuxième partie : la guerre contre les Soviétiques en Afghanistan
L’effort de modernisation de l’Afghanistan
L’autre événement qui avait marqué, en 1979, le début de la fin de Jimmy Carter, s’est déroulé au nord de l’Iran, en Afghanistan.
Nouveau flash-back : l’Afghanistan était une monarchie jusqu’en 1973. Dans ce pays ultra traditionaliste, le roi Zahir Shah manœuvre habilement sur le plan intérieur entre les multiples chefs de tribus. Mais le pays entretient un conflit majeur avec le Pakistan au sujet du Pashtunistan, une région divisée entre les deux voisins, et que les nationalistes Patchun d’Afghanistan voudraient bien réunifier. Parce que ce conflit lui ferme des frontières et des accès vers les marchés de l’Inde, au sud, l’Afghanistan devra chercher de l’aide du côté de l’URSS, au nord. Cela amènera le Pakistan à pencher plutôt du côté des USA. Ainsi va la politique internationale, à l’ère de la guerre froide.
Mais le pays demeure officiellement « non aligné ». Le roi autorise une première fois en 1947 la formation de groupes d’opposition politique, et dote le pays d’un « parlement libéral » en 1949. Cette expérience démocratique ne dure que quelques années. Inquiété par la montée de la gauche communiste, le roi reprend les pleins pouvoirs dès 1953, et confie le gouvernement au premier ministre Mohammad Daoud, son gendre et cousin.
Daoud est le premier leader du pays formé dans les universités occidentales. Sans être le moindrement démocrate, il cherche à développer l’économie et moderniser le pays. C’est lui qui autorise les femmes à occuper des fonctions publiques et à y participer sans porter la burka. Lorsque les leaders religieux dénoncent ce laisser-aller, il n’hésite pas à les affronter. Bien que son cœur « penche à l’Ouest », Daoud se voit forcé de raffermir ses liens économiques et politiques avec l’URSS quand le Pakistan ferme de nouveau ses frontières en 1955 et que les USA lui refusent leur aide s’il ne s’aligne pas clairement dans leur camp. Au tournant des années 1960, l’opposition des leaders traditionalistes face au premier ministre s’amplifie. Le conflit frontalier avec le Pakistan essouffle l’économie afghane. Le pays étouffe. Le roi Zahir décide de retirer Daoud du pouvoir en 1963.
Commence alors la deuxième phase « démocratique » de l’Afghanistan. Le roi vote une nouvelle constitution, décrète des élections et tend la main à son voisin pakistanais. Au peuple afghan, il promet une décennie de croissance économique et de progrès social. Le parlement de 1965 sera dominé par le People’s Democratic Party, un parti procommuniste et prosoviétique, officiellement non autorisé. Mais des conflits internes font aussitôt éclater ce parti. Aux élections de 1969, le nouveau parlement est divisé entre une multitude de groupuscules, représentant autant d’ethnies et de régions. La vie politique devient instable. Le développement promis par le roi ne se matérialise pas.
Le retour de Daoud et le coup d’État des communistes afghans
En 1973, l’ancien premier ministre Daoud dirige un coup d’État avec l’appui de la gauche, et le roi part en exil vers l’Italie (il n’en est revenu qu’en 2001).
Mais Daoud n’est pas du genre à partager le pouvoir. Il va rapidement lâcher ses supporteurs de la gauche et réprimer leurs activités politiques. En 1976, pour réaliser son nouveau plan de relance économique et de progrès social, il prend ses distances face à l’Union soviétique et se tourne vers les riches pays pétroliers pour obtenir leur aide économique. En 1977, il présente une nouvelle constitution qui instaure un régime de parti unique (le sien). Pour assurer son pouvoir, il pactise avec les chefs tribaux. La gauche prosoviétique se sent trahie. Les classes scolarisées – qui espéraient beaucoup du retour de Daoud – paniquent devant le retour en force des leaders traditionalistes. Et même les nationalistes sont déçus : ils s’attendaient à ce que Daoud reprenne la lutte au Patchunistan. Au contraire, le nouveau dictateur choisit de faire la paix avec Islamabad en 1978. Quand il annonce, cette année-là, un prochain voyage à Washington, les communistes afghans choisissent de miser sur le mécontentement général et de renverser le dictateur.
C’est en avril. L’arrivée au pouvoir d’un gouvernement de gauche « moderne » qui prône l’abolition du voile, l’égalité des droits des femmes et l’accélération des réformes politiques provoque la mobilisation des leaders tribaux et des fondamentalistes religieux. Pendant un an, le nouveau gouvernement tient bon dans les grandes villes, mais perd le contrôle de tout l’arrière-pays. En décembre 1979, submergé par la rébellion, il fait appel à l’aide militaire de l’Union soviétique.
Pour la diplomatie américaine qui, sous le règne du Président Daoud, avait espéré annexer l’Afghanistan dans sa zone d’influence, le coup d’État, qu’on croit téléguidé de Moscou, est un échec. Mais l’entrée des troupes soviétiques en Afghanistan est un affront plus grave. Aux yeux des Américains, Moscou vient de refaire ici ce qu’il a fait en Pologne en 1956 ou en Tchécoslovaquie en 1968. Jimmy Carter annonce le boycott des Jeux olympiques de Moscou.
Peu importe que le nouveau gouvernement soit moderne, progressiste, égalitaire, libérateur pour les femmes, favorable à l’éducation des masses, etc. Il est pro-russe. C’est inadmissible à Washington.
La CIA du côté des intégristes
À La CIA, on voit par ailleurs dans cette « invasion » une occasion unique : L’URSS aura à son tour son « Vietnam ». Car l’Afghanistan est un pays impossible à contrôler. Les principales villes, passe encore : elles sont modernes, les gens qui y vivent sont instruits, ouverts sur le monde. Mais dès qu’on en sort, on se retrouve dans un pays archaïque où seuls comptent les fidélités tribales et l’intégrisme religieux. Jamais, croit-on, Moscou n’arrivera à maîtriser ces populations. Il suffira alors de financer en sous-main ces forces périphériques pour embourber la puissante armée rouge dans un piège dont elle ne pourra s’extirper.
Comment financer les armées révolutionnaires intégristes sans que cela ne paraisse trop ? Plusieurs voies sont possibles. Le Pakistan, bien sûr, qui a intérêt à neutraliser les nationalistes Patchun d’Afghanistan en s’attachant la fidélité des autres tribus, acceptera de servir d’intermédiaire. Mais il y a aussi les mouvements intégristes du Moyen-Orient qui, s’ils détestent les États-Unis à cause de la plaie israélienne, détestent tout autant les Soviétiques qui, en Afghanistan, représentent l’athéisme et la modernité.
C’est ainsi que la diplomatie américaine se retrouve en situation paradoxale, avec une main gauche qui feint d’ignorer ce que fait sa main droite. Alors même qu’on cherche à faire de Saddam Hussein le nouvel homme fort de l’Occident, celui qui offre au monde le témoignage d’une société laïque moderne et qui est monté au front pour contrer l’intégrisme iranien, on finance en même temps les mouvements intégristes pour qu’ils puissent mener, dans les montagnes et les vallées afghanes, la lutte ultime contre l’empire soviétique.
Ronald Reagan, l’Irangate et le Nicaragua
Jimmy Carter perd le pouvoir aux États-Unis en 1980. Humiliés par les événements de Téhéran et d’Afghanistan, les Américains ont voté massivement pour le candidat républicain, l’ancien acteur Ronald Reagan, qui leur promettait le retour de la diplomatie musclée, arme au poing, pour redonner aux USA leur grandeur perdue.
À peine met-il le pied à la Maison-Blanche que Ronald Reagan obtient la libération des otages américains, après un peu plus d’un an de détention à Téhéran. Curieuse, cette concession si rapide. On apprendra plus tard que la chose avait été négociée à l’avance : l’Iran avait besoin d’armes pour poursuivre sa guerre contre l’Irak; les USA ont secrètement accepté de leur en vendre, à condition que les otages soient libérés. Mais les faucons de la CIA ne voulaient surtout pas que Jimmy Carter, la « colombe », soit réélu. On aurait donc convenu que la libération ne surviendrait qu’après les élections présidentielles !
Les gens de la CIA vont faire, avec cette négociation secrète, d’une pierre trois coups. D’abord, ils libèrent enfin les otages. En second lieu, l’argent gagné sur ce commerce secret (les ventes d’armements ou de technologies américaines à l’Iran sont alors formellement interdites) sera versé, tout aussi secrètement, à la guérilla anticommuniste du Nicaragua, question d’effacer l’autre héritage empoisonné des années Carter, le gouvernement socialiste de Daniel Jose Ortega. En troisième lieu, on reprend contact de façon « constructive » avec les islamistes, au moment où on en a bien besoin pour soutenir la rébellion antisoviétique en Afghanistan.
Il est quand même ironique de constater que le rapprochement avec l’Iran (à qui on vend des armes) s’effectue à l’époque précise où se concrétise le rapprochement avec l’Irak (à qui on vend aussi des armes!)
Ces informations (la presse parlera du scandale de l’Irangate) ne seront connues que lors du second mandat présidentiel de Ronald Reagan, après 1986… au moment où s’achève la guerre entre l’Irak et l’Iran. On ne s’étonnera pas que Saddam Hussein se soit senti floué. Il croyait faire la guerre avec l’aval de Washington, pour la défense de l’Occident contre la montée de l’intégrisme. Il découvre, en même temps que tout le monde, que Washington avait aussi appuyé l’Iran… et vendu ses armes aux deux belligérants. Malgré tout, les relations entre l’Irak et les USA demeurent cordiales, notamment à cause du rôle positif joué par les Américains dans le règlement final du conflit avec l’Iran.
Troisième partie : la guerre du Golfe
L’invasion du Koweït par l’Irak
1988… Huit années de guerre ont lourdement endetté l’Irak. Or, le prix du pétrole, qui avait décuplé dans les années 1970 et assuré la richesse du pays, s’est écroulé depuis. Saddam Hussein demande donc aux autres nations arabes, auprès de qui il a obtenu le financement de sa guerre, d’alléger sa dette. Après tout, n’est-ce pas en bonne partie pour eux qu’il a mené cette attaque contre les intégristes iraniens ? Plusieurs acceptent. Le Koweït, la « Suisse » du Moyen-Orient, refuse.
À l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (l’OPEP), Bagdad tente ensuite de négocier un resserrement des quotas d’exportation, afin de raffermir le prix du brut, tout en concédant une plus large part à l’Irak. Là encore, le Koweït s’oppose. L’intransigeance de ce petit pays est d’autant plus choquante qu’il partage avec l’Irak les mêmes nappes pétrolifères. Tout le brut que les Koweitiens extirpent du sous-sol, ils le font aux dépens des réserves de leur puissant voisin.
Or, le Koweït est un pays de fondation relativement récente. C’est un de ces petits émirats du Golfe, jadis rattachés aux grandes nations de l’Islam, mais qui ont gagné une certaine autonomie en faisant affaire avec les Britanniques à l’époque de la colonisation. Quand ils se sont retirés du Moyen-Orient, les Anglais ont accordé à ces émirats (Abu Dhabi, Dubai, Barhain, Quatar et Koweït) un statut de pays indépendant. Mais Bagdad a toujours rêvé de reprendre un jour le contrôle du Koweït, une enclave territoriale artificielle qui ne réduit à presque rien son ouverture sur le Golfe. La rivalité financière et pétrolière fournit le prétexte.
En 1990, Saddam Hussein avertit l’ambassadrice américaine à Bagdad qu’il a l’intention d’annexer le Koweït. Elle prend note, mais ne désapprouve pas. Le président irakien interprète ce silence comme une approbation, d’autant plus plausible que les Américains déplorent eux aussi le trop faible prix du pétrole provoqué par la forte production du Koweït (un prix trop élevé engendre de l’inflation, mais un prix trop bas n’est guère mieux : quand le brut se vend à moins de $18 le baril, le pétrole extrait en Amérique, cesse d’être concurrentiel, et l’économie US s’en trouve désavantagée).
Saddam croit donc avoir le feu vert pour ce qui ne sera qu’une promenade du dimanche. Il mobilise à nouveau ses armées et les déplace vers la frontière du Koweït. Mais à quelques jours de l’attaque, Washington annonce que jamais une telle invasion ne sera tolérée. Saddam Hussein se sent trahi, une fois encore.
Il commet alors l’erreur de croire que, malgré cette ferme déclaration, les États-Unis ne se lanceront pas dans une guerre contre leur plus solide allié – celui qui s’est battu pour eux en Iran – juste pour quelques arpents de sable. Certes, le Koweït regorge de pétrole et de succursales bancaires. Mais les intérêts américains y seront aussi bien protégés, une fois la province rattachée à Bagdad. Et privée de bases opérationnelles au Moyen-Orient, comment l’armée américaine pourrait-elle espérer venir à la rescousse du Koweït?
À l’automne 1990, les armées de Saddam Hussein entrent à Koweit City.
Les USA s’offrent comme défenseurs des monarchies du Proche-Orient
Saddam Hussein s’est trompé sur deux plans. D’abord, il a sous-estimé la crainte que sa puissance (et son rêve de devenir le leader absolu du monde arabe, le digne successeur de Nabuchodonosor) suscitait dans les monarchies avoisinantes. Et il a sous-estimé la solidarité qui existe entre les pays issus du colonialisme, lorsqu’on touche à leurs frontières. Son invasion de Koweït a soulevé la colère dans toutes les capitales du monde arabe.
Est-il possible qu’à Washington, on ait compris cela à l’avance? Qu’on ait volontairement encouragé le dictateur de Bagdad dans ses projets d’invasion (ou du moins qu’on lui ait fait croire qu’on le laisserait faire) parce qu’on savait que les pays voisins, se sentant menacés, feraient aussitôt appel à l’aide américaine?
En tout cas, si on applique ici la règle qui veut qu’on découvre le coupable en regardant à qui profite le crime, les États-Unis d’Amérique ont beaucoup gagné, des suites de cette invasion. Rapidement, leur machine diplomatique se met en branle pour mobiliser contre Saddam Hussein l’ensemble du monde arabe. Ils promettent aux Koweitiens assiégés et à leurs voisins saoudiens des centaines de milliers de soldats, pourvu que l’Arabie leur fournisse des bases où se poser. L’ONU adopte une résolution exigeant le retrait immédiat des armées irakiennes du Koweït. Une vaste coalition internationale se forme, dirigée par les généraux américains. La machine de propagande se met au service de la guerre : à Washington, de faux résidents du Koweït viennent raconter comment les soldats irakiens ont envahi les hôpitaux et débranché les respirateurs artificiels dans les pouponnières, tuant tous les nouveaux-nés. Saddam est démonisé. Seuls les Palestiniens vont officiellement appuyer le leader irakien. C’est une erreur stratégique : alors qu’ils jouissaient jusque-là de l’appui inconditionnel de presque tous les pays arabes, les Palestiniens vont se retrouver isolés après la guerre du Golfe.
Washington était en train de devenir l’ennemi. Il sera désormais le sauveur. Les USA vont en profiter pour installer, avec l’aval des Nations Unies, des bases militaires quasi permanentes en Arabie Saoudite, avec la bénédiction du roi Fahd.
En février 1991, les États-Unis déclenchent l’opération « Desert Storm » par des frappes aériennes massives. En moins de 24 heures, leur armée s’assure de la maîtrise totale du ciel. En quelques semaines, on a détruit à peu près tous les postes de communication et tous les lanceurs de missiles irakiens, sauf les unités mobiles. Quand l’armée de terre entre au Koweït, les soldats irakiens, abandonnés et affamés, se rendent sans livrer bataille. Victoire totale.
Les seuls Américains qui seront tués, pendant cette guerre hautement technologique, l’auront été par erreur, sous le feu de leur propre armée.
L’œuvre inachevée de George Bush
Mais le président américain d’alors, George Bush, ancien directeur de la CIA et successeur de Ronald Reagan (et père de l’actuel président), veut éviter l’erreur du Vietnam, ou celle des Russes en Afghanistan. S’il lance les troupes alliées à l’assaut de Bagdad, il y aura certainement des morts? Et annoncer des morts, c’est la meilleure façon de rendre impopulaire une guerre jusqu’ici triomphante. Pourquoi courir ce risque ?
Les Américains savent qu’au nord du pays, les indépendantistes kurdes – que les armées de Saddam ont sauvagement écrasés trois ans plus tôt en utilisant des armes chimiques – vont profiter de l’effondrement du régime pour se rebeller de nouveau. Au Sud, ce sont les chiites, beaucoup plus proches des Iraniens, qui commencent à se soulever. Bref, l’Irak éclate de l’intérieur. Laissons le régime de Saddam Hussein s’effondrer de lui-même.
Le rebellions prévues se produisent. Mais contrairement aux prévisions, les milices de Saddam Hussein – demeurées intactes parce qu’elles n’ont pas participé à l’invasion du Koweït – parviennent à les écraser. Et le chef d’État irakien voit son règne survivre à sa défaite. Officiellement, du reste, il a perdu une guerre au Koweït, mais il n’y a jamais eu de guerre en son pays. Il n’a jamais eu à signer de reddition.
La répression violente que mène Saddam Hussein contre les rebelles qui ont cherché à profiter de sa « défaite » va provoquer l’exode de dizaines de milliers de Kurdes au Nord, et de chiites vers l’Iran. Le monde s’indigne devant ce qui est perçu comme un abandon de ces gens par les armées alliées. Washington réagit finalement en établissant deux zones protégées par les forces aériennes, où les milices de Saddam ne pourront plus opérer.
S’établit alors un étrange statu quo. Officiellement, Saddam Hussein continue à diriger son pays, malgré le fait que sa marge de manœuvre est restreinte au Nord et au Sud. Le pays est soumis à un embargo commercial complet imposé par les Nations Unies, embargo qui ne sera levé que si le président accepte de démanteler toutes ses armes de destruction massive (nucléaires, biologiques et chimiques). Après quelques mois de tergiversations, Saddam Hussein accepte d’accueillir une équipe d’inspecteurs des Nations Unies qui surveilleront le désarmement nucléaire, chimique et biologique de son pays.
L’embargo perpétuel contre l’Irak
L’Irak n’a jamais possédé l’arme nucléaire. Certes, le Mossad israélien a affirmé dans les années 80 que des ingénieurs travaillaient à la mise au point d’une telle arme, dans un complexe nucléaire civil construit par les Français. Mais l’armée israélienne a aussitôt bombardé et détruit la centrale. Au moment de la guerre du Golfe, les Américains ne croient pas que Bagdad ait pu remettre en place son programme. Mais les inspecteurs de l’ONU vont quand même visiter tous les sites et confirmer que le programme en question a bel et bien été abandonné. Et on va aussi s’assurer que toutes les rampes d’où pourraient être lancés des missiles atomiques soient démantelées. Côté nucléaire, la situation est claire, dès 1992.
Du côté des armes biologiques, la vérification est plus délicate. On peut ériger des laboratoires discrètement dans des universités, des collèges, des écoles, des édifices administratifs, des usines… Mais le fait de développer des cultures microbiennes ne suffit pas pour qu’on puise parler d’armes biologiques. Encore faut-il que ces bactéries, virus ou spores toxiques puissent être disséminés dans l’air ou dans l’eau des territoires visés. Il faut qu’ils résistent au transport, à l’exposition au soleil, à la chaleur, au froid. Produire des armes biologiques efficaces est une affaire de haute technologie. Très rapidement, les inspecteurs sont convaincus que l’Irak n’en a pas les moyens.
Restent les armes chimiques. Là, c’est plus complexe. On peut ainsi fabriquer du sarin (le gaz toxique qui fut utilisé par la secte Aoun, au Japon) à partir d’ingrédients faciles à trouver dans le commerce. Il en va de même pour beaucoup d’autres gaz toxiques. Et les « recettes » peuvent être mélangées dans n’importe quelle pièce de n’importe quelle maison. Bref, il est (et sera toujours) totalement impossible, pour les inspecteurs de l’ONU, de certifier que l’Irak ne produit plus d’armes chimiques. Or, les Nations Unies exigent cette preuve, avant de lever l’embargo.
Au bout de quelques années, quand les inspecteurs ont visité à peu près toutes les usines et tous les édifices gouvernementaux, et qu’ils demandent à revoir des lieux déjà visités (au cas où des activités de fabrication d’armes auraient repris depuis la dernière visite), le gouvernement irakien réalise qu’en fait, l’embargo ne sera jamais levé. Tarak Aziz dénonce les inspections qu’il qualifie de « couverture » pour des activités d’espionnage, expulse les inspecteurs et demande que l’embargo soit levé avant que de nouvelles inspections soient autorisées. S’ensuit un jeu diplomatique très serré. Les États-Unis (sous la nouvelle présidence démocrate de Bill Clinton) menacent de recommencer à bombarder Bagdad. À la toute dernière minute, Saddam Hussein cède et les inspections recommencent. Quelques mois d’accalmie, et le cycle reprend : dénonciation des inspections et demande de levée de l’embargo; nouvelle menace américaine; nouveau recul de Saddam... Un jeu du chat et de la souris qui fera dire à de nombreux éditorialistes américains que Saddam Hussein se moque de l’ONU.
Mais s’il avait raison? Rappelons d’abord qu’un des membres américains de l’équipe d’inspection des Nations Unies a reconnu, en 1998, que les inspecteurs faisaient de l’espionnage. Mais surtout, rappelons que, au cours des années 1990, le prix du pétrole brut sur les marchés mondiaux est très bas. Moins de $15 à $18. Il en coûte plus cher aux compagnies pétrolières pour produire du brut aux États-Unis. À ce prix, l’industrie américaine a du mal à concurrencer les Japonais, les Chinois ou les Asiatiques, voire les Européens, qui achètent leur brut pour trois fois rien. La dernière chose que les États-Unis souhaitent, c’est la réouverture des robinets pétroliers d’Irak, ce qui entraînerait un effondrement encore plus marqué des cours du brut.
Bref, l’interdiction des exportations du pétrole irakien fait l’affaire des États-Unis. Et Washington ne veut pas lever l’embargo tant que Saddam Hussein demeurera au pouvoir, de peur que la reconstruction de la richesse du pays ne profite au dictateur de Bagdad. En somme, Saddam Hussein a de très bonnes raisons de croire que la présence possible d’armes de destruction massive n’est qu’un faux prétexte pour justifier un embargo dont le véritable objectif est de renverser son gouvernement… tout en restreignant l’offre pétrolière. Et que les inspecteurs de l’ONU ne servent à rien d’autre qu’à faire de l’espionnage.
En 1998, il dénonce une fois de plus les inspections. Washington prend l’initiative, cette fois : il demande à l’ONU de rappeler tous ses inspecteurs et, avant que Saddam Hussein n’ait le temps de changer une fois de plus d’idée, lance l’opération Desert Fox : une série de bombardements massifs sur Bagdad et d’autres cibles irakiennes. La guerre du Golfe a presque repris.
Pourquoi George W. Bush veut en finir avec Saddam
Plusieurs motifs politiques militent alors en faveur du renversement de Saddam. D’abord il y a l’arrivée d’Ariel Sharon en Israël et le déclenchement de la seconde intifada. La solidarité des Arabes envers les Palestiniens va ranimer l’antiaméricanisme dans les pays du Golfe (Arabie Saoudite, Yémen, Soudan…). Les Américains sentent que leurs bases d’opérations installées dans ces pays depuis 1990 sont de plus en plus fragiles. Un renversement du régime de Saddam Hussein leur permettrait peut-être de mettre en place un gouvernement ami, et de s’installer à demeure dans un pays où l’intégrisme musulman n’a jamais pris racine.
En deuxième lieu, il y a le prix du brut qui recommence à grimper fortement, au tournant du nouveau millénaire. Un prix trop bas nuit aux États-Unis. Mais un prix trop élevé aussi, s’il provoque un ralentissement de l’économie mondiale. La reprise des exportations irakiennes arriverait à point pour modérer cette flambée pétrolière.
En troisième lieu, l’effondrement du bloc soviétique a modifié le cadre d’analyse de la politique internationale de la droite intellectuelle américaine. En février 1998, par exemple, 18 « penseurs » ont écrit une lettre au président Clinton, l’exhortant à faire du renversement de Saddam Hussein en Irak la pierre angulaire de sa politique au Proche-Orient. La logique derrière leur analyse : à l’époque de la guerre froide, les États-Unis devaient composer avec des alliances parfois inconfortables, afin de contrer l’influence du bloc communiste; mais le statut actuel des USA comme seule véritable puissance mondiale, leur impose désormais un « devoir moral » d’intervenir pour faire reculer le mal et d’imposer les valeurs démocratiques. Parmi les auteurs de cette lettre, on retrouve Donald Rumsfeld (l’actuel secrétaire à la défense de George W. Bush), Paul Wolfowitz (aujourd’hui numéro 2 du Pentagone), Richard Perle (président du Defense Policy Board du Pentagone), et six autres personnes qui font aujourd’hui partie de l’entourage du président.
Enfin, ces personnes trouveront une oreille très attentive auprès du nouveau président américain à cause de sa situation… familiale : quand George W. Bush prend le pouvoir à Washington (de justesse, rappelons-le, et uniquement grâce à la complicité de juges républicains qui font pencher en sa faveur la balance des contestations électorales en Floride), il a déjà exprimé en campagne le souhait de pouvoir compléter la tâche inachevée de son père en Irak.
Mais comment – surtout avec un mandat électoral aussi faible – convaincre l’opinion publique américaine de la pertinence d’une telle initiative ? L’Attentat du 11 septembre 2001 fournira le prétexte idéal.
Quatrième partie : la guerre contre le terrorisme
Oussama Ben Laden… de la CIA au World Trade Center
Oussama Ben Laden est un des fils d’une riche famille saoudienne d’origine yéménite qui s’est enrichie en réalisant d’importants chantiers de construction, sous le règne du roi Faisal (1953-1975) et du prince Khalid (1975-1982). Proche de la famille royale, Oussama est aussi un fondamentaliste musulman, sympathique à la cause palestinienne, et qui rêve d’affranchir les pays du Proche-Orient des influences occidentales.
En 1978, lorsque les communistes prennent le pouvoir en Afghanistan, le jeune Oussama fonde le Maktab al-Khidimat, un mouvement de soutien à la rébellion religieuse qui s’amorce. Il séjournera plusieurs années en Afghanistan, à partir de 1979. Lorsque Moscou envoie l’armée rouge pour soutenir le pouvoir chancelant de Kaboul, La CIA approche Ben Laden et lui offre à la fois un soutien financier et tactique pour qu’il mène à bien sa lutte contre les Soviétiques. Le mouvement commence à recruter des centaines de Yéménites, de Saoudiens, de Turcs, de Libanais, d’Égyptiens et d’autres. Il reçoit aussi un appui financier de l’Arabie Saoudite et du Pakistan.
Après le retrait de l’armée rouge, Ben Laden retourne à Riyad, mais il maintient actifs les camps de formation à la guérilla qu’il a créés en Afghanistan, afin de constituer une armée de libération des pays arabes et musulmans. Ainsi, lorsque Saddam Hussein envahit le Koweït, il tente de convaincre le roi Fahd de ne pas laisser entrer les soldats américains, les « impies », sur le sol sacré de l’Arabie, et de confier plutôt à ses forces révolutionnaires la contre-attaque contre Bagdad. Mais le roi saoudien ne veut pas donner trop de pouvoir aux intégristes religieux qu’il craint autant, sinon plus que les Américains. Il décline son offre et ouvre son pays aux forces de l’ONU. Cela marque la rupture entre le roi et Ben Laden, mais aussi le début de la croisade de ce dernier contre les États-Unis d’Amérique.
En 1991, Oussama Ben Laden est arrêté et placé en résidence surveillée pour activités antigouvernementales. C’est toutefois une « résidence » bien peu contraignante, et Ben Laden profite d’un voyage du roi Fahd à l’étranger pour quitter le pays et s’installer au Soudan, où ses millions et ses entreprises sont fort bien accueillis. C’est de là qu’il organisera le réseau terroriste al-Qaïda et financera divers attentats : destruction d’un navire de guerre américain, bombes dans deux ambassades américaines (celle du Soudan, et l’autre à Nairobi), attentat à la bombe contre le World Trade Centre de New York en 1993. En guise de représailles, Washington bombarde une usine pharmaceutique soudanaise sous prétexte qu’elle appartient à al-Qaïda et qu’on y fabrique des armes chimiques – deux affirmations erronées, en fait – et menace le pays de représailles. Le Soudan expulse aussitôt Ben Laden, qui retourne en Afghanistan où le leader religieux des talibans l’accueille en héros… et lui donne une de ses filles en mariage. C’est de sa base afghane qu’il soutiendra désormais la mobilisation et la formation des commandos musulmans contre l’impérialisme russe en Tchétchénie, et contre l’impérialisme américain et israélien au Proche-Orient. Jusqu’à la fatidique attaque du 11 septembre 2001 contre les symboles même de la puissance américaine : les tours jumelles du World Trade Center, le Pentagone, la Maison-Blanche.
Il n’y a évidemment pas de connexion directe entre Saddam Hussein et l’organisation de cette attaque. Au contraire, parce qu’il prône une société moderne et laïque, et parce qu’il a lutté contre les groupes religieux, tant en Irak que lors de sa guerre contre l’Iran, le leader de Bagdad figure en tête des « ennemis de l’Islam » identifiés par Al-Qaida. Certes, depuis que les Américains ont recommencé à bombarder Bagdad et accru leurs pressions pour faire tomber son gouvernement, Saddam Hussein, en quête de nouveaux appuis, s’est rapproché des leaders religieux. Il a reconstruit des mosquées et modifié son discours. Mais on est loin d’une situation où il serait complice d’Al-Qaida.
Le 15 septembre 2001 : la stratégie déposée sur le bureau de M. Bush
On a lu récemment dans la presse américaine que le plan de la CIA visant à associer l’attentat du World Trade Center à une riposte plus large contre les « États voyous », à commencer par l’Afghanistan bien sûr (c’est là qu’étaient entraînés les terroristes internationaux de Ben Laden), mais ensuite l’Irak, aurait été déposé sur le bureau du George W. Bush dès le 15 septembre 2001. À peine quatre jours après le drame.
Est-ce vrai? Qu’importe la date précise. Reste que les conseillers du président savaient bien que Saddam Hussein n’avait rien à voir avec le geste qu’on attribuait déjà au réseau al-Qaïda. Mais si le thème de la « guerre contre le terrorisme » est un thème porteur pour mobiliser l’opinion publique américaine et étrangère, suite au 11 septembre, la guerre en question souffre de n’avoir pas de cible localisable, pas de champ de bataille, pas de capitulation possible. Comment, une fois le pouvoir des talibans renversé en Afghanistan, maintenir cette mobilisation des Américains derrière leur président ?
L’idée d’associer le soutien au terrorisme à une courte liste d’« États voyous », et de rappeler que rien n’empêcherait Saddam Hussein de vendre ses fameuses armes chimiques et biologiques aux terroristes, devait permettre de canaliser la peur et la rancœur des Américains, au profit d’une stratégie de renversement militaire du dictateur de Bagdad, déjà prônée par la droite « morale » américaine depuis 1998.
C’est ce plan que l’État-major américain poursuit méthodiquement depuis avril 2002, alors que George W. Bush a parlé pour la première fois, dans un discours, des pays de l’« axe du mal ».
Conclusion : les motifs de la guerre
La diplomatie américaine soutient que leur guerre en Irak en est une de « libération ». Elle viserait l’établissement en Irak d’une démocratie exemplaire. Le second motif serait la nécessité pour Washington d’assurer la sécurité de ses citoyens contre le terrorisme. C’est le concept de guerre préventive : démanteler le potentiel de destruction de Saddam Hussein avant qu’il ne puisse l’utiliser. Plusieurs analystes ajoutent que le véritable enjeu serait le pétrole.
Aucune des trois raisons ne tient le coup. Il existe de nombreuses autres dictatures dans le monde… dont certaines ont encore l’aval des Américains. Et si ces derniers n’ont pas organisé la prise du pouvoir du parti Baas en Irak, ils ont par contre appuyé plus tard les actions entreprises par Saddam Hussein et auraient très bien pu composer avec lui. Idem pour le pétrole : l’Irak a vendu son pétrole jusqu’en 1990 sans aucun problème, en partenariat avec les entreprises occidentales. Washington n’aurait pas eu besoin de renverser Saddam Hussein pour avoir accès à son pétrole.
Du bref survol historique qui précède, on peut toutefois dégager d’autres raisons plus convaincantes.
Le pétrole d’abord - Washington aurait pu simplement faire lever l’embargo de l’ONU. Mais on ne veut pas enrichir le pays tant que Saddam Hussein sera en place. En somme, ce n’est pas pour le contrôle du pétrole qu’on veut renverser Saddam Hussein, mais l’inverse : c’est parce qu’on veut faire tomber le dictateur qu’on gèle son pétrole. Dans ce contexte, la hausse du prix du brut depuis deux ou trois ans, rend urgente la reprise des exportations irakiennes. On veut donc accélérer la chute de Saddam Hussein.
L’établissement d’un régime ami, sur un territoire stratégique – Presque tous les terroristes impliqués dans l’attentat du 11 septembre étaient Saoudiens. Le roi Fahd a de plus en plus de mal à contenir ses extrémistes. Washington sait que ses bases aériennes dans le désert saoudien sont vulnérables. Il cherche une base territoriale plus stable. Or, l’Irak est un véritable corridor qui traverse le Proche-Orient, entre le Koweït et la Turquie. Des bases en Irak permettraient à Washington d’installer ses troupes dans ce corridor sûr – où les intégristes n’ont jamais été très actifs – donnant directement sur l’Iran à l’Est, et l’Arabie saoudite, la Jordanie et la Syrie à l’Ouest. La nature laïque de la société irakienne permet aux spécialistes américains de croire que ce pays constituerait, à long terme, un allié plus fiable.
La montée de la droite « morale » aux États-Unis – Depuis la chute de l’empire soviétique, les États-Unis sont devenus la seule puissance internationale capable de défendre le bien contre le mal, la démocratie contre les dictatures. Cela justifiait à la fois leur intervention en Serbie (Kosovo) et aujourd’hui en Irak. Cette vision est héritée des écrits du philosophe Leo Strauss et du professeur Allan Bloom. Elle inspirait les signataires de la lettre de février 1998 au président Clinton,
La guerre inachevée du paternel – George W. Bush avait annoncé son désir d’en finir avec Saddam Hussein dès sa campagne en vue des présidentielles, soit bien avant le 11 septembre. Une motivation personnelle, en partie liée au désir de terminer l’œuvre inachevée de son père.
La mobilisation des Américains – Une fois l’Afghanistan débarrassé de ses talibans, la poursuite de la guerre contre le terrorisme nécessitait qu’on puisse identifier une nouvelle cible. On a choisi la voie des « pays voyous » (l’axe du mal). Saddam Hussein, désarmé et aux prises avec de fortes oppositions intérieures (les Kurdes et les chiites, notamment), apparaissait comme une cible relativement facile. Le fait que ni les intégristes, ni les monarques des pays arabes ne l’apprécient, rend cette cible moins dangereuse politiquement : nul ne viendra se porter à sa défense. L’attaque contre l’Irak devient donc un outil de mobilisation des citoyens des États-Unis, dans la poursuite de la guerre contre le terrorisme.
La réélection de George W. Bush – Le président américain a été élu de justesse, grâce à une décision contestée de juges d’allégeance républicaine, avec une minorité de voix exprimées et moins de 15% de la population totale des États-Unis. L’attentat de New York et la guerre en Afghanistan ont permis au président de grimper rapidement au sommet de la popularité. Il n’est pas exclu que la stratégie de guerre contre l’Irak ait été conçue en partie pour entretenir cet appui, d’autant plus facilement si la guerre avait été légitimée par un vote aux Nations Unies. L’échec diplomatique au Conseil de sécurité rend la stratégie beaucoup plus risquée, mais George W. Bush s’était déjà trop avancé pour pouvoir reculer. Il a alors fait le pari que, même sans l’ONU, une victoire rapide contre Saddam et la mise en place d’un gouvernement de coalition amèneraient de nombreux Irakiens à témoigner publiquement leur reconnaissance. Ce qui justifierait a posteriori l’invasion dans son opinion publique.

