Je dois commencer cette chronique par une confession. Depuis que j’écris pour L’aut’journal, je n’ai presque jamais abordé les conditions des hommes et, surtout, des femmes qui œuvrent dans le communautaire. Ce sont pourtant elles qui, à bout de bras, retiennent ensemble les mailles de notre filet social qui menace constamment de se déchirer.

Aux premières lignes de la lutte à la pauvreté, elles fournissent un soutien crucial aux services publics et connaissent mieux que personne les ravages du néolibéralisme. Moi qui dénonce cette idéologie depuis des années, j’aurais dû être plus sensible à leur réalité.

La vérité est que l’ensemble du Québec devrait être plus à l’écoute de son milieu communautaire, où se perpétuent les traditions centenaires de solidarité et d’entraide qui caractérisent notre société. Depuis trop longtemps, nous tenons pour acquis les femmes et les hommes qui travaillent dans les organismes.

Le gouvernement en particulier doit cesser de faire la sourde oreille à leurs revendications. C’est pour faire face à cette indifférence que s’est formé « Le communautaire à boutte! », un mouvement de grève d’envergure rassemblant 1800 organismes qui prévoient débrayer du 23 mars au 2 avril 2026. Je m’entretiens avec l’une des co-porte-parole de ce rassemblement, Caroline Chartier.

Orian Dorais : Caroline, vous êtes la directrice adjointe du centre Roland-Bertrand de Shawinigan. L’un de vos co-porte-parole au sein du regroupement – Mathieu Gélinas – est le directeur général du « Trait d’Union », basé dans la même ville. Comment expliquez-vous que la mobilisation ait pris naissance là-bas?

Caroline Chartier : Je pense que ça s’explique en partie par le fait que Shawinigan a un long historique d’enjeux sociaux. Pendant longtemps, c’était une ville prospère, mais, depuis la fermeture de plusieurs usines dans les années 60-70, les familles qui dépendaient du secteur manufacturier vivent dans la précarité.

Le taux d’alphabétisation à Shawinigan est sous la moyenne québécoise, ce qui rend difficile l’accès à de bons emplois, que l’industrie fournissait auparavant. La présence de l’hôpital psychiatrique Sainte-Thérèse amène d’autres enjeux en lien avec la santé mentale. Bref, c’est une ville où il y a plusieurs défis et, depuis quelques années, on constatait une démotivation sur le terrain.

C’est dans ce contexte-là que mes collègues et moi avons eu l’idée – au sortir d’une conférence sur la justice sociale – d’une grève des organismes sociaux. Notre but était de redonner aux travailleurs et travailleuses du communautaire la fierté de leur profession, en plus de se faire reconnaitre par le pouvoir politique.

J’ai moi-même entendu un politicien connu de la région nous conseiller d’organiser des soupers-spaghetti pour pallier le manque de ressources. Je travaille parfois vingt heures par jour, pensez-vous vraiment que j’ai le temps d’organiser des soupers ou des bingos? Et ce n’est pas une solution viable de toute façon.

Ce genre d’anecdote peut vous aider à comprendre pourquoi notre région était prête à revendiquer. Notre première grève, du 20 au 24 octobre, a eu lieu dans toute la Mauricie – à Shawinigan, à Mékinac, à Trois-Rivières – et dans le Centre-du-Québec. En tout, on a eu 116 mandats de grève et 1500 personnes qui se sont déplacées pour une manif le 23 octobre, même s’il pleuvait à boire debout. Maintenant, on veut répéter l’exploit, le 2 avril à Québec, avec des milliers de personnes.

O.D. : Comment votre initiative a-t-elle pris une envergure nationale aussi vite?

C.C. : Ç’a été rapide, parce que nos revendications ont trouvé écho aux quatre coins du Québec. Vous savez, chaque région a ses propres enjeux. On parlait de ceux de la Mauricie, sur la Côte-Nord, c’est la distance (une collègue me disait que la ressource la plus proche de la sienne est à deux heures en voiture), à Montréal, c’est autre chose…

Mais on partage pas mal tous les mêmes réalités et les mêmes convictions. La Montérégie a été très proactive; dès novembre, plusieurs organismes là-bas nous appuyaient. Dans les semaines suivantes, ç’a fait boule de neige et on est à plus d’un millier de mandats de grève aujourd’hui.

Pour ça, je dois féliciter notre équipe de communication, qui a fait un travail remarquable pour rejoindre toujours plus de nos collègues. Il faut dire que les nouvelles technologies ont facilité la coordination, ce qui explique peut-être pourquoi, historiquement, il n’y a pas vraiment eu d’aussi gros rassemblements dans le communautaire.

D’habitude, on n’est pas bruyants, notamment parce qu’on est toujours occupé à gérer des urgences. Mais cette fois-ci, on revendique pour de vrai et on demande plus que de la charité, plus que des miettes de budgets discrétionnaires pour acheter des pommes à mettre dans les paniers de Noël. On veut des solutions pérennes.

Je mentionne au passage que ce n’est pas de gaieté de cœur qu’on ferme nos ressources pendant plusieurs jours. Mais il y a le sentiment assez répandu que, si on n’agit pas maintenant, le communautaire est condamné à rester perpétuellement « à boutte », parce que la situation ne s’améliorera pas d’elle-même.

Nos usagers et usagères comprennent. À vrai dire, plusieurs se sont joints à nous dans notre manif d’octobre. Même chose pour les citoyens et citoyennes qui nous font des dons, qui siègent sur nos C.A. ou vont dans nos assemblées. La société civile soutient nos demandes.

O.D. : Justement, quelles sont vos revendications?

C.C. : D’abord, que Québec reconnaisse notre importance névralgique. Une personne sur trois va avoir besoin du soutien d’un organisme dans sa vie. Et on dit souvent qu’un dollar investi dans le communautaire va sauver jusqu’à 12$ aux réseaux de la Santé ou de l’Éducation. Et les femmes qui travaillent dans les organismes sociaux – un milieu 80% féminin – sont celles qui vivent le plus de violence institutionnelle de la part de l’État.

Chaque refus d’aider, chaque geste de mépris de la part des élus laisse les organismes dépourvus devant la misère humaine à laquelle on fait face chaque jour. Dans notre profession, le silence est la pire brutalité. Il faut changer de philosophie par rapport au communautaire. Le gouvernement doit reconnaitre qu’on offre des services essentiels… ce qu’il n’avait pas de difficulté à faire pendant la pandémie!

Sinon, un autre enjeu important est le financement à la mission plutôt qu’au projet. Pendant 15 ans, on a vécu l’austérité libérale, qui nous a privés de tout financement additionnel. Le gouvernement actuel se flatte d’avoir donné 2,2 milliards au réseau communautaire en 2022, mais, selon le Réseau québécois de l’action communautaire autonome (RQ-ACA), il faudrait au minimum un autre 2,6 milliards pour que les organismes puissent accomplir leur mission adéquatement.

Autrement dit, la CAQ se félicite d’avoir donné la moitié du montant nécessaire pour effectuer un vrai rattrapage. Sans financement à la mission, il n’y a aucune prévisibilité. Dans mon propre organisme, je ne sais pas qui je vais pouvoir garder et qui je vais devoir mettre à la porte.

Chaque semaine, quand on ouvre TEAMS, on entend de mauvaises nouvelles de collègues qui ont perdu leur emploi ou qui doivent limiter leurs heures d’ouverture. Pire encore, la survie de plusieurs organismes est menacée à court terme si on ne repense pas l’attribution des fonds.

Mes collègues et moi faisons un salaire moyen entre 19$ et 23$ de l’heure. Nous n’avons pas d’assurances collectives et il n’y a rien de très glorieux qui nous attend à la retraite. Plusieurs d’entre nous font face à de la violence verbale ou physique lorsque nous travaillons avec des clientèles vulnérables. Et nous faisons tous face aux pires formes de détresse humaine.

Les organismes communautaires accompagnent des familles à risque d’être séparées par la DPJ, brisent l’isolement de personnes aînées, aident des gens qui ont besoin de soutien alimentaire. L’exposition constante au désespoir, la surcharge de travail et les incertitudes pour l’avenir causent une épidémie de burn-out dans la profession. Des gens qui en font autant méritent de vraies conditions de travail.