Ils s’appellent Ghislaine Patry, Yvon Lemay, Marie-Claire Nadeau... Ils avaient 15, 17, parfois 18 ans lorsqu’ils ont franchi les portes d’un sous-sol d’église pour rejoindre la Jeunesse ouvrière catholique (JOC). Ce qu’ils y ont trouvé n’était pas seulement un lieu de rassemblement, mais une école de vie, de conscience et d’action.
Le documentaire Voir – Juger – Agir : L’histoire de la JOC au Québec, réalisé par Annie Deniel et produit par André Vanasse de la coopérative Funambules Médias, redonne voix à cette génération de jeunes travailleurs et travailleuses qui ont contribué, dans l’ombre, à transformer le Québec.
À travers des témoignages sensibles, des archives et des analyses d’intellectuels, le film retrace près d’un siècle d’engagement collectif, depuis l’implantation de la JOC au Québec dans les années 1930 jusqu’à son déclin à la fin du XXe siècle. Il met surtout en lumière une histoire sociale largement oubliée : celle d’une jeunesse populaire qui a appris à penser le monde pour mieux le changer.
Un projet né de la rencontre
Le projet du film doit beaucoup à une rencontre fortuite. En 2023, lors d’une manifestation pour l’éducation à Montréal, André Vanasse croise Marie-Claire Nadeau, une ancienne jociste. « Elle m’a dit : “La JOC arrive à la fin de son existence. On veut faire un documentaire.” Ça ne tombait pas dans l’oreille d’un sourd », raconte-t-il.
Avec la coopérative Funambules Médias — connue notamment pour le festival Cinéma sous les étoiles — André Vanasse et son équipe s’engagent dans l’aventure. Le projet est modeste au départ : un court métrage de 30 minutes, sans financement public ni soutien des grandes chaînes. Ce sont les anciens membres de la JOC eux-mêmes qui sollicitent des communautés religieuses pour réunir un budget minimal.
Mais rapidement, l’ampleur du sujet s’impose. À partir d’entrevues avec des militants et des spécialistes, comme le sociologue E.-Martin Meunier et l’historienne Lucie Piché, l’équipe construit un récit plus vaste. « On s’est rendu compte qu’on avait un long métrage entre les mains. Il n’y avait rien à enlever », explique André Vanasse.
Une histoire ancrée dans le catholicisme social
Fondée en Belgique en 1925 par le prêtre Joseph Cardijn, la JOC s’inscrit dans le courant du catholicisme social, inspiré notamment par l’encyclique Rerum Novarum. L’objectif : organiser les jeunes travailleurs pour améliorer leurs conditions de vie, dans une perspective de justice sociale.
Implantée au Québec durant la crise économique des années 1930, la JOC s’adresse d’abord aux milieux ouvriers francophones. Elle se distingue d’autres mouvements, comme la JEC (Jeunesse étudiante catholique) par son enracinement dans les classes populaires. « La JOC, c’étaient des jeunes de manufactures, des ouvrières payées 40 cents de l’heure, qui s’alphabétisaient dans le mouvement », souligne André Vanasse.
Dès ses débuts, la JOC développe une approche originale d’éducation populaire, fondée sur la méthode « voir, juger, agir ». Les membres analysent leur réalité, en débattent collectivement, puis passent à l’action. Cette pédagogie forme des générations de militantes et de militants appelés à jouer un rôle clé dans les transformations sociales du Québec.
Des luttes concrètes, un impact durable
Le film montre avec force comment la JOC a contribué à structurer le tissu social québécois. Bien avant la Révolution tranquille, ses membres s’impliquent dans la création de caisses d’entraide, de projets de logement, d’activités culturelles et de campagnes pour de meilleures conditions de travail.
Dans les années 1950 et 1960, plusieurs jocistes participent activement à la syndicalisation des milieux de travail. Le documentaire évoque notamment la lutte menée par Marie-Claire Nadeau dans une usine de transformation de volaille, où les ouvrières subissent de bas salaires et du harcèlement. « Elles se sont mobilisées, malgré les intimidations, pour fonder un syndicat avec la CSN », rappelle-t-elle.
La JOC joue également un rôle important dans les revendications féministes. À une époque où les filles sont cantonnées à des formations domestiques, les jocistes réclament l’égalité d’accès à l’éducation et contribuent à des avancées majeures, comme l’obligation scolaire jusqu’à 16 ans.
Aux origines de la Révolution tranquille
L’un des apports les plus intéressants du film est de montrer le rôle souvent sous-estimé de la JOC dans la préparation de la Révolution tranquille. Formés à l’analyse sociale et à l’action collective, plusieurs de ses membres s’engagent ensuite dans des syndicats, des groupes communautaires et des institutions publiques.
Ils étaient partout. Dans les garderies populaires, dans les syndicats, dans les mouvements sociaux. La JOC participe même aux réflexions qui mèneront au rapport Parent, contribuant à la modernisation du système d’éducation et à la laïcisation de l’État québécois.
Paradoxalement, ce mouvement profondément enraciné dans le catholicisme contribue aussi à l’émancipation de la société québécoise vis-à-vis de l’Église. « Ce n’étaient pas des “grenouilles de bénitier”. C’était de l’action sociale, avec un cadre catholique, mais une grande autonomie », insiste le producteur.
Un héritage à redécouvrir
Aujourd’hui, la JOC a disparu du paysage québécois. Les transformations du monde du travail — délocalisation, précarisation, individualisation — ont rendu plus difficile l’organisation des jeunes travailleurs. Pourtant, la méthode « voir, juger, agir » et les valeurs de solidarité qu’elle porte restent d’une étonnante actualité.
Le documentaire invite ainsi à relire l’histoire du Québec sous un angle différent, en reconnaissant l’apport de ces milliers de jeunes anonymes. Il propose aussi un regard nuancé sur l’héritage catholique, loin des caricatures. « Sans nier les zones d’ombre de l’Église, on voulait montrer qu’il y a aussi eu des expériences émancipatrices », explique André Vanasse.
Diffusé dans plusieurs salles à travers le Québec au printemps, le film s’inscrit dans un travail de mémoire essentiel. « Ce que les jocistes souhaitaient, c’était que leur histoire soit connue. On est en train de leur donner ça », dit-il.
À l’heure où les mouvements sociaux cherchent à se réinventer, Voir – Juger – Agir rappelle une chose simple, mais fondamentale : une société se transforme aussi à partir de ses marges, lorsque des jeunes décident, ensemble, de comprendre le monde pour mieux le changer.
En tournée au Québec
Ce film sera diffusé au cinéma Beaubien, à la Cinémathèque québécoise et au cinéma le Clap à compter du 3 avril. Il partira ensuite en tournée au Québec, il se rendra à Trois-Rivières, Saint-Eustache, Sherbrooke, Saint-Jérôme, Gatineau, Chicoutimi, Rivière-du-Loup, Rimouski et Mont-Louis.
Pour plus d’information, visitez le site : Tournée Voir - Juger - Agir : L'histoire de la JOC au Québec - Le Cinéma à la carte de Funambules Médias

