Dans le tumulte du conflit entre Israël, les États-Unis et l’Iran, certains acteurs occupent le devant de la scène. D’autres agissent en profondeur. La Turquie appartient clairement à la seconde catégorie. Elle ne brille pas par son absence. Elle impose sa présence par sa discrétion stratégique.

Alors que l’attention médiatique se focalise sur les frappes, les ripostes et les déclarations martiales, Ankara travaille sur un autre tempo. Celui des équilibres durables.

Les faits récents le confirment. La Turquie fait partie des puissances régionales activement impliquées dans des tentatives de médiation entre Washington et Téhéran, aux côtés de l’Égypte et du Pakistan. Elle est même évoquée comme un possible lieu de négociations directes. Autrement dit, pendant que certains font la guerre, la Turquie se positionne déjà pour encadrer la sortie de crise.

Quelques semaines avant les frappes israélo-américaines contre l’Iran, Recep Tayyip Erdoğan a multiplié les visites auprès de puissances régionales, comme l’Égypte et les Émirats arabes unis. Ces rapprochements ne relèvent pas du protocole. Ils traduisent une volonté stratégique de réduire les fractures entre États clés du Moyen-Orient, y compris avec d’anciens adversaires.

L’objectif n’est pas idéologique. Il est structurel. Créer des interdépendances économiques, énergétiques et politiques capables de stabiliser la région et de redonner du poids aux puissances régionales. C’est une stratégie classique de puissance intermédiaire qui veut élargir son influence sans confrontation directe.

Ce qui rend la Turquie décisive, c’est sa position géopolitique singulière. Elle est à la fois membre de l’OTAN et partenaire économique de l’Iran. Environ 13% de son gaz provient de Téhéran. Elle dépend donc partiellement de la stabilité iranienne tout en restant intégrée au bloc occidental.

Cette dualité lui donne un levier rare. Elle peut parler à tout le monde, sans être totalement alignée sur personne.

Mais cette position est aussi fragile. Le conflit l’expose directement. Des missiles liés aux affrontements ont déjà traversé ou été interceptés dans son espace aérien, impliquant des systèmes de défense de l’OTAN. La Turquie n’est donc pas extérieure au conflit. Elle est déjà dans sa zone de choc.

Depuis deux décennies, plusieurs États du Moyen-Orient ont été profondément fragilisés ou fragmentés. L’Irak après 2003, la Syrie depuis 2011, le Liban en crise chronique, les territoires palestiniens durablement divisés. Ces trajectoires ne sont pas identiques, mais elles dessinent une tendance lourde, l’affaiblissement des États voisins d’Israël.

Les causes sont multiples et doivent être assumées comme telles : interventions militaires extérieures, notamment américaines, dynamiques internes, tensions confessionnelles, crises économiques, rivalités entre puissances régionales.

Réduire cette réalité à un seul facteur serait une erreur. Mais ignorer les effets cumulés de certaines stratégies de puissance le serait tout autant.

En 1982, Oded Yinon, haut fonctionnaire des affaires extérieures d’Israël, proposait une lecture devenue la doctrine Yinon. Elle consiste à instrumentaliser les vulnérabilités et les divisions internes des pays voisins d’Israël. La doctrine compte sur l’éclatement des États voisins en entités plus petites. Cela pourrait, à terme, servir les intérêts stratégiques d’Israël. Dans cette perspective, un environnement régional composé d’États affaiblis ou divisés réduirait mécaniquement la pression sur une puissance comme Israël.

Le texte de Oded Yinon n’est pas une doctrine officielle de l’État d’Israël. Mais il a marqué les imaginaires et continue d’inspirer des plans géopolitiques.

Israël est un État profondément structuré par un impératif de sécurité. Cela s’explique par son histoire et les conditions de sa création en tant qu’entité politique coloniale dans la devise sioniste, « occuper une terre sans peuple, pour un peuple sans terre ». Dans ce contexte, la doctrine israélienne a intégré le recours à des actions militaires dites préventives, présentées comme nécessaires pour anticiper des menaces perçues comme existentielles. Ces stratégies, si elles répondent à une logique de sécurité, contribuent aussi à entretenir un cycle de confrontation avec les pays voisins et les populations palestiniennes de Gaza et de Cisjordanie, qui n’ont jamais cessé de lutter pour être reconnues comme un pays, par le concert des nations. La terre sans peuple s’avère simplement une terre peuplée. C’est une réalité incontestable que le sionisme d’Israël s’obstine à renier bien avant 1948.

Les interventions militaires, les politiques de pression ont contribué, directement ou indirectement, à fragiliser des équilibres déjà précaires dans la région.

Mais les expériences coloniales ont en commun une contradiction fondamentale.
Elles reposent sur la domination, tout en générant des résistances qui finissent par les fragiliser elles-mêmes. Israël finira par goûter à sa propre médecine s’il ne met pas radicalement fin à sa politique sioniste. Le compte à rebours de sa fin a commencé l’année de son établissement.

L’histoire l’a montré à de nombreuses reprises. Les puissances coloniales ont souvent cherché à contenir ou neutraliser les dynamiques d’émancipation et de libération. Ces mêmes dynamiques ont fini tôt ou tard, par les dépasser.

Les stratégies fondées principalement sur la sécurité et le contrôle produisent, à long terme, des formes de résistances qui échappent à toute doctrine de division.

Le rôle des États-Unis dans la déstabilisation de la région est central, mais il ne peut pas être réduit à un simple prolongement des intérêts israéliens. Les interventions américaines dans la région répondent à leurs propres logiques : énergie, influence globale, rivalités et dominations géopolitiques. Dans plusieurs cas, leurs actions ont contribué à des déséquilibres majeurs, l’Irak en est l’exemple le plus évident.

C’est ici que la Turquie apparaît comme un acteur clé.

Face à une région marquée par la fragmentation, Ankara adopte une stratégie inverse:
rapprocher, stabiliser, connecter. Elle dialogue avec l’Iran tout en restant dans l’OTAN
elle se rapproche des pays du Golfe, elle normalise ses relations avec l’Égypte.

Cette posture lui donne un rôle singulier, celui d’un pivot capable de parler à tous les camps. La Turquie, comme l’Iran, est une puissance productive qui a besoin de marchés, de stabilité et de continuité territoriale. Une région fragmentée va directement à l’encontre de ses intérêts.

Ce qui se joue aujourd’hui dépasse largement le cadre d’un affrontement militaire. La région entre dans une phase de recomposition où deux dynamiques s’opposent. D’un côté, des logiques de confrontation qui peuvent produire de la fragmentation. De l’autre, des tentatives de consolidation portées par des puissances régionales, comme la Turquie.

L’issue dépendra de l’équilibre entre ces forces.

Dans ce contexte, une chose devient claire, les conflits ne redessinent pas seulement des frontières militaires, ils redéfinissent les équilibres de puissance, souvent au profit de ceux qui parlent le moins, mais agissent le plus. Et dans ce type de conflit, ce sont rarement les plus bruyants qui écrivent la suite de l’histoire. La Chine se prépare plus discrètement à faire partie de la suite de l’histoire!

PS: La Turquie se distingue d’une grande partie des pays arabo-musulmans par le fait de ne pas avoir connu de colonisation au sens classique du terme. À la suite de l’effondrement de l’Empire ottoman en 1918 et de la fondation de la République turque en 1923 par Mustafa Kemal Atatürk, le nouvel État turc parvient à préserver son territoire central, tandis que les anciennes provinces arabes de l’Empire passent sous contrôle français et britannique.

Dans le récit national turc, c’est avant tout la résistance à l’occupation étrangère et la guerre d’indépendance qui occupent une place centrale. Cette expérience historique contraste fortement avec celle de nombreux pays du Moyen-Orient marqués par la domination coloniale européenne.

La Turquie est par ailleurs l’un des premiers États à majorité musulmane à inscrire la laïcité dans son organisation politique, notamment avec les réformes kémalistes des années 1920 et 1930, formalisées constitutionnellement en 1937.

Contrairement à plusieurs sociétés de la région, où l’héritage colonial a profondément marqué les représentations politiques, la Turquie ne développe pas un rapport au monde structuré par un sentiment de domination subie. Elle conserve au contraire une mémoire impériale forte.

Dans ce contexte, la posture d’Erdogan est parfois interprétée comme s’inscrivant dans une forme de continuité symbolique avec le passé ottoman, à l’image d’un pouvoir qui se veut central, affirmé et porteur d’influence régionale. On peut établir un parallèle avec la Russie de Vladimir Poutine, où le pouvoir s’appuie également sur une réactivation du passé impérial.

Ces dynamiques répondent en partie à une attente au sein des populations, nourrie par une certaine nostalgie des périodes de puissance et de rayonnement.