Dans sa chronique hebdomadaire sur les médias et le journalisme, François Cardinal, éditeur adjoint et vice-président information de La Presse, répondait le 15 mars dernier à la critique de Marie-France Bazzo, chroniqueuse à son journal, qui déplorait la couverture biaisée et partielle des frappes américaines et israéliennes en Iran, et à celle de Raed Hammoud, journaliste d’origine libanaise, qui dénonçait sur les ondes de Radio-Canada l’absence de recul historique des médias et leur lecture binaire des conflits.
« C’est curieux, écrit Cardinal, je lis Marie-France, j’écoute Raed, et je ne reconnais pas notre écosystème médiatique. L’impression que j’ai, en entendant leurs critiques, c’est qu’elles procèdent d’une mécanique similaire : sélectionner ce qui confirme un malaise, et écarter ce qui le dément. »
Cardinal donne alors l’exemple d’émissions qui ont analysé ce conflit en profondeur (Les Faits d’abord avec Alain Gravel, à Radio-Canada, et le 24/60 d’Anne-Marie Dussault, à RDI) en se demandant si Marie-France et Raed les avaient écoutées. Il fait ensuite une recension rapide des centaines d’articles ou de topos des grands médias, couvrant le conflit en Iran sous un large éventail de points de vue.
Tout en admettant avec François Cardinal que nos médias ouvrent parfois leurs pages à des points de vue divergents, je constate pourtant que les journalistes et chroniqueurs à leur emploi ont tendance à fonder leur couverture sur une vision souvent simplifiée de la réalité. Et cette vision oriente les choix éditoriaux qui sont posés.
Oui, ces journalistes doivent être rigoureux sur les faits, honnêtes sur l’écoute des points de vue et ouverts à toutes les pistes… Mais, ultimement, l’acte de « donner du sens » (in-formare) nécessite de choisir, de faire des liens, de dégager un cadre de compréhension. Et cet acte, à la base du journalisme, est nécessairement ancré dans une vision sociale et culturelle partagée entre les journalistes, et avec leur public cible présupposé.
Le printemps arabe : une seule lecture
Donnons quelques exemples. Lors du printemps arabe, tous les journaux occidentaux y ont vu l’expression d’une volonté populaire de se soulever contre des dictateurs. C’était assurément le cas en Tunisie, d’où est parti ce mouvement de révolte contre le régime autoritaire et corrompu de Ben Ali. Puis, on a observé ce qui se passait en Libye, en Égypte, puis en Syrie avec la même grille d’analyse, car ces valeurs de démocratie correspondent à notre culture, à notre vision des choses.
En Syrie, le gouvernement français a, par exemple, appuyé d’emblée les forces de libération nationale contre le dictateur Bachar Al-Assad. Les journalistes aussi. Mais si les premières grandes manifestations des opprimés ont attiré plus de 100 000 personnes, il y a eu des contre-manifestations de plus de 300 000 personnes en appui à Bachar El-Assad. En Occident, on les a interprétées comme un mouvement commandé par le dictateur.
Une autre grille d’analyse était possible : El-Assad, d’obédience minoritaire alaouite, a longtemps gouverné en s’appuyant sur les chiites, les Coptes et les Chrétiens. Et ces différents groupes ethnoreligieux craignaient la montée de l’intégrisme sunnite, dominé à l’époque par l’État islamique. Bref, une forte proportion des citoyens appuyait réellement « the Devil they know, rather than the Devil they don’t know. » Nous n’étions pas en présence d’un soulèvement populaire majoritaire, mais d’une guerre civile basée, hélas, sur une ligne de fracture religieuse. Mais peu de médias ont analysé le conflit sous cet angle.
Le cas de la pandémie
Cette adoption implicite d’un point de vue simplifié, avec d’un côté les bons, de l’autre les méchants, je l’ai vécu plus intimement lors de la pandémie. J’ai une formation scientifique, et j’ai fait carrière en journalisme scientifique. Pendant la pandémie, j’étais à la retraite, ce qui m’a donné l’immense privilège du temps.
Alors que les journalistes de la radio, de la télé ou des quotidiens couraient après leur queue, à tenter de répondre chaque jour à des dizaines de questions nouvelles, j’ai eu l’occasion de fouiller des questions comme l’importance de l’âge en tant que facteur de vulnérabilité (c’était, pris isolément, un facteur négligeable), les effets du port du masque dans la population (ils étaient positifs, malgré ce que disaient les autorités sanitaires pendant les trois premiers mois), le risque de transmettre la maladie par le contact avec des surfaces (aucune transmission de la sorte n’a été démontrée), le risque d’attraper la maladie à l’extérieur (presque nul), la pertinence de rendre la vaccination obligatoire pour tous (très contestable), les incertitudes face aux vaccins à ARN (des doutes raisonnables qui auraient mérité discussion).
Bien que toutes mes positions sur ces questions aient été solidement appuyées, j’ai dû me battre avec les publications auxquelles je les ai soumises, sans succès dans plusieurs cas, non pas parce qu’ils doutaient de mes analyses, mais parce que celles-ci contredisaient le message officiel et risquaient d’alimenter les antivax. En situation de guerre, on se range derrière l’État. Il n’y avait aucune place pour les nuances qui risquaient de « donner de l’oxygène » aux opposants.
Et, bien sûr, jamais je n’ai été invité à la télé ou à la radio pour expliquer ce qui ne fonctionnait pas avec le message officiel. On préférait mettre en onde des médecins… qui n’avaient souvent pas eu le temps de fouiller la littérature. Mais ils avaient la légitimité du titre.
L’absence de toute perspective historique
J’ai déjà déploré, dans une chronique précédente, la propension des journalistes à interpréter la neutralité journalistique comme une nécessité de traiter les deux parties des conflits en distribuant également les blâmes, ce que nos collègues anglophones appellent le « both sidesism ».
Le président Maduro, nous a-t-on dit, était un dictateur et son gouvernement, une catastrophe dans sa gestion de l’industrie pétrolière notamment. Mais la décision de le kidnapper ne respectait pas les règles du droit international et Trump ne cherchait qu’à faire main basse sur le pétrole. « Un jab à gauche, un jab à droite, comme si l’objectivité reposait sur le parfait équilibre des blâmes », ai-je écrit.
Mais où a-t-on lu que l’effondrement de l’industrie pétrolière vénézuélienne avait été directement provoqué par un blocus américain, et que les millions de Vénézuéliens ayant quitté ce pays l’ont fait pour des raisons économiques, et non par désaveu des politiques sociales du chavisme. Et que la férocité du régime Maduro contre l’opposition s’explique en partie par le fait que les USA ont tenté à deux reprises de renverser ce régime (en 2002 et 2019).
Le 26 mars, Lise Ravary proposait dans le Soleil une analyse tout aussi courte de la chute qu’elle souhaite du gouvernement de Cuba, « même si c’est grâce à Trump », ajoute-t-elle. Mais nulle part, elle ne donnait de perspective historique sur le fait que l’effondrement économique (et démocratique) de Cuba s’explique, ici encore, par le blocus américain.
Je déplorais récemment ce manque de perspective historique de nos médias, lors d’un échange amical avec un commentateur très présent sur nos ondes. « Tu es trop dans le passé, m’a-t-il reproché. La realpolitik se passe dans le présent, dans l’action. » Mais sans cette perspective historique, le journalisme n’est rien qu’une mise en scène de l’actualité, et un haut-parleur des messages officiels. Et pas un outil pour permettre de comprendre vraiment les enjeux.

