Dans un récit désopilant, la journaliste Héloïse Bargain nous propose une incursion dans les salles de nouvelles de Radio-Canada au Nouveau-Brunswick et à Montréal avec un intermède dans celle du Moscow Times. En voici deux brefs extraits, tirés du bureau de Montréal :
C’est le lendemain de la fin de semaine de Pâques. Tout le monde est encore sur le rythme de la semaine de quatre jours, le ventre et l’esprit intoxiqués par l’excès de cocos en chocolat. À part une cabane à sucre cambriolée et une panne du site internet de Desjardins, la journée s’annonce tranquille. Quand soudain, la nouvelle tombe : racisme et discrimination dans les Forces armées canadiennes.
C’est un rapport de 117 pages commandé par Ottawa qui le dit, ou plutôt le redit, car, selon ce même rapport, il y a déjà eu quarante-et-une enquêtes sur le même sujet. Je n’ai pas le temps de lire le rapport, pas plus que personne autour de moi. En m’aidant de la table des matières, je comprends que les minorités visibles, les Autochtones, les femmes, les personnes handicapées et LGBTQ+ sont sous-représentées, et ne restent pas en poste.
On me demande de trouver des témoignages d’anciens militaires qui auraient constaté des discriminations ou en auraient subi. Dans notre bottin de recherche, il y a une dizaine de noms. On les appelle régulièrement pour parler stratégie de guerre, OTAN et jour du Souvenir. Je choisis un général à la retraite au hasard. Il a un joli prénom.
Ça sonne… Sa femme décroche, en entendant le mot « journaliste », elle hurle son joli prénom dans la maison. J’entends des bruits d’escaliers. Un monsieur, d’au moins quatre-vingts ans, saisit le combiné.
- Si je vous appelle aujourd’hui, Monsieur, c’est parce qu’il y a un tout nouveau rapport qui vient de sortir et qui dit qu’il y aurait des discriminations systémiques dans l’armée, surtout pour les personnes noires, autochtones, LGBTQ+ ainsi que pour les femmes. Vous, avez-vous déjà été témoin d’actes discriminatoires quand vous étiez en poste?
- Alors, des actes envers des personnes noires ou autochtones, j’ai vraiment pas de misère à le croire et j’ai entendu des choses, mais là-dessus, je ne peux pas vous aider, j’en ai pas vu personnellement. Pas directement, je veux dire…
- Très bien, merci beaucoup.
- Par contre, ce que je peux vous dire, parce que je l’ai vécu, c’est qu’il y a de la discrimination antifrancophone! Ah ça, il y en a ! Moi, j’en ai souffert et j’en ai vu d’autres se faire…
S’ensuit un long monologue où l’octogénaire me détaille les violences qu’il a subies comme francophone, comme Québécois. Les intimidations dans les vestiaires, les surnoms, l’avancement en poste. Voyant que j’ai le combiné de téléphone en main plus de deux minutes, mon rédacteur en chef me regarde à travers le plexiglas en levant les sourcils. Sous-entendu : « Ça marche? On a une entrevue de bookée? » Je lui fais non de la main. La discrimination antifrancophone, ce n’est pas dans le rapport qu’Ottawa a commandé. C’est hors sujet.
- J’entends ce que vous me dites, Monsieur, mais, aujourd’hui, le sujet du rapport, c’est le racisme envers les minorités visibles, les Autochtones, les personnes LGBTQ+ et les femmes.
- Mais c’est bien dommage que vous ne parliez pas de la langue. Ce n’est peut-être pas dans le rapport, mais la discrimination linguistique, ça existe aussi !
- Oui, mais c’est le rapport d’Ottawa qui nous intéresse. Merci quand même d’avoir pris le temps de me répondre. Je vous souhaite une bonne journée, Monsieur.
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Lundi. Les lundis d’été, il ne se passe pas grand-chose de plus qu’après la longue fin de semaine de Pâques. « C’est maigre aujourd’hui ! » déplore le rédac chef. Les lundis d’été sont pires que les vendredis d’hiver. Pas d’annonce, pas de communiqué de presse, pas de journaliste. Tout le monde est au chalet, ou en revient étourdi par les coups de soleil et les piqûres de maringouins.
- On a des images de l’agrile du frêne dans le serveur si ça vous tente… C’est étonnamment très mignon comme bibitte, propose un collègue en réunion.
- Agrile du chêne? Pas mal…
- Il fait chaud ! Il fait vraiment chaud ! soupire un autre.
- C’est vrai. On pourrait faire un bilan sur les vagues de chaleur et les bons gestes à adopter, acquiesce le rédacteur en chef.
- Et sinon, il y a la campagne des élections à l’Assemblée des Premières Nations qui vient de commencer, je suggère. On pourrait peut-être parler un peu des différents candidats, présenter leurs propositions…
- Ouin… ça, je pense qu’on peut laisser faire. Trop compliqué comme sujet. Et puis, si on le fait, il aurait fallu tout suivre depuis le début. Trop compliqué. Allons-y pour la chaleur.
Extraits de Héloïse Bargain Basse-cour. Chronique d’une désillusion journalistique (Écosociété, 2026)

