Le 31 mars dernier, à Montréal, une salle comble s’est réunie autour d’un mot d’ordre qui résonne désormais comme une urgence politique : résister à la montée de l’extrême droite et du fascisme. Plus qu’une simple table ronde, l’événement — porté par Alternatives, le Conseil central de Montréal de la CSN et plusieurs organisations réunies au sein de la Mosaïque des résistances — s’est imposé comme un acte politique en soi.

Car créer des espaces de réflexion collective est déjà une forme de résistance dans un contexte marqué par la fragmentation sociale, héritée de plus de quarante ans de néolibéralisme. Face à l’expansion des droites radicales, la question n’est plus seulement d’analyser, mais de converger.

Une internationale antifasciste à reconstruire

La conférence s’est ouverte avec l’intervention — à distance — de l’eurodéputée de la France insoumise, Rima Hassan, empêchée d’entrer au Canada. Un empêchement qui, loin d’être anecdotique, a donné le ton.

« Il est question de censure », a-t-elle affirmé, dénonçant un message politique clair : restreindre la liberté de circulation et d’expression des voix dissidentes. Son cas illustre, selon elle, une tendance lourde des États occidentaux à tolérer l’extrême droite tout en entravant les solidarités antifascistes.

Reprenant une formule de l’intellectuel palestinien Elias Sanbar, elle a décrit son engagement — et celui du peuple palestinien — comme « une arête coincée dans la gorge du monde ». Une image forte, qui renvoie à l’impossibilité croissante d’ignorer les contradictions du système international.

Le droit international : un cadre en crise

Au cœur des discussions : le rôle du droit international, conçu après la Seconde Guerre mondiale pour empêcher le retour du fascisme et des crimes de masse. Rima Hassan en a proposé une lecture critique.

Si ce cadre — incarné par l’ONU — a permis d’instaurer des règles minimales, notamment sur le recours à la force, il demeure profondément marqué par son origine : un système pensé par et pour les puissances occidentales, à une époque où une grande partie du monde était encore colonisée.

Ce biais originel explique, selon elle, les blocages actuels. « Le problème n’est pas tant le droit que la volonté politique », a-t-elle insisté. Car les mécanismes existent : la prévention du génocide est une obligation juridique claire. Pourtant, son application reste sélective.

L’exemple de la Palestine est, à cet égard, central. Alors que la Cour internationale de justice a reconnu un risque de génocide, les États occidentaux continuent de soutenir — directement ou indirectement — Israël, notamment par des livraisons d’armes. Une contradiction qui mine la crédibilité même du droit international.

L’extrême droite : entre opportunisme et rupture

Le professeur Jonathan Durand Folco a élargi l’analyse en soulignant que l’extrême droite contemporaine n’est pas monolithique. Certaines forces cherchent à instrumentaliser le langage des droits humains pour légitimer des politiques discriminatoires. D’autres, à l’image de Donald Trump, rompent ouvertement avec ce cadre.

« On assiste à un impérialisme décomplexé », a-t-il résumé.

Plus inquiétant encore : ces forces s’organisent à l’échelle internationale. Des alliances se tissent, des stratégies communes se développent, notamment pour réprimer les mouvements progressistes. Une « internationale réactionnaire » prend forme, pendant que les forces de gauche peinent encore à coordonner leurs réponses.

La Palestine comme révélateur

Pour la sociologue Safa Chebbi, la question palestinienne agit comme un révélateur — voire un « baromètre » — des dérives actuelles. Elle permet de mesurer l’écart entre les discours des gouvernements et leurs pratiques réelles.

Au Canada, cette contradiction est flagrante. D’un côté, les autorités affirment défendre les droits humains. De l’autre, elles maintiennent des liens économiques et militaires avec Israël. Safa Chebbi a notamment évoqué les investissements de la Caisse de dépôt et placement du Québec dans des entreprises d’armement, ou encore la participation indirecte d’entreprises locales à la fabrication d’équipements militaires utilisés à Gaza.

Cette « économie de guerre », a-t-elle souligné, s’accompagne de choix politiques lourds : augmentation des budgets militaires, austérité dans les services publics, et normalisation d’un capitalisme militarisé.

Criminalisation des solidarités et dérive sécuritaire

Mais c’est sans doute sur la question des libertés civiles que les inquiétudes se sont révélées les plus vives.

Safa Chebbi a présenté des données frappantes : entre 2021 et 2025, les manifestations pro-palestiniennes représentaient 10 % des protestations au Canada, mais concentraient 37 % des interventions policières — un chiffre qui grimpe à près de 65 % en 2024. Pourtant, 96 % de ces mobilisations étaient pacifiques.

Ce décalage, loin d’être anodin, traduit une construction politique du « risque », utilisée pour justifier une surveillance accrue et des mesures répressives. Depuis octobre 2023, plus de 170 personnes ont été arrêtées dans ce contexte.

Le projet de loi C-9, Loi modifiant le Code criminel (propagande haineuse, crime haineux et accès à des lieux religieux ou culturels), s’inscrit dans cette dynamique. Présenté comme une mesure contre la haine, il introduit des dispositions floues qui pourraient restreindre la liberté d’expression et criminaliser certaines formes de contestation.

Un autre mécanisme, au cœur des dérives dénoncées lors de la conférence, mérite une attention particulière : l’accusation d’« apologie du terrorisme ». Rima Hassan y voit un instrument privilégié du tournant autoritaire en cours. Derrière une apparente légitimité — lutter contre la violence — se cache, selon elle, un « dévoiement du terrorisme » utilisé pour museler les voix dissidentes. Les données disponibles sont parcellaires, faute de transparence des institutions judiciaires, mais tout indique une extension de cet outil à des fins politiques.

Les rapports internationaux sur les droits humains le soulignent depuis des années : les lois antiterroristes sont régulièrement mobilisées pour réprimer des opposants, des mouvements sociaux ou des solidarités internationales. Ce qui frappe aujourd’hui, c’est que ces pratiques se déploient au cœur même de démocraties qui prétendent défendre l’État de droit. La cause palestinienne agit ici encore comme un révélateur — voire un laboratoire.

En France, mais aussi ailleurs, l’accusation « d’apologie du terrorisme » est utilisée pour cibler des militants, des organisations et des élus. Les mouvements écologistes eux-mêmes ne sont pas épargnés, accusés « d’écoterrorisme » lorsqu’ils contestent des projets industriels. Quelques jours à peine après cette conférence, Rima Hassan en a elle-même fait l’objet, confirmant la pertinence — et l’urgence — des mises en garde formulées à Montréal. Plus qu’un simple outil juridique, cette accusation s’inscrit dans un arsenal plus large visant à délégitimer, isoler et, à terme, neutraliser les mouvements de contestation.

Le glissement autoritaire

Au-delà des cas particuliers, c’est un glissement plus large qui se dessine. Jonathan Durand Folco parle de « capitalisme autoritaire », un système où les élites, confrontées à la montée des luttes sociales, cherchent à se débarrasser des contraintes démocratiques.

Ce virage se traduit par une érosion progressive des droits : lois spéciales, clauses dérogatoires, restrictions du droit de manifester. Même des institutions traditionnellement modérées, comme le Barreau du Québec, tirent aujourd’hui la sonnette d’alarme.

Résister, ensemble

Face à ce constat, un mot revient avec insistance : convergence.

Syndicats, mouvements écologistes, organisations antiracistes, solidarités internationales — toutes ces luttes doivent cesser d’être menées en silo. Car les attaques sont globales, et les réponses doivent l’être aussi.

Rima Hassan a, pour sa part, rappelé une dimension souvent absente des analyses politiques: l’amour. « L’amour comme horizon révolutionnaire », a-t-elle proposé, en évoquant la Palestine non seulement comme une lutte nationale, mais comme un combat universel pour la dignité.

Une manière de rappeler que, face à la montée du cynisme et de la violence politique, la résistance ne peut se limiter à la dénonciation. Elle doit aussi porter un projet de société : émancipateur, décolonial, féministe et écologiste.