À Montréal comme ailleurs au Québec, l’itinérance est devenue impossible à ignorer. Campements, personnes flânant dans le métro, cohabitation parfois tendue dans l’espace public : le phénomène s’impose désormais dans le paysage urbain. Mais pour la Ligue des droits et libertés (LDL), le problème est mal posé. Il ne s’agit pas d’abord d’un enjeu de sécurité ou de « dérangement », mais bien d’une question fondamentale de droits humains.

C’est dans cette perspective que la LDL a publié un outil d’analyse destiné aux municipalités, Les villes et itinérance à la lumière des droits humains. Un document qui vise à transformer le regard — et les pratiques — des décideurs municipaux.

Pour en comprendre la portée, j’ai rencontré François Saillant, militant de longue date pour le droit au logement et l’un des artisans de cet outil.

De la crise du logement à l’explosion de l’itinérance

Pour François Saillant, l’évolution de l’itinérance s’inscrit dans une longue histoire. « Déjà en 1987, lors de l’Année internationale du logement des sans-abri, on voyait que l’itinérance avait changé », rappelle-t-il. La désinstitutionnalisation psychiatrique avait alors transformé le profil des personnes à la rue, sans que des ressources adéquates soient mises en place.

Aujourd’hui, un facteur domine : la crise du logement. « Elle se répercute directement sur l’itinérance », explique-t-il, comme le confirment les plus récents dénombrements — malgré leurs limites.

« C’est un portrait d’une nuit », souligne-t-il. « Ça occulte complètement l’itinérance cachée » : personnes contraintes de passer d’un sofa à l’autre, de cohabiter temporairement ou de vivre dans des motels pendant des mois.

Cette réalité, il l’a constatée lors d’une enquête à Gatineau en 2020. Puis sont apparus les campements, notamment celui de la rue Notre-Dame à Montréal, en pleine pandémie — un moment charnière. « Depuis, il n’y a à peu près pas une ville qui n’a pas d’itinérance visible. »

Sortir du piège de la « cohabitation sociale »

Face à cette visibilité accrue, certains termes employés par les municipalités inquiètent la Ligue. Celui de « cohabitation sociale », notamment.

« Ça sépare la population en deux », explique François Saillant. « Dans une perspective de droits humains, tout le monde a des droits. » La LDL préfère parler de « partage équilibré de l’espace urbain ».

Cette distinction permet de clarifier un enjeu central : la différence entre danger réel et sentiment de dérangement. « Le droit à la sécurité, c’est une chose. Mais le droit de ne pas être dérangé, ce n’est pas la même chose. »

Or, cette confusion nourrit des politiques répressives — interdiction du flânage, mobilier urbain hostile — qui visent à rendre invisibles les personnes itinérantes plutôt qu’à répondre à leurs besoins.

Une chaîne de violations de droits

L’un des apports majeurs de l’outil de la LDL est de replacer l’itinérance dans une chaîne de violations de droits.

« Les personnes itinérantes, ce sont des gens dont les droits n’ont pas été respectés », explique François Saillant. Perte de logement, évictions, manque de logements sociaux, mises à pied, congédiements, sorties d’institutions: les causes sont structurelles.

Mais une fois dans la rue, d’autres droits continuent d’être bafoués. Le droit à la santé, d’abord — « les gens meurent beaucoup plus jeunes ». Le droit à la sécurité, à l’égalité, à la vie privée et à la libre disposition de leurs biens. « Quand on démantèle des campements, on jette les biens des gens. Souvent, c’est tout ce qu’ils ont. »

Dans cette optique, les campements ne sont pas un problème en soi, mais le symptôme d’un droit au logement non respecté. « Ce n’est pas un choix. C’est de la survie. »

Des solutions concrètes

L’outil de la LDL propose des pistes d’action concrètes. Certaines relèvent du simple bon sens, comme multiplier les toilettes publiques.

« Elles sont barrées partout », note François Saillant. Résultat : des situations qui alimentent les plaintes et les tensions. Même logique pour les seringues ou l’accès à l’eau. Sans infrastructures adéquates, les problèmes se déplacent dans l’espace public.

La Ligue critique aussi les « mesures d’exclusion », comme les bancs conçus pour empêcher de s’allonger. « Il faut au contraire des équipements qui accommodent tout le monde. »

La proximité des services est essentielle. Éloigner les ressources pour éviter les plaintes ne fait qu’aggraver la situation. « Les gens deviennent plus isolés et leurs droits encore moins respectés. »

Le rôle clé du communautaire

Les organismes communautaires jouent un rôle central. « Ce sont eux qui savent », insiste François Saillant. « Ils sont en contact direct avec les personnes. »

Mais leur autonomie doit être respectée. « Ce ne sont pas des flics. » Les instrumentaliser pour gérer les plaintes ou appliquer des règlements risque de briser le lien de confiance.

Une anecdote l’illustre : un citoyen se plaint qu’une personne itinérante ait étendu son linge sur sa clôture. Un organisme intervient, explique la situation. « En quoi ça t’empêche de vivre, réellement? » résume-t-il.

Éduquer plutôt que réprimer

Pour la Ligue, les municipalités ont aussi un rôle d’éducation à jouer.

« Les gens se plaignent, et c’est normal. Mais il faut les aider à faire la différence entre inconfort et danger réel. » Cette pédagogie est essentielle pour éviter des réponses disproportionnées. Elle passe aussi par une meilleure formation des policiers, appelés à intervenir auprès de populations vulnérables. « Donner des contraventions ne règle rien », souligne-t-il.

Des moyens limités

Les municipalités se retrouvent en première ligne, mais avec peu de leviers, notamment en matière de logement.

Le retrait fédéral du financement du logement social en 1993 a laissé des traces durables. Et les programmes actuels misent sur des logements dits « abordables » souvent inaccessibles. « Un logement à 1 500 $, ce n’est pas abordable pour une grande partie de la population », rappelle François Saillant.

Repenser la ville

Au fond, l’outil de la Ligue propose un changement de paradigme : repenser la ville comme un espace partagé où les droits de toutes et tous doivent être respectés. « On ne voulait pas faire la leçon, mais donner des instruments pour garder les choses à la lumière des droits humains. »

Dans un contexte où ces droits sont trop souvent banalisés, cette approche apparaît essentielle.

Car derrière chaque tente, chaque présence jugée dérangeante, il y a une réalité simple : celle de personnes dont les droits fondamentaux — à commencer par celui d’avoir un toit — n’ont pas été respectés.

Et tant que cette réalité persistera, aucune politique d’exclusion ne pourra faire disparaître l’itinérance.