Installation vivante, Tsishow, baigne dans l’état d’esprit de patenteux et du ti-pop. Ce manifeste amoureux sur la liberté et le Québec réel, imparfait, scrute notre héritage collectif rapiécé dans des tableaux aussi absurdes qu’incarnés.
L’événement a piqué ma curiosité, autant par le titre évoquant le courant ti-pop que par l’illustration du tableau aux couleurs vives, conçu par le tandem Xavier Goulet et Benjamin Therrien, inspiré par certaines toiles de Jean-Paul Riopelle.
Présentée à La Chapelle Scènes contemporaine, l’œuvre interdisciplinaire a bénéficié, entre autres à la Maison de la culture Marie-Uguay, d’une première sortie de résidence en mai 2025.
Diplômés de l’école de théâtre professionnelle du collège Lionel-Groulx de Sainte-Thérèse, promotion 2021 (en plein COVID), les deux artistes résidents de Verdun (Montréal) ont voulu, dès leur formation, s’émanciper du simple métier d’interprète. « Être artiste doit se conjuguer avec une vocation et, au grand jamais, devenir un simple métier. »
Après leur graduation, Xavier Goulet et Benjamin Therrien ont cofondé avec Jade Archambault et Victoria Leblanc, la compagnie Moins Trente-Huit. Ce collectif a proposé notamment l’installation-performance Le Réel absolu au printemps 2024.
La pandémie a accentué cette nécessité pour eux de « faire leur propre chemin ». Cette nouvelle réalité chaotique pour les arts vivants a donné vie à Projet pigeons, essai filmique inédit, tourné en noir et blanc par le comédien Emmanuel Schwartz.
« Nous nous battions déjà contre les contraintes de notre formation académique et revendiquions un désir de rupture et d’émancipation », souligne en chœur le duo, au Darling, resto-bar de la rue Saint-Laurent, un jeudi matin ensoleillé.
Spectacle-exposition, leur Tsishow s’avère une célébration du ti-monde, des êtres un peu perdus, mais en quête de sens, d’altérité et de désaliénation. « Un ramassis de choses vraies dans un monde faux, de choses fausses dans un vrai monde. »
« On est ti-pop, qu’on le veuille ou non [1] »
L’essai collectif Mythologies québécoises (Nota bene, 2021) a inspiré leur Tsishow. Il a renforcé leur désir d’inscrire leur démarche « patenteuse » dans une continuité artistique.
D’abord allusion au pop art états-unien, l’expression ti-pop, mariage de nostalgie et de sarcasme, a été transposée au grouillant contexte québécois de la Révolution tranquille.
Le concept viendrait de Pierre Maheu [2], cinéaste (Le Bonhomme et L’Interdit) et l’un des fondateurs de la revue Parti pris, et de son beau-frère, historien de l’art et directeur du Musée des beaux-arts de Montréal (1986-1997), Pierre Théberge.
Apparu durant la deuxième moitié des années 1960, cet éphémère mouvement socio-artistique à la fois psychotronique et humoristique exposait les symboles et archétypes de la culture populaire traditionnelle québécoise, perçus de nos jours comme kitsch, afin de les détourner de leur sens initial et entraîner une prise de conscience radicale.
Même s’il n’a pas revendiqué cette filiation, Jean-Claude Germain, pionnier du théâtre québécois contemporain et collaborateur important à L’aut’journal, me rappelle, par certains aspects, le courant ti-pop par sa réinterprétation incisive, et souvent jubilatoire, du patrimoine québécois (songeons à l’un de mes textes favoris, L’École des rêves).
Lors de l’entrevue, Benjamin Therrien donne l’exemple de la boite de sirop d’érable présente sur la table, objet ici récupéré et réutilisé à d’autres fins par l’établissement.
« C’est un drôle de concept (le ti-pop), qui demeure difficile à définir intellectuellement, qui rejoint l’émotion et qui a perduré dans le temps », confirment les deux acolytes, toujours en parfaite connivence, qui y perçoivent l’amour profond pour le Québec.
Le tandem, à la vivacité contagieuse et à la parole éloquente, cite des artistes qui paraissent intégrer dans leurs œuvres cette approche expérimentale : la créatrice interdisciplinaire Geneviève Matthieu (auparavant du duo Geneviève et Matthieu), qui « brise les conventions artistiques et institutionnelles », Émile Riopel ou encore Antoine Larocque.
Souverainistes assumés et admirateurs de la musique des groupes Maneige, Octobre et Harmonium, Xavier Goulet et Benjamin Therrien revendiquent haut et fort parmi leurs influences, les documentaires de Pierre Falardeau, principalement Pea Soup, « un collage hétéroclite à l’esthétisme grunge qui a inspiré le Réel absolu. Falardeau jette à la fois un regard ironique, mais empreint de tendresse pour le peuple québécois ».
« Évoquer le fantôme de Fernand Bélanger [3] »
Les deux comparses ont découvert les films de Fernand Bélanger sur le site de l’ONF. Électrochoc artistique ! « La folie créatrice de Ti-cœur et Ty-Peupe, la joie profonde, le résultat qui peut s’apparenter à un fourre-tout, aucunement déprimant, nous ont donné envie d’être de cette mouvance. La liberté n’est pas que conceptuelle, elle est vécue et assumée dans la non-perfection du résultat. Dans Ty-Peupe, une parade de chevaux bloque la rue Sainte-Catherine. Une telle insolence contestataire serait impensable à notre époque. »
Né à Rivière-du-Loup en 1943 et décédé à Montréal en 2006, Fernand Bélanger a réalisé notamment sept films pour l’ONF[4]. D’abord monteur, ce cinéaste ignoré de nos jours s’est illustré par son approche expérimentale conjuguant la fiction, le documentaire et les techniques d’animation. Les deux exécutions filmiques qui ont secoué Xavier Goulet et Benjamin Therrien ont révélé, selon le Dictionnaire du cinéma québécois, un artiste innovateur par ses conceptions visuelles, musicales et sonores exploratoires.
En écho au phénomène de la contreculture, l’audacieux court-métrage Ti-cœur (1969) nous montre une séquence, « faussement improvisée » selon Therrien et Goulet, où un hippie (Claude Dubois, qui a composé la musique de ce film abordant le thème de l’errance) est pris en stop par le riche propriétaire d’une décapotable.
Brouillant les frontières entre réalité et fiction, le long-métrage Ty-Peupe (1971), « fable et fête humoristiques », toujours selon Le Dictionnaire du cinéma québécois, considéré à sa sortie comme « un film insoumis », met en scène une fille et deux garçons qui voient leurs idéaux confrontés à la dure réalité urbaine.
Parmi les autres réalisations de Bélanger, soulignons Contebleu (1978), critique aux accents ésotériques de la société occidentale, De la tourbe et du restant (1979), œuvre-charnière dans l’évolution du documentaire québécois, L’Émotion dissonante (1984), dédramatisation de l’enjeu de la drogue. Ne passons pas sous silence Le Trésor archange (1996), road-movie musical sur l’héritage culturel, politique et linguistique inspiré par le roman Saint-Élias, de Jacques Ferron et l’album Le Trésor de la langue, de René Dupéré.
À la fois théâtre à la dramaturgie TikTok, performance visuelle et exposition, Tsishow refuse tout cloisonnement. « Le public sera invité à venir voir les œuvres exposées. Les arts deviennent tous plus grands en se côtoyant les uns les autres. »
Contrer la pensée individuelle, confronter nos solitudes et s’affranchir de nos malaises collectifs de tels idéaux embrasent Xavier Goulet et Benjamin Therrien. « Avec notre langue française, nous sommes de drôles de bibittes en Amérique du Nord. Nos projets veulent faire émerger ce qui est plus grand que nous. Notre histoire et notre culture ne sont pas les blocs monolithiques que certains esprits conservateurs aiment le croire. »
Tsishow sera sur les planches de La Chapelle Scènes contemporaine(Montréal) quatre soirs du 27 avril au 1er mai 2026.
Pour plus d’infos : https://www.lachapelle.org/fr/spectacles/tsishow
Une projection de Ti-cœur et Ty-Peupe, de Fernand Bélanger, aura lieu à la Cinémathèque québécoise le 21 avril prochain.
[1] Citation tirée d’une entrevue de Pierre Théberge, lue sur le site de l’émission Aujourd’hui l’histoire présentée sur les ondes d’Ici Première. https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/aujourd-hui-l-histoire/segments/entrevue/427958/art-populaire-naif-rhinoceros-culture-humour consulté le 6 avril 2026.
[2] Il a également produit le documentaire On est au coton de Denys Arcand et joué dans l’une de mes œuvres préférées du septième art québécois : Le Chat dans le sac de Gilles Groulx.
[3] Expression de deux concepteurs de Tsishow lors de l’entrevue.
[4] Pour voir en ligne : https://www.onf.ca/cineastes/fernand-belanger/?language=fr consulté le 7 avril 2026.

