Dans une société multiculturelle, il existe mille façons de se disputer. Mais il n’y en a qu’une qui garantit presque à coup sûr de troubler durablement la paix sociale. Celle qui consiste à ethniciser les comportements humains.
Prendre un acte, grave dans ses conséquences. Lui chercher une explication dans les origines de celui qui l’a commis. Soudain, la géographie tient lieu de psychologie. Comme si la culture remplaçait la responsabilité.
Lorsqu’un tel glissement s’invite dans le discours politique et médiatique, il cesse d’être une maladresse. Il devient une faute qui produit plein de petites fautes.
Exemple : Une jeune femme, apparemment d’origine maghrébine, a publié récemment une vidéo pour commenter le comportement inacceptable d’un homme de 24 ans face à une policière. Jusque-là, rien à redire. L’indignation est légitime. La critique, nécessaire.
Puis vient le raccourci. Ce comportement, explique-t-elle, trouverait son origine dans une culture maghrébine intrinsèquement misogyne.
Les commentaires affluent. Les applaudissements numériques crépitent. Une « courageuse » est née. À ce rythme, on s’attend presque à la voir décorée à l’Assemblée nationale, médaille au cou, sous les regards approbateurs d’un ministre de l’immigration ravi d’avoir trouvé une parole qui conforte ses propres préjugés sur certains immigrants.
En réalité, on célèbre moins le courage que la conformité.
Cette jeune femme n’est probablement pas animée par la méchanceté. Rien dans ses propos ne trahit une volonté de nuire. Elle est de bonne foi. Et c’est précisément ce qui rend la situation plus intéressante, et plus inquiétante. Elle croit expliquer. Elle ne fait que répéter. Une idée aussi juste soit-elle, appliquée et répétée au mauvais contexte, à la mauvaise situation, devient une erreur.
Cela réconforte le mythe suivant : quand c’est bien, ça vient d’icitte. Quand c’est mal, ça vient d’ailleurs. Un comportement respectable devient rapidement universel. Un comportement condamnable devient culturel, voire ethnique.
Ce mécanisme est d’une redoutable efficacité. Il permet de préserver une image flatteuse de soi tout en externalisant le problème. Le mal ne peut pas être de nous. Il doit venir d’un ailleurs commode.
Que la misogynie existe dans certaines cultures, y compris au Maghreb, personne de sérieux ne le nie. Le nier serait aussi absurde que de prétendre qu’elle n’existe pas ici. Mais en faire une clé explicative unique, en faire une essence, voilà l’erreur.
Des études montrent qu’environ 34 % des élèves montréalais adhèrent à des idées masculinistes. Que 75 % des jeunes remettent en question la crédibilité des victimes d’agression sexuelle. Que 26 % des jeunes femmes ont subi du harcèlement en ligne, ici même, au Québec. Le gouvernement du Québec reconnaît d’ailleurs que cette violence s’inscrit dans des rapports de pouvoir inégaux entre hommes et femmes.
Oui, la misogynie existe. Oui, elle prend des formes différentes. Mais le problème n’est pas de la nommer. Le problème est de l’attribuer sélectivement.
Au Québec, une femme sur quatre a subi une agression sexuelle et près de 40 % ont vécu de la violence conjugale. Dans ce contexte, il devient difficile de soutenir que la misogynie serait un phénomène venu exclusivement d’ailleurs.
À la lumière de ces chiffres et statistiques, expliquer un individu né au Québec, ayant grandi au Québec, par une origine réduite à un cliché, c’est exactement répondre à l’attente d’un discours identitaire étroit. Un discours qui simplifie le réel pour mieux le contrôler.
Ce que cette lecture oublie, ou choisit d’ignorer, est pourtant évident. La misogynie n’a pas de passeport. Elle traverse les continents, les langues, les classes sociales. Elle change de visage, de vocabulaire, de justification, mais elle reste profondément humaine.
Aujourd’hui, des jeunes, partout dans le monde, s’affichent comme des « mâles alpha ». Ils revendiquent un retour à des rapports de domination qu’ils estiment naturels. Ils ne citent ni le Maghreb ni une quelconque tradition ancienne. Ils citent des influenceurs. Des vidéos. Des algorithmes.
Dans le film britannique Boiling Point, tourné en une seule séquence, on voit un adolescent commettre l’irréparable envers une jeune femme. Pas au nom d’une culture étrangère. Mais au nom d’une vision du monde où la femme n’est qu’un objet. Faut-il en conclure que la misogynie est une spécialité anglaise? Ou martienne?
À ce rythme, il faut bien finir par localiser le problème quelque part. Et comme il ne peut pas venir de chez nous, ni dans notre modernité éclairée, ni dans nos contradictions soigneusement maquillées, il faut lui trouver une origine exotique. Mars.
Tous les fascismes ont procédé ainsi. Fabriquer un ennemi extérieur. Le simplifier. Le caricaturer. En faire la source unique du désordre. Une fois l’ennemi est bien identifié dans les opinions publiques, il devient facile de justifier de le combattre.
Ici, l’ennemi est culturel. Et parfois, il devient presque cosmique. Oui, la misogynie est martienne. C’est une évidence. Et le Maghreb se trouve sur Mars. J’y étais. J’y vais encore. Chaque année, avec un certain plaisir d’ailleurs. L’air y est respirable, les gens y sont humains, et les femmes, étonnamment, y parlent, travaillent, contestent, aiment et vivent.
Les hommes, comme ailleurs, comme icitte, ils excellent moins aux études que les filles. Comme icitte. Demandez à Gabriel Nadeau-Dubois, qui fait de l’éducation la cause de sa vie ou à Marwa Rizky, qui a consacré un documentaire sur le retard des jeunes garçons aux études.
Pendant que les Nadeau-Dubois et les Rizky s’attaquent à ce problème sans l’ethniciser, d’autres ailleurs, continuent à répandre cette idée curieuse. Lorsqu’on se comporte bien, on vient d’icitte. On est intégré, accepté, presque invisible dans sa différence. Mais au premier faux pas, au premier dérapage, au premier geste condamnable, on redevient d’ailleurs. On est renvoyé à une origine, réelle ou supposée, qui explique tout et excuse surtout une paresse intellectuelle. Vous vous rappelez de Johnson, champion mondial canadien dans le 100 mètres? Aussitôt, un test a révélé un dopage, il est redevenu un Jamaïcain.
À cette jeune femme, sincère, mais emportée par un récit qui la dépasse, je pourrais répondre sans mépris. Simplement en lui rappelant ceci.
Le problème n’est ni d’ici ni d’ailleurs. Il est humain, trop humain. Le réduire à une origine, c’est refuser de le regarder en face. C’est choisir la facilité plutôt que la lucidité. Une société qui veut réellement progresser ne cherche pas des coupables géographiques, elle affronte ses propres contradictions sans détour. Sinon, elle ne fait que déplacer le miroir pour ne plus s’y voir. Et ça, peu importe d’où l’on vient, ça finit toujours par nous rattraper. Comme pour nous dire, laisse tomber Mars, reviens sur terre, Tokébakicitte.

