Ça fait des jours que les mots se dérobent. Ils restent en suspens, comme arrêtés au bord de la gorge, incapables de franchir le seuil du langage. Après Gaza, c’est le Liban qui revient, qui s’impose, qui insiste. Une douleur qui ne se laisse pas détourner. Je regarde, et quelque chose en moi se refuse à nommer. Et pourtant, il faut le nommer! Au moins questionner.
Les images s’accumulent. Les frappes se succèdent. Et dans cette répétition presque mécanique, une question s’impose à moi. Verra-t-on un jour les responsables de tels carnages répondre de leurs actes devant la justice des hommes?
Après le génocide à Gaza, après les frappes sur l’Iran, une autre question surgit, plus dérangeante encore, qu’attend le monde, dit libre, pour interrompre ce cycle?
Et pourtant, les institutions existent. Elles portent des noms lourds de promesses, Cour pénale internationale, droit humanitaire, conventions. Mais face à la réalité, elles sont suspendues, comme si leur autorité s’arrêtait là où commence la puissance.
Le Liban n’est pas seulement un lieu. C’est une ligne de fracture. Un espace où se rencontrent des forces qui le dépassent, où les conflits s’écrivent avec des logiques qui ne sont pas les siennes. Depuis l’invasion israélienne de 1982 jusqu’à la guerre de 2006 contre le Hezbollah, et aux tensions plus récentes le long de la frontière sud, le pays est pris dans une logique d’affrontement asymétrique.
Depuis des décennies, le Liban encaisse. Invasions, occupations, guerres indirectes. Chaque fois, les justifications se répondent sans jamais se rejoindre. La sécurité pour les uns, la survie pour les autres, avec comme décor de fond, des divisions communautaires internes qui n’arrangent pas les choses.
Ce qui frappe, ce n’est pas seulement la violence, mais sa récurrence. Comme si rien ne s’inscrivait durablement dans la mémoire politique du monde.
Il existe pourtant une mémoire du droit, une tentative humaine de fixer des limites à l’inacceptable, de dire que certaines lignes, une fois franchies, doivent appeler des comptes. Depuis les procès de l’après-guerre, une idée persiste, presque fragile dans sa persévérance, celle qu’aucun dirigeant ne devrait pouvoir s’abriter indéfiniment derrière la puissance pour échapper à la justice. Mais cette idée, si forte soit-elle dans les textes, se heurte à une réalité plus dure, celle d’un monde où le droit ne dispose pas de sa propre force pour s’imposer.
La Cour pénale internationale peut enquêter, nommer, accuser, parfois condamner. Mais elle ne peut pas aller chercher ceux qu’elle désigne. Elle attend que des États décident d’agir, qu’ils acceptent de transformer une décision juridique en acte politique. Et c’est précisément là que tout se bloque. Juger un dirigeant, surtout lorsqu’il appartient à un État soutenu ou intégré dans des alliances puissantes, ce n’est jamais un geste neutre. C’est rompre un équilibre, prendre un risque, redéfinir des priorités.
Les grandes puissances ne regardent pas ces situations de l’extérieur. Elles y sont impliquées, directement ou indirectement. Elles soutiennent, elles protègent, elles justifient, non par aveuglement, mais parce que leurs intérêts sont engagés. Dans cette logique, la justice devient secondaire, non pas parce qu’elle est jugée inutile, mais parce qu’elle entre en concurrence avec des objectifs jugés plus urgents ou plus stratégiques.
Alors, le langage prend le relais. Un langage diplomatique, mesuré, prudent, parfois insaisissable. On y parle de préoccupations, d’équilibre, de droit à la défense, sans toujours aller jusqu’à nommer clairement les responsabilités. Ce n’est pas seulement une manière d’éviter le conflit verbal, c’est une façon de maintenir une marge de manœuvre, de ne pas fermer les portes, de préserver des alliances même lorsque les faits ébranlent les discours.
Pendant ce temps, les opinions publiques évoluent. Elles ne sont plus aussi silencieuses qu’elles ont pu l’être. Les images circulent, les récits se confrontent, les certitudes se fissurent. Une partie des sociétés refuse désormais de détourner le regard, tandis qu’un autre reste attaché à des lectures différentes, souvent façonnées par l’histoire, la peur ou l’identification. Cette division ne produit pas encore de rupture politique nette, mais elle travaille en profondeur, lentement, comme une tension qui ne disparaît pas.
Il faut alors accepter une idée difficile, presque inconfortable, celle que le droit international n’est pas un pouvoir au-dessus des États, mais un cadre qui dépend d’eux. Il avance lorsque les conditions politiques le permettent, il recule lorsque les rapports de force se durcissent. Cela explique pourquoi certains crimes sont poursuivis et d’autres non, pourquoi certains responsables sont jugés tandis que d’autres demeurent hors de portée.
Alors, verra-t-on un jour?
L’histoire n’est pas immobile. Elle a déjà montré que des situations jugées intouchables pouvaient basculer, que des dirigeants considérés comme inaccessibles pouvaient être traduits devant des tribunaux. Mais ces moments ne surgissent pas simplement de l’indignation. Ils naissent lorsque plusieurs dynamiques se rejoignent, lorsque les alliances changent, lorsque les pressions s’accumulent, lorsque le coût de l’impunité devient plus élevé que celui de l’action.
En attendant, le Liban demeure exposé, fragile, traversé par des forces qui le dépassent. Et nous, face à lui, nous restons dans cet entre-deux, savoir, et ne pas pouvoir agir à la hauteur de ce savoir.
Peut-être que tout commence malgré tout par-là, refuser que l’habitude fasse taire la question, continuer de nommer, même lorsque les mots tremblent.

