Je commence avec cette illustration provenant d’un livre de Geert Hofstedei où sont réparties la plupart des contrées du monde sur deux axes : l’axe horizontal les distribue de gauche à droite selon la dimension de la proximité du pouvoir perçue par leurs habitants et l’axe vertical présente une dimension partant du bas où se retrouvent les pays dont les habitants sont les plus individualistes en montant jusqu’au sommet du graphique où se retrouvent les nations dont les habitants sont les plus collectivistes.

Figure 1 - Geert Hofstede (2010) Cultures and Organizations FIGURE 4.1 Power Distance Versus Individualism
Figure 1 - Geert Hofstede (2010) Cultures and Organizations FIGURE 4.1 Power Distance Versus Individualism

Sans surprise, les pays les plus individualistes sont les États-Unis, la Grande-Bretagne et l’Australie. Puis on retrouve la Nouvelle-Zélande et le « Canada total » ensuite un peu plus haut le « Canada Quebec ». Le « Canada total » se retrouve à la même hauteur que la

« New Zealand », tandis que le « Canada Quebec » (c.-à-d. le Québec isolément) apparaît un peu plus haut, au même niveau que le « Denmark » et de la « Belgium Fr ». Le « Canada total », sans le Québec, se retrouverait donc un peu plus bas, sans doute tout près de la Grande-Bretagne.

Il s’agit d’une échelle bien connue appelée par Harry C Triandisii « Individualism-Collecti-vism Scale », le premier à l’avoir modélisée. En quelques mots, elle révèle une dimension bipolaire dont l’une ou l’autre des polarités se retrouvent plus ou moins intensément associées aux différentes cultures humaines. L’axe individualiste rend compte d’attitudes où prévaut l’individu, tant au niveau de l’adhésion au groupe d’appartenance, qu’aux normes et valeurs de ce groupe, alors que, pour les cultures où domine l’axe collectiviste, ce sont les normes et valeurs du groupe d’appartenance qui prédominent.

Cette différence se retrouve également au sein du Québec quand on compare les anglophones qui y vivent et les francophones, les anglophones présentant un profil nettement individualiste, tandis que les francophones se retrouvent du côté collectiviste, les allophones présentant un profil individualiste légèrement moins accentué que celui de la communauté anglophone.

Figure 2 - Sondage GRAPI septembre 2025
Figure 2 - Sondage GRAPI septembre 2025

Cette caractéristique de l’élément francophone du Québec a suscité l’attention de nombreux chercheurs venant d’aussi loin que l’Australie. Au Canada, Edward G. Grabb et James Curtis dans leur livre « Regions apart : the four societies of Canada and the United States» en font un élément central du modèle présentant leur vision de la société québécoise.

Cette attitude collectiviste des Québécois francophones explique leur sensibilité vis-à-vis des droits collectifs et non seulement des droits individuels, leur recherche du consensus et, conséquemment, leur rejet de la chicane, dispute ou controverse comme mode de résolution de différends touchant les opinions. Il n’est pas étonnant que ce soit le seul État nord-américain qui ait réalisé des Sommets, des États généraux ou autres événements collectifs du genre où se retrouvaient les principales composantes de la société : patronat, syndicats, entreprises de l’économie sociale, organismes communautaires, etc. Enfin, c’était comme çà pendant des décennies…

Car les recherches amorcées par le GROP, puis poursuivies par le GRAPI, ont révélé qu’une fracture générationnelle était en train de se produire. Il faut savoir que la dimension individualiste de cette échelle corrèle fortement avec la dimension fonctionnelle, une autre échelle portant sur la propension à se centrer sur les seuls avantages individuels obtenus par son appartenance à un groupe.

Figure 3 – Sondage GROP février 2022 (francophones seulement)
Figure 3 – Sondage GROP février 2022 (francophones seulement)

Or, depuis 20 ans, nous assistons, dans les sondages que nous avons menés, à une lente, mais constante augmentation de la dimension fonctionnelle chez les plus jeunes répondants. Il en va de même pour la croissance de la dimension individualiste qui a progressé au fil des années, montant progressivement des cohortes de répondants les plus jeunes vers les plus âgés, la délimitation entre la prépondérance individualiste et sa contrepartie collectiviste se situant désormais aux alentours de 55 ans.

Figure 4 – Sondage GRAPI septembre 2025 (francophones seulement)
Figure 4 – Sondage GRAPI septembre 2025 (francophones seulement)

Cette érosion de la dimension collectiviste au sein des moins de 55 ans fluctue avec une troisième échelle mesurant l’importance du sentiment identitaire pour l’individu. Or, les plus jeunes, s’ils utilisent spontanément l’identité québécoise en réponse à une question portant sur leur identité nationale, celle-ci se révèle nettement moins importante à leurs yeux que pour leurs aînés.

Figure 5 – Sondage GRAPI septembre 2025 (francophones seulement)
Figure 5 – Sondage GRAPI septembre 2025 (francophones seulement)

En fait, leur identité semble hybride et fragmentée en un ensemble de caractéristiques individuelles liées à leur apparence, leur genre, leur orientation sexuelle, etc. Ils réagissent plus à ce qui les distingue qu’à ce qui les relie aux autres. Il s’agit d’une hybridation culturelle vécue par cette génération d’un emprunt provenant de la culture anglo-saxonne tant dans son déploiement américain que canadien-anglais. Ce qui donne les résultats suivants pour certaines de leurs opinions.

Figure 6 - Sondage GRAPI septembre 2025 (francophones seulement)
Figure 6 - Sondage GRAPI septembre 2025 (francophones seulement)

Figure 7 - Sondage GRAPI septembre 2025 (francophones seulement)
Figure 7 - Sondage GRAPI septembre 2025 (francophones seulement)

Ainsi, ce sont des répondants individualistes manifestant un faible attachement à leur identité nationale et percevant peu de différences entre eux et les Canadiens anglais qui sont portés à considérer que les Québécois devraient « avoir honte de leur passé colonial et du traitement des minorités » ou qui se disent en désaccord avec « l’interdiction du port de signes religieux ostentatoires par les élèves du primaire ». Nous assistons donc à une cassure générationnelle qui risque de déplacer les priorités politiques au Québec, les recentrant loin de la question nationale, celle-ci ayant occupé le devant de la scène pendant plus d’un demi-siècle.

Figure 8 - Sondage GRAPI 2025 Répondants considérant l'enjeu environnemental important
Figure 8 - Sondage GRAPI 2025 Répondants considérant l'enjeu environnemental important

Néanmoins, un examen attentif des résultats du dernier sondage nous apprend aussi que, malgré cette recomposition lente de la société québécoise avec des écarts générationnels accrus et un individualisme à la hausse, les répondants les plus jeunes, plus particulièrement ceux âgés de 24 ans et moins, tout individualiste qu’ils soient, demeurent progressistes, par exemple étant porté à considérer, à leurs yeux, l’environnement comme l’enjeu le plus important. Il s’agit bien d’une tension paradoxale: individualisme identitaire vs engagement collectif pour des causes globales.

Car, ces trois thèmes, le port de signes religieux, le passé colonial du Québec et l’environnement, touchent des questions impliquant l’adhésion à ce que d’aucuns nomment une « communauté de destin ». C’est un peu comme si cette génération cherchait à concilier des traits culturels fortement centrés sur une forte individualité avec des soucis portant sur des enjeux de nature collective. Or, il me semble y manquer un liant ou plutôt assisterions-nous à une recomposition des référents collectifs? Celui-ci ne peut plus être pour eux l’identité québécoise fortement dépréciée, mais une identité plurielle/hybride : la dimension « identitaire » étant perçue comme manifestant un repli sur soi menant à l’exclusion de l’autre dans sa diversité et son inclusion. Il faut donc redéfinir avec eux quel peut être ce liant. Je crois qu’il doit émerger de préoccupations touchant les grands enjeux de l’heure. Évidemment, les questions du climat et de la préservation des écosystèmes, mais également la montée des inégalités, des extrémismes et des populismes, dont plus particulièrement ceux se manifestant chez nos voisins du Sud. Il faut mettre de l’avant ce qui nous distingue à cet égard, non pas par un virage nationaliste conservateur, mais par un progressisme assumé touchant à la fois nos institutions politiques et économiques. Sur le plan du développement économique, il faut remettre l’accent sur la coopération plutôt que sur la compétition, faire ressortir ce qui nous différencie du capitalisme oligarchique dominant l’Amérique du Nord. Le prochain gouvernement devrait s’engager dans une voie différente afin d’être capable de faire face aux vents contraires qui risquent de souffler fort. L’exceptionnalisme québécois ne doit pas rester identitaire, mais s’ancrer dans des différences touchant la gestion politique et économique, accentuant un vivre ensemble loin du chacun pour soi dominant le continent. Sur le plan des institutions politiques, pensons à la réforme du mode de scrutin, au rôle que pourraient jouer des innovations démocratiques, comme les conventions citoyennes ou les référendums d’initiative populaire, bref le renforcement de la parole citoyenne pour faire face aux crises qui se profilent dans un horizon pas si lointain.

Figure 9 - Sondage GRAPI septembre 2025
Figure 9 - Sondage GRAPI septembre 2025

Figure 10 – Sondage GRAPI septembre 2025 - Les échelles de mesure selon les cohortes d'âge - Les analyses repo-sent sur cinq échelles construites par analyse factorielle. Elles permettent de quantifier des dimensions identitaires, idéologiques et culturelles. Échelle Phinney : mesure la prégnance identitaire, c’est-à-dire la force avec laquelle l’indi-vidu s’identifie à un groupe (Québécois, Canadien, etc.) : d’une forte prégnance (+) à une faible prégnance (-). Échelle Triandis : oppose les attitudes collectivistes (+) aux attitudes individualistes (-). Échelle perceptions_diff : évalue l’im-portance perçue des différences culturelles entre groupes : d’une forte perception des différences (+) à une faible per-ception (-). Échelle gauche-droite : situe l’individu sur l’axe idéologique, de la gauche (+) à la droite (-). Échelle JHG : mesure l’adhésion au continuum souverainisme–fédéralisme, du souverainisme décidé (+) au fédéralisme décidé (-).
Figure 10 – Sondage GRAPI septembre 2025 - Les échelles de mesure selon les cohortes d'âge - Les analyses repo-sent sur cinq échelles construites par analyse factorielle. Elles permettent de quantifier des dimensions identitaires, idéologiques et culturelles. Échelle Phinney : mesure la prégnance identitaire, c’est-à-dire la force avec laquelle l’indi-vidu s’identifie à un groupe (Québécois, Canadien, etc.) : d’une forte prégnance (+) à une faible prégnance (-). Échelle Triandis : oppose les attitudes collectivistes (+) aux attitudes individualistes (-). Échelle perceptions_diff : évalue l’im-portance perçue des différences culturelles entre groupes : d’une forte perception des différences (+) à une faible per-ception (-). Échelle gauche-droite : situe l’individu sur l’axe idéologique, de la gauche (+) à la droite (-). Échelle JHG : mesure l’adhésion au continuum souverainisme–fédéralisme, du souverainisme décidé (+) au fédéralisme décidé (-).

Je termine avec cette question : « Est-ce que le Québec va toujours correspondre à ce qu’en écrivait James Grabb en 2010, le comparant aux autres grandes zones de l’Amérique du Nord anglophone ? »

“This ordering is especially clear in the findings on moral issues, where we saw that Que-becers are consistently the most liberal or tolerant, with southern Americans being the least liberal or tolerant, and English Canadians and northern Americans occupying the middle range”

i Geert Hofstede & Gert Jan Hofstede & Michael Minkov (2010) Cultures and Organizations, McGraw-Hill

ii Harry C. Triandis (1995) Individualism And Collectivism, Routledge Taylor & Francis Group.

iii Grabb, Edward G & Curtis, James (2010) Regions apart : the four societies of Canada and the United States, Oxford University Press.