L’auteur est président de la Fédération du personnel de soutien scolaire (FPSS-CSQ)

On apprend que le gouvernement, par décret, a choisi de soustraire la Société des alcools du Québec (SAQ) à l’obligation de respecter une cible d’effectifs en équivalent temps complet (ETC), alors que les autres ministères et organismes publics, dont le ministère de l’Éducation, demeurent contraints de s’y conformer.

La question choque parce qu’elle est simple et parce qu’elle parle d’elle-même : est-ce qu’une bouteille de vin sur une tablette vaut plus qu’un élève à l’école?

Dans le réseau scolaire, le carcan des cibles d’effectifs n’est pas une discussion théorique. C’est une réalité qui se traduit au quotidien par des choix impossibles : des postes que l’on ne pourvoit pas, des équipes que l’on étire jusqu’à la rupture, des services que l’on réduit et des élèves que l’on soutient moins bien. C’est aussi une pression constante sur les directions d’établissement, contraintes de jongler avec des besoins bien réels et des balises administratives rigides, souvent déconnectées du terrain.

Et lorsque l’on parle d’effectifs, il faut se rappeler ce que cela signifie concrètement en éducation : le ministère de l’Éducation a établi des cibles d’effectifs autorisées en ETC, en rappelant qu’un ETC correspond à 1 826,3 heures rémunérées et que ces heures incluent les heures travaillées, les heures supplémentaires payées ainsi que les absences rémunérées.

Ce ne sont pas des chiffres abstraits : ce sont des heures de présence, d’encadrement, de surveillance, d’intervention. Ce sont des heures où une technicienne en éducation spécialisée peut désamorcer une crise, où un surveillant d’élèves peut prévenir un incident, où une secrétaire peut accueillir un parent inquiet, où une préposée aux élèves handicapés peut répondre aux besoins essentiels d’un enfant. Bref, ce sont des heures qui font la différence au quotidien, souvent dans des moments critiques.

Or, la réalité dans les écoles est de plus en plus exigeante. Les besoins des élèves se complexifient et les enjeux liés à la violence nécessitent davantage de présence humaine, pas moins. Dans ce contexte, maintenir des cibles d’effectifs rigides revient à nier cette évolution et à freiner la capacité du réseau à s’adapter.

L’éducation n’est pas une mission « parmi d’autres ». Elle est un incontournable de notre société. Quand on impose aux écoles une cible d’effectifs serrée, on n’impose pas seulement une contrainte budgétaire : on réduit la marge de manœuvre de celles et ceux qui, sur le terrain, doivent répondre à l’imprévu, au réel, à l’humain. Et cette marge de manœuvre repose énormément sur le personnel de soutien scolaire et les autres membres du personnel de l’éducation.

Soyons clairs : il ne s’agit pas ici d’attaquer les travailleuses et travailleurs de la SAQ, ni de prétendre que leur mission est sans importance. Il s’agit de dénoncer une décision politique qui révèle une hiérarchie des priorités profondément dérangeante. Car le signal envoyé est limpide : lorsqu’il est question d’une société d’État à vocation commerciale, on peut assouplir, exempter, ajuster; lorsqu’il est question d’éducation, on maintient la rigidité, même si cela fragilise les services aux élèves. Deux poids, deux mesures.

Cette décision soulève également un enjeu de cohérence gouvernementale. D’un côté, on affirme vouloir soutenir la réussite éducative, améliorer le climat scolaire et répondre aux besoins grandissants des élèves. De l’autre, on maintient des contraintes qui limitent concrètement la capacité d’agir des équipes-écoles. Il y a là une contradiction difficile à ignorer.

Concrètement, il faut cesser de traiter l’école comme un simple exercice budgétaire et de contrôle d’effectifs. Le ministère de l’Éducation reconnaît lui-même que la cible en ETC se traduit en heures rémunérées et que cette notion englobe l’ensemble des heures payées, y compris les absences et les heures supplémentaires. Cela devrait mener à une conclusion évidente : une école ne se gère pas comme une ligne comptable. Elle se gère comme un milieu de vie où chaque absence, chaque crise, chaque besoin particulier exige une réponse rapide et humaine.

Donner de la souplesse aux écoles, ce n’est pas ouvrir la porte à des excès. C’est faire confiance au jugement des équipes sur le terrain. C’est reconnaître que les décisions les plus pertinentes sont souvent celles prises au plus près des élèves, là où les besoins se manifestent réellement.

Est-ce qu’une bouteille de vin sur une tablette vaut plus qu’un élève à l’école? Si la réponse est non, et elle doit l’être, le gouvernement doit corriger le tir. Il doit appliquer une approche cohérente et juste : donner aux écoles les moyens de leur mission, reconnaître la contribution indispensable du personnel de soutien scolaire et cesser d’imposer des contraintes qui se traduisent, ultimement, par moins de services pour les élèves.

Parce qu’au bout du compte, une société se juge aux choix qu’elle fait. Et en éducation, chaque choix compte.