La cupidité des grandes chaines d’épicerie est un problème aujourd’hui connu de tous. De connivence avec les gros joueurs du secteur agroalimentaire, les supermarchés sont en grande partie responsables de l’inflation massive que nous vivons depuis 2022.
Des perturbations dans les chaines d’approvisionnement mondiales, causées par la pandémie de 2020 ou la guerre en Ukraine, leur ont servi de prétexte pour augmenter les prix de manière abusive.
Aux États-Unis, les profits monstres engendrés depuis quatre ans par des géants comme Costco, Walmart ou Kroger sont à ce point excessifs qu’on utilise désormais le terme « greedflation » pour les décrire. Cette rapacité affecte bien entendu la clientèle, mais aussi les employés qui travaillent pour ces compagnies, où la répression antisyndicale et les mauvaises conditions sont la norme.
Au Canada, les grandes entreprises comme Loblaws, Sobeys ou Metro utilisent les mêmes procédés méprisables. Le cas de Metro est particulièrement frappant : après avoir enregistré un profit d’un milliard de dollars en 2025, le groupe a le culot de refuser des hausses de salaire décentes à sa main-d’œuvre. Voilà pourquoi 550 membres du Syndicat des travailleur(euses) des épiciers unis Métro-Richelieu (STTEUMR-CSN) sont en grève depuis le 30 mars 2026. Le secrétaire du STTEUMR, Mathieu Gagnon, me raconte ce conflit de travail.
Orian Dorais : Depuis combien de temps vos membres sont-ils sans convention?
Mathieu Gagnon : Depuis le 19 septembre 2025, donc plus de sept mois. Dès le départ, on a bien vu la volonté de l’employeur d’étirer au maximum les négociations. Après plusieurs semaines de ce traitement, nos membres ont entamé des moyens de pression pour se faire entendre.
On a notamment utilisé le « booking inversé », ce qui veut dire que, lors de l’attribution des quarts de travail, nos collègues vont aux postes où ils ont le moins d’expérience, alors que d’habitude, ils vont là où ils en ont le plus. Forcément, ça ralentit un peu la cadence, ce qui aurait dû faire réagir la direction.
L’employeur n’a pas allumé, donc nos membres se sont dotés d’un mandat de grève juste avant Pâques. Il faut comprendre que notre syndicat inclut le personnel du siège social, du centre de distribution de Laval – spécialisé en fruits et légumes – et les chauffeurs de l’entrepôt Mérite 1 de Rivière-des-Prairies.
Nos membres approvisionnent plus de 1000 magasins et ont un meilleur rendement que des entrepôts semi-automatisés en Ontario. On est plus rapides que les machines! Pourtant, au lieu de montrer de l’appréciation pour notre travail, Metro a laissé pourrir la situation, quitte à essuyer des pertes pendant le congé pascal.
O.D. : C’est pourtant une période très rentable… Comment expliquez-vous cet entêtement des patrons?
M.G. : Bien franchement, je pense que l’employeur ne s’attendait pas à une telle mobilisation. La dernière grève de cette ampleur remonte aux années ’90, quand Metro a acquis Steinberg et a tenté d’exclure le transport de notre accréditation. L’employeur voulait abolir des postes de chauffeur syndiqués et confier la livraison des produits à des entreprises de fret.
La CSN a mené une longue bataille pour protéger ces emplois, elle a même gagné un procès contre l’employeur en Cour supérieure. Résultat, aujourd’hui, il reste une quarantaine de chauffeurs dans notre syndicat!
Je suis rentré en 2003, donc je n’ai pas connu ce conflit, mais j’en ai parlé avec nos encyclopédies ambulantes (rires), mes collègues qui sont là depuis très longtemps, dont des chauffeurs.
Depuis que je suis dans le syndicat, les négos sont moins intenses et les conventions durent longtemps, mais, cette fois, l’employeur presse le citron. C’est pour ça qu’on a obtenu un mandat de grève très fort, ce qui a surpris Metro.
O.D. : Quelles sont vos revendications pour le prochain contrat de travail?
M. G. : La convention précédente a été signée en 2020, quand on sortait d’une période où l’inflation était très basse. Pendant la pandémie, elle était sous 1%, si je me rappelle bien. Nous avions donc accepté une hausse de 11% sur cinq ans, pensant que la hausse des prix resterait sous contrôle, mais elle a explosé.
Pour un vrai rattrapage salarial, nous avons offert à l’employeur une convention de trois ans, avec une hausse de 20% la première année et de 5% les deux années suivantes. Nos membres méritent une augmentation substantielle pour battre l’inflation. La contre-offre patronale est dérisoire : 11% sur six ans.
Pire encore, dans l’entrepôt, cette hausse limitée s’appliquerait seulement aux membres qui ont une certaine ancienneté. Les nouveaux collègues devraient se contenter d’une hausse de 6% sur six ans. C’est inacceptable.
O.D. : L’employeur ne prend pas du tout en compte la hausse du coût de la vie. Autrement dit, il ne vous aide pas à faire face à un problème… qu’il contribue lui-même à créer.
M.G. : Exact. Sinon, en dehors du salaire, il y a d’autres enjeux. Dans les bureaux, on demande la pérennisation du télétravail. Ça devrait même pas être un enjeu en 2026, le télétravail c’est bon pour le moral et un retour en présentiel équivaut à une baisse de revenus de 17%, notamment à cause des coûts de déplacement. On demande encore à nos membres de s’appauvrir !
Dans le secteur du transport, on demande la fin de l’attrition. Je vous disais plus tôt que, dans les années ’90, Metro a renoncé à abolir les emplois de chauffeurs déjà existants, mais les départs à la retraite ne sont pas comblés depuis très longtemps. À l’époque, il y avait 125 chauffeurs, aujourd’hui, il en reste 40. L’employeur doit ouvrir de nouveaux postes dans ce secteur et arrêter de confier les contrats à des agences. Les propriétaires d’épicerie sont contents de voir nos membres au volant des camions, bien plus que des chauffeurs en sous-traitance.
Sinon, pour l’ensemble de nos secteurs, on demande une semaine de vacances de plus et, surtout, que Metro retire ses demandes de reculs sur nos conditions. L’employeur souhaite utiliser des caméras pour surveiller nos membres et normaliser leur usage pour la discipline, il veut réduire notre ratio de vacances et nous retirer le droit de faire du « booking inversé » comme moyen de pression. Avec les conditions qu’ils offrent, les patrons devraient être gênés de demander des reculs. On ne se laissera pas faire.

