Un seul monde : Alliances et résistances pour les droits des femmes – regards croisés sur les résiliences féministes haïtiennes, palestiniennes et autochtones d’Amérique latine. Tel était le thème d’une table ronde organisée par l’Institut d’études internationales de Montréal (IEIM), le 15 avril dernier, dans le cadre des Rendez-vous Gérin-Lajoie.
Cette rencontre a offert bien plus qu’un tour d’horizon des enjeux féministes contemporains : elle a mis en lumière les tensions, les contradictions et surtout les luttes concrètes qui traversent aujourd’hui les mouvements pour les droits des femmes à l’échelle mondiale.
D’entrée de jeu, la modératrice Julie Desrosiers a donné le ton en citant l’artiste et activiste Madame Landy : « I don’t want our identity to be defined according to how oppressed we are. » Refus d’un récit unique, refus de réduire les femmes à leur oppression : cette idée a servi de fil conducteur à l’ensemble des interventions.
Car si les violences sont bien réelles, les résistances le sont tout autant.
Nommer les reculs, comprendre les offensives
Avant même de plonger dans les études de cas, un constat s’impose : les droits des femmes font face à une offensive organisée. Les mouvements dits « anti-genre » ne relèvent plus de la marginalité. Financés à coups de milliards, structurés et stratégiques, ils influencent désormais les politiques publiques, les médias et les imaginaires collectifs, autant au Nord qu’au Sud.
Dans ce contexte, le simple fait de parler des droits des femmes devient un acte politique. Se taire, c’est céder du terrain.
Haïti : quand la sécurité oublie les femmes
La présentation de Marie-Claude Savard a été particulièrement éclairante. À partir du cas d’Haïti, elle a démontré les limites des approches traditionnelles de la sécurité, souvent réduites à une dimension physique.
Certes, à Port-au-Prince, la violence armée et le contrôle territorial par les gangs rendent les déplacements dangereux. Mais pour les femmes haïtiennes, l’insécurité dépasse largement cette réalité. Elle est aussi politique — absence de représentation —, judiciaire — accès quasi nul à la justice —, économique — impossibilité de travailler —, médicale — difficulté d’accéder aux soins — et sociale — rupture des liens communautaires.
En évoquant la mission de stabilisation des Nations unies en Haïti, la MINUSTAH, Marie-Claude Savard a rappelé un paradoxe troublant : des opérations censées sécuriser ont contribué à générer d’autres formes de violence, notamment sexuelle. Derrière les discours officiels, des réalités invisibilisées persistent, comme celles des « timinustas», ces enfants nés de relations souvent marquées par des rapports de pouvoir profondément inégaux.
Le problème n’est pas seulement l’absence de femmes dans ces dispositifs, mais le caractère profondément masculin des institutions elles-mêmes. Ajouter quelques femmes ne suffit pas à transformer des structures façonnées par et pour des logiques masculines de pouvoir.
Palestine : les pièges de l’alliance
De New York, où elle intervenait depuis le siège des Nations unies, Katrina Leclerc a déplacé le regard vers un autre enjeu central : celui des alliances.
À partir du cas palestinien, elle a posé une question dérangeante : que signifie réellement être un allié? Car derrière les discours de solidarité se cachent parfois des dynamiques de domination. Les voix locales, notamment celles des femmes directement touchées par les conflits, sont souvent éclipsées par celles d’experts internationaux ou d’organisations mieux financées.
Être allié ne peut se résumer à « amplifier des voix ». Encore faut-il se demander lesquelles, dans quelles conditions, et au bénéfice de qui. À cela s’ajoute le danger du « sauveurisme », où des acteurs externes s’imposent comme solutions, au détriment des dynamiques locales.
Loin d’appeler à l’inaction, elle plaide pour une solidarité plus humble, plus réflexive, ancrée dans l’écoute et le respect des leaderships locaux.
Femmes autochtones : défendre le territoire, défendre la vie
L’intervention de Fernanda Sigüenza-Vidal nous a transportés sur un autre terrain de lutte : celui des femmes autochtones face à l’extractivisme en Amérique latine et au Canada.
À partir d’une rencontre internationale tenue à Victoria, elle a dégagé trois grands fils conducteurs. D’abord, le leadership des femmes, souvent en première ligne pour défendre leurs territoires. Ensuite, la violence partagée, qui traverse les frontières et prend des formes similaires d’un continent à l’autre. Enfin, l’importance du soin communautaire, indissociable de la défense du territoire.
Dans ces luttes, le corps des femmes et la terre ne font qu’un. Prendre soin de l’un, c’est protéger l’autre. Cette vision, profondément ancrée dans les cosmovisions autochtones, remet en question les approches occidentales du développement, fondées sur l’exploitation des ressources.
Surtout, ces femmes construisent leurs propres alliances, en dehors des cadres institutionnels traditionnels. Une solidarité autonome, horizontale, qui échappe en partie aux logiques de pouvoir dominantes.
Montréal : penser la diplomatie féministe autrement
Enfin, Eunice Eliazar a ramené la réflexion à une échelle plus proche, en interrogeant la notion de diplomatie féministe dans le contexte québécois.
À travers le concept de « paradiplomatie », elle a montré comment des acteurs, comme le Québec ou même des villes comme Montréal, peuvent jouer un rôle sur la scène internationale.
Cette idée s’inscrit dans un contexte marqué par la persistance des violences sexistes et la montée de discours misogynes. Elle pose une question fondamentale : comment traduire les engagements féministes en politiques concrètes, à tous les niveaux de gouvernance?
Entre alliances et résistances
Ce qui ressort de cette table ronde, c’est la complexité des luttes féministes contemporaines. Les alliances sont nécessaires et elles permettent de renforcer les résistances.
Quant aux résistances, elles prennent des formes multiples : stratégies de survie en Haïti, mobilisations féministes en Palestine, luttes territoriales autochtones, initiatives institutionnelles à Montréal. Elles rappellent que les femmes ne sont pas que des victimes, mais des actrices centrales du changement.
Comme l’a souligné Julie Desrosiers en ouverture, il est essentiel de tenir ensemble ces deux réalités : dénoncer les injustices, sans effacer les capacités d’action.
Dans un monde traversé par les crises — politiques, économiques, environnementales —, les luttes pour les droits des femmes ne sont pas périphériques. Elles sont au cœur des rapports de pouvoir qui structurent nos sociétés.
Et si une chose est ressortie clairement de cette rencontre, c’est bien celle-ci : il n’y a pas de justice globale sans justice pour les femmes.

