Le Canada est-il en train d’abandonner ce qui a longtemps constitué l’un des piliers de son identité internationale? C’est la question troublante que soulève une récente analyse de David Macdonald, économiste au Centre canadien de politiques alternatives (CCPA). À travers un examen rigoureux des compressions budgétaires fédérales annoncées en novembre 2025, il conclut à un virage historique : la fin du « rêve de Pearson ».
Un héritage en voie d’effacement
Dans les années 1960, sous l’impulsion du premier ministre Lester B. Pearson, le Canada s’était donné une ambition claire : consacrer 0,7 % de son revenu national brut (RNB) à l’aide publique au développement (APD). Cet objectif, adopté en 1970 par l’ONU pour tous les pays développés, a fait du Canada un acteur clé sur la scène internationale.
Cet engagement a contribué, au fil des décennies, à des avancées majeures : recul de l’extrême pauvreté, amélioration de l’accès à l’éducation, hausse des taux de vaccination, diminution de la mortalité infantile. Le Canada, reconnu pour son rôle de médiateur et de bâtisseur de paix, s’inscrivait dans une diplomatie fondée sur la coopération et la solidarité.
Or, selon l’analyse de David Macdonald, cet héritage est aujourd’hui sérieusement compromis.
Une chute historique de l’aide
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. D’ici 2028-2029, l’aide publique au développement canadienne chutera à 0,17 % du RNB — son niveau le plus bas depuis 1964. En termes absolus, cela représente une baisse de 3,8 milliards de dollars : l’aide passera de 9,9 milliards en 2024-2025 à seulement 6,1 milliards.
Il ne s’agit pas d’un simple ajustement budgétaire, mais d’un recul de soixante ans. « Cela représente un changement fondamental dans la politique étrangère du Canada et sa vision du monde », souligne David Macdonald.
Du développement aux dépenses militaires
Au cœur de ce virage se trouve un choix politique clair : réorienter les ressources vers les dépenses militaires. Alors que l’aide internationale s’effondre, le Canada a atteint l’objectif de 2 % du RNB consacré à la défense fixé par l’Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN), et envisage même de porter ce niveau à 5 % d’ici 2035.
Plus frappant encore, les compressions dans l’aide et dans plusieurs ministères sont transférées « dollar pour dollar » vers la défense. Cette logique marque une rupture : le Canada passe d’une approche centrée sur le développement et la paix à une stratégie dominée par les impératifs sécuritaires et commerciaux.
Des programmes essentiels sacrifiés
Les conséquences concrètes de ces compressions sont nombreuses et préoccupantes.
Le financement climatique international, par exemple, disparaîtra complètement après 2026-2027, mettant fin à une initiative de plusieurs centaines de millions de dollars. Dans un contexte de crise climatique mondiale, ce retrait soulève de sérieuses questions sur la crédibilité du Canada.
Du côté d’Affaires mondiales Canada, près de 862 millions de dollars seront retranchés des programmes de développement international d’ici 2028-2029. Une grande partie de ces coupes touchera les « contributions », c’est-à-dire les financements accordés à des ONG pour des projets spécifiques. Résultat : de nombreux programmes arriveront à échéance sans être renouvelés.
Les organisations de la société civile, qui jouent un rôle crucial sur le terrain, risquent d’être particulièrement affectées. Certaines estimations évoquent une réduction de près de 90 % des contributions multilatérales, ce qui pourrait fragiliser durablement l’écosystème du développement international.
Réfugiés et solidarité en recul
Le repli ne concerne pas uniquement l’aide à l’étranger. À l’intérieur même du pays, les politiques de soutien aux réfugiés sont également touchées.
Le programme fédéral d’hébergement des demandeurs d’asile, qui soutenait notamment des villes comme Montréal, Toronto ou Ottawa, sera aboli d’ici 2027-2028. Parallèlement, les dépenses liées à l’établissement des réfugiés diminueront de façon significative.
Ces mesures auront un double effet : elles réduiront l’aide publique au développement (puisque certaines de ces dépenses y sont comptabilisées) et transféreront une pression accrue sur les municipalités, déjà confrontées à des ressources limitées.
L’effet trompeur des dépenses ponctuelles
Certains pays ont relevé le défi lancé par Pearson, qui consistait à consacrer 0,7 % du RNB à la défense, notamment la Norvège, le Danemark et la Suède. Le Canada était au plus près d'atteindre cet objectif de 0,7 % dans les années 1970, juste après le lancement du défi par Pearson. Au milieu des années 1970, le Canada a dépassé le 0,5 % du RNB en 1975, puis a maintenu ce niveau jusque dans les années 1980.
Depuis cette période, l’engagement du Canada en matière d’aide au développement a diminué, ne dépassant plus jamais 0,4 % du RNB après le milieu des années 1990. Nous nous en sommes toutefois approchés en 2022 et 2023 pour plusieurs raisons conjoncturelles : aide non militaire à l’Ukraine, financement climatique temporaire, transferts ponctuels aux provinces pour les demandeurs d’asile.
Or, ces éléments arrivent à échéance. Leur disparition, combinée aux compressions structurelles, révèle l’ampleur réelle du désengagement canadien.
Autrement dit, la chute actuelle n’est pas seulement le fruit de décisions récentes, mais aussi la fin d’un « effet d’optique » qui masquait une tendance de fond à la baisse depuis plusieurs décennies.
Un affaiblissement du rôle international
Au-delà des chiffres, c’est la place du Canada dans le monde qui est en jeu.
L’aide internationale constitue un levier essentiel de ce que l’on appelle le « soft power » — cette capacité d’influence fondée sur la coopération, la crédibilité et la légitimité morale. En réduisant drastiquement son aide publique au développement, le Canada risque de perdre en influence dans les instances multilatérales et auprès de ses partenaires.
De plus, plusieurs enjeux globaux — sécurité, migrations, commerce — ne peuvent être résolus par des moyens militaires seuls. Le développement économique et institutionnel des pays partenaires est un facteur clé de stabilité à long terme.
En ce sens, les compressions actuelles pourraient s’avérer contre-productives, même du point de vue des intérêts nationaux que le gouvernement cherche à privilégier.
Un choix de société
Ceci met en lumière un choix de société fondamental : privilégier une approche solidaire et coopérative, ou adopter une posture centrée sur les intérêts économiques et sécuritaires.
Pour David Macdonald, le constat est sans appel : les compressions budgétaires des prochaines années « modifieront fondamentalement l’orientation de la politique étrangère du Canada ». Le pays qui se voulait autrefois un artisan de paix et de développement devient un acteur davantage guidé par ses propres intérêts.
Repenser les priorités
La « fin du rêve de Pearson » n’est peut-être pas irréversible. Mais elle appelle à un débat public urgent sur les priorités du Canada dans un monde en crise.
Alors que les défis globaux — changements climatiques, conflits, inégalités — exigent des réponses collectives, le désengagement canadien soulève une question essentielle : quel rôle le Canada veut-il jouer sur la scène internationale?
« À l’heure actuelle, la réponse semble s’éloigner de l’idéal qui, pendant des décennies, a façonné l’image du Canada dans le monde », affirme David Macdonald.

