La décision de Farnell Morisset de se porter candidat du Parti Libéral, dans Taschereau, pour les élections de l’automne, en a déçu plusieurs. Ingénieur civil, avocat en droit des affaires, diplômé du London School of Economics et vulgarisateur très en vue de l’actualité politique sur TikTok, YouTube et dans de nombreux médias, Morisset était devenu une référence pour beaucoup d’internautes.
Pourtant, ses vidéos témoignaient d’un positionnement clair sur beaucoup de questions (comme le vote préférentiel, le caractère non démocratique de la proposition de constitution par la CAQ, la dérive autoritaire qu’elle pouvait représenter, etc.). Son adhésion aux « valeurs » libérale n’aurait pas dû surprendre. Mais ses abonnés le percevaient… comme un journaliste! Ce qu’il a, du reste, souvent déploré dans ses vidéos.
Cette « trahison » dénoncée par plusieurs me permet de jeter un regard sur l'environnement médiatique où chacun peut désormais devenir source d’information et se gagner, sur les réseaux sociaux, la fidélité d’un public. Dans les faits, ces sources se contredisent souvent. Mais ça importe peu : chacun choisit qui croire.
La vérité : une bataille perdue?
Le problème, c’est que, dans ce jugement, la « vérité » des faits n’a plus tellement d’importance. C’est la plausibilité qui compte. Et l’émotion. On choisit les gens dont le ton nous plait, on adhère à ce qui nous émeut, ce qui nous surprend ou conforte nos opinions.
Dans un article récent du magazine britanno-colombien The Walrus, le journaliste Justin Ling pose la question : la bataille contre la désinformation est-elle déjà perdue? « Aujourd’hui, tout est faux et rien ne peut être cru. Toutes les informations peuvent avoir pour but d'induire en erreur et de tromper. (…) Beaucoup de gens intelligents reconnaissent cette réalité et restent pourtant convaincus que, avec la bonne combinaison de détermination, de technologie et d'adhésion institutionnelle, nous pouvons mettre fin au fléau des fausses nouvelles, de la mésinformation, de la désinformation, des théories du complot — appelez ça comme vous voulez. » Ling ne partage pas cet optimisme : pour lui, il est déjà trop tard.
Le journaliste rappelle une recherche des universités de Princeton et de Northwestern, en 2024, où on a présenté à 730 citoyens américains 20 manchettes, dont 10 étaient des nouvelles authentiques et 10 étaient des inventions. Pour la moitié des personnes soumises à l’expérience, il s’agissait de nouvelles à fort contenu émotif, conçues pour provoquer une réaction de colère.
Pour l’autre moitié, les « fausses nouvelles » étaient plutôt neutres sur le plan émotif. Ils devaient alors répondre à deux questions : quelles manchettes étaient probablement vraies? Et quels textes choisiraient-ils de partager sur leurs réseaux sociaux?
Bonne nouvelle : les sujets de cette recherche ont été plutôt efficaces à distinguer les vraies nouvelles des fausses. Mais les chercheurs ont alors constaté que ce critère n’avait guère d’importance, quand il s’agissait de partager l’information. Ils faisaient volontiers circuler une information perçue comme improbable, surtout si elle les mettait en colère.
Une fausseté répétée… devient vraie
D’autres études ont démontré que, lorsqu’on présente des informations fausses à des gens, même en leur disant qu’elles sont erronées, ces personnes finissent par percevoir ces informations comme vraies si elles y sont confrontées à répétition. Au point où plusieurs experts se sont demandé si, en reprenant les fausses nouvelles pour les réfuter, les médias ne contribuaient pas à leur donner encore plus de visibilité… et plus d’adhérents!
Cet effet de répétition est largement utilisé par les influenceurs… et les politiciens démagogues, comme je l’ai déjà souligné dans une autre chronique mettant en cause les « mensonges » de l’Institut économique de Montréal que certains politiciens colportent volontiers, parce qu’ils servent leur cause.
Il faut dire que l’exemple vient de haut. Donald Trump est un maître du jeu qui consiste à affirmer des choses fausses et à les répéter si souvent que plus de 40 % des Américains ont fini par y croire. On l’a vu notamment en marge de la guerre improvisée qu’il a déclenchée contre l’Iran. Trump a menti presque chaque jour sur la destruction des capacités militaires iraniennes, sur la tenue de négociations, sur l’ouverture du détroit d’Ormuz… Des déclarations totalement décrochées du réel, mais qui ont, chaque fois, été reprises par les journalistes, avec un effet immédiat sur les marchés pétroliers et financiers.
La surabondance d’information explique en bonne partie cette dérive de la vérité. Pendant longtemps, l’information qui circulait en société provenait d’un nombre limité de canaux : les grands médias, et quelques sources institutionnelles. Vous pouviez certes adhérer à certaines croyances non fondées, mais ces idées avaient peu de chance de devenir virales.
Nous ne sommes plus dans ce monde-là. Avec l’arrivée du Web, nous sommes confrontés à un nombre quasi infini de sources, de qualité très variable. Devant ce déluge, les gens n’ont plus vraiment le choix : ils se cherchent des repères en qui placer leur confiance.
La nouvelle « économie des influenceurs » est née de ce besoin de voir clair dans ce chaos. Farnell Morisset jouait très bien ce rôle. Mais, comme les influenceurs sont eux aussi fort nombreux, ceux qui arrivent à sortir du lot le font souvent en faisant appel à l’émotion, aux propos flamboyants, aux jugements péremptoires. À eux, les plus gros auditoires.
Les mises en garde… et la véracité implicite
Pendant les années postcovid, plusieurs réseaux sociaux ont décidé de mettre en place un système de surveillance des contenus et d’émettre des avertissements quand il s’agissait d’informations douteuses. Cette politique a eu, comme effet pervers, d’augmenter la confiance des abonnés face aux autres contenus des influenceurs, ceux qui ne faisaient pas l’objet de tels avertissements (ce que les psychologues ont appelé « l’effet de véracité implicite »).
Pour permettre aux internautes de déceler par eux-mêmes les sources les plus fiables, les experts en vérification leur conseillent de faire quelques vérifications rapides, avant de partager n’importe quel contenu. Un bon réflexe, certes. Mais les recherches de sur Google, Edge ou les autres sont de plus en plus prises en mains par des IA, et même Wikipédia, jadis une source fiable, est de plus en plus pollué par ce que les experts du Web appellent le slop.
De leur côté, les médias mettent de l’avant la solidité de leur démarche professionnelle et l’encadrement déontologique rigoureux des journalistes comme argument pour justifier qu’on leur accorde une crédibilité plus grande.
Mais pour démontrer la rigueur de cet encadrement, les médias doivent être transparents : admettre leurs erreurs (elles sont hélas inévitables, dans le feu de l’action) et publier des corrections chaque fois que requis. Or, cette transparence a aussi un effet pervers : les influenceurs ou les adeptes de théories fumeuses vont s’emparer de ces erreurs admises pour soutenir, auprès de leurs abonnés, que les médias ne sont pas plus fiables qu’eux.
Et ça marche d’autant mieux que cette révolution des pratiques d’information s’insère dans un contexte de méfiance accrue du public face aux institutions… dont les médias font hélas partie. Et que la couverture des médias souffre de nombreux angles morts : des biais implicites (dont j’ai parlé dans ma dernière chronique), le manque de temps et d’espace pour une mise en contexte adéquate, des dossiers qu’on ne couvre pas… Bref, loin d’être perçus comme des remparts contre la désinformation, les médias souvent perçus comme faisant partie du problème. Alors, Justin Ling a-t-il raison? A-t-on vraiment perdu la bataille contre la désinformation?

