Dans les entrevues que Claude Morin accorde, à partir de sa résidence, à Antoine Robitaille et Dave Noël dans la série documentaire Claude Morin : un jeu dangereux, présentée sur le canal Vrai, on remarque un magnifique voilier accroché au mur. Au regard de la conclusion que les deux journalistes tirent de leur enquête, il ressort de cela que Morin les a bel et bien menés en bateau.

Dans une entrevue au Journal de Montréal, Antoine Robitaille reprend la conclusion du dernier épisode de la série : « Ça l’amusait de jouer à l’agent secret, mais je pense sérieusement qu’il n’a pas fait ça pour tromper son camp ou le faire échouer, car sans l’étapisme, il n’y aurait pas eu de gouvernement Lévesque. »

Gagner du temps

Au cours des trois heures d’entrevue que j’ai accordées à Robitaille et Noël pour cette série, j’ai affirmé à plusieurs reprises avec insistance que devant l’imminence d’une victoire du Parti Québécois – dont le programme prévoyait l’accession à l’indépendance au lendemain d’une élection gagnante – la principale préoccupation des fédéralistes était de gagner du temps. Gagner du temps, la sortie de secours classique en politique face à une impasse. La série n’en fait pas mention.

C’est pour gagner du temps que Gordon Robertson – le secrétaire du Cabinet fédéral qui était en 1969 coresponsable avec Marc Lalonde des services de renseignements parallèles mis sur pied par le Cabinet Trudeau pour lutter contre le séparatisme – a « suggéré » à Morin l’idée du référendum. Le référendum permettait aux fédéralistes de gagner du temps : un référendum pour un mandat de négocier, suivi d’un autre référendum sur les résultats de la négociation, mais après une élection générale, car la Loi sur la consultation populaire interdisait d’en tenir deux au cours du même mandat. Donc, trois chances de battre les « séparatistes ».

L’argument des indépendantistes pour une élection référendaire était: nous sommes entrés dans la confédération sans référendum, on peut en sortir sans référendum. Cette position était extrêmement populaire. Même Jacques Parizeau y adhérait. Sans doute qu’après une élection référendaire, qui aurait déclenché le processus d’accession à l’indépendance, il aurait fallu tenir un référendum. Mais le but des fédéralistes était d’empêcher le déclenchement du processus d’accession à l’indépendance.

Le discrédit qui frappe aujourd’hui l’option de l’« élection référendaire » ne doit pas être invoqué pour balayer du revers de la main les véritables enjeux de l’époque. Le Parti Québécois des années 1970, avec ses 300 000 membres, était un véritable mouvement de libération nationale représentatif des classes ouvrière et populaire. Le gouvernement Trudeau avait tenté de le détruire avec l’occupation armée du Québec en 1970. Sans réussir. Il allait maintenant utiliser une autre approche.

La GRC à la manœuvre

La thèse que je défends dans mon livre Claude Morin, un espion au sein du Parti Québécois – absente dans la série – est que la GRC livrait à Morin les noms des militants qui risquaient de faire obstacle à l’adoption de l’étapisme, ce qui lui permettait avec son réseau au sein du PQ de les isoler et de les écarter des instances du PQ. Même Jacques Parizeau n’avait pas réussi à se faire nommer délégué de sa propre circonscription d’Outremont à un important conseil national. Il avait été contraint de s’y présenter à titre de journaliste du journal Le Jour.

Ma thèse se fonde sur des arguments présents dans les ouvrages de ce grand bavard et vantard qu’était Claude Morin. Dans la narration qu’il fait de sa première rencontre avec son contrôleur Léo Fontaine dans son autobiographie politique Les choses comme elles étaient, Claude Morin écrit que ce dernier s’enquiert des chances de succès de sa proposition référendaire à la veille du congrès de novembre 1974 du Parti Québécois. « Les gauchistes ne feraient pas avorter le projet? lui demande Fontaine. Pour lui, je risquais beaucoup, car, encore une fois, il estimait les ‘‘gauchistes’’ fort puissants. »

Claude Morin poursuit : « M. Fontaine voulut ensuite me mettre au courant, pour ma gouverne personnelle et aussi pour savoir à quoi s’en tenir à leur sujet, des noms de quelques suspects qui, selon lui, étaient CONSCIEMMENT OU NON (nous soulignons) téléguidés par l’extérieur, dans ce cas, par la France. » Au cours des rencontres subséquentes, Léo Fontaine avait toujours, nous dit Morin, « sa liste de suspects, des Français pour la majorité, quelques Québécois et une poignée de ressortissants d’autres pays. Une dizaine de noms au début, puis avec le temps, une trentaine ». Il dira que, parmi ces personnes, il y avait des « vedettes péquistes naissantes, contestataires automatiques et parfois agaçants à chaque réunion du Conseil national du Parti Québécois, ainsi que des permanents syndicaux et responsables d’organismes communautaires ». Voilà à quoi a servi le vol de la liste des membres du PQ.

Le spectre du Chili

Dans mon livre, je soutiens ne pas avoir d’opinion sur l’origine du malaise éprouvé par René Lévesque lorsque Loraine Lagacé lui fait écouter la cassette des aveux de Morin. Était-ce parce qu’il l’apprend ou bien qu’il réalise que le secret est éventé? Aujourd’hui, je penche pour la deuxième hypothèse. Jean-Rock Boivin admet dans la série que Marc-André Bédard l’avait mis dans le secret. Boivin, Bédard et Lévesque formaient avec Morin la « gang des parties de poker », comme Parizeau qualifiait le quatuor. Difficile de croire que seul Lévesque l’ignorait.

En fait, l’étapisme faisait leur affaire. Pourquoi ? Parce qu’eux aussi, comme les fédéralistes, craignaient une victoire lors d’une élection référendaire. Ils avaient vu ce dont Trudeau était capable lors de la crise d’Octobre. Ils avaient été informés de l’opération Neat Pitch, un plan d’invasion et d’occupation du Québec en cas d’insurrection par l’armée canadienne, inspirée de l’intervention britannique en Irlande du Nord. Et Claude Morin ne cessait de faire référence au coup d’État au Chili.

Robitaille et Noël se sont laissés subjuguer par les histoires du capitaine Morin au point de ne pas tenir compte des témoignages recueillis, comme cela est flagrant dans la série, et d’en avoir exclu d’autres. Oui, je le réaffirme : Morin est un traître.

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Claude Morin et la Nuit des longs couteaux

Extrait de « Claude Morin, un espion au sein du Parti Québécois »

Sans vouloir ne minimiser d’aucune façon l’importance des révélations de Frédéric Bastien, on peut cependant affirmer que la révélation, si elle avait eu lieu à ce moment-là, qui aurait réellement fait « capoter les manœuvres de Trudeau », était celle du rôle joué par Claude Morin, en tant qu’agent rémunéré des services secrets canadiens, au sein du Parti Québécois et plus particulièrement dans la préparation de la position du Québec dans ces négociations constitutionnelles.

Il n’y avait pas que les juges qui parlaient à l’entourage du premier ministre Trudeau…

Voici un bref rappel du rôle joué par Claude Morin lors des négociations.
Dans Les choses telles qu’elles étaient, Morin écrit : « Je conclus de l’expérience de 1980 que la population a rejeté l’orientation souverainiste non à cause de circonstances accidentelles, mais pour des motifs ancrés en elle. Indéracinables. » En fait, Morin avait rejeté cette option bien avant que le peuple se prononce. À l’occasion du vingtième anniversaire du référendum, il reconnaît, dans un aveu non équivoque, que « ce serait mentir que de dire qu’il n’y avait qu’une seule chose qui pouvait résulter de l’opération, soit la souveraineté totale et complète. » Il précise alors qu’un référendum gagnant aurait pu aboutir à une forme de renouvellement du fédéralisme.

Mais la mission de Morin n’était pas terminée. Après la défaite référendaire, il propose de façonner un front commun avec les provinces anglophones afin de forcer le gouvernement fédéral à négocier une nouvelle fédération canadienne qui tienne compte des demandes du Québec. Il insiste pour se faire accompagner à la conférence fédérale-provinciale par ses amis : « Je n’y vais que si je suis accompagné. Je me suis donc arrangé pour faire nommer deux de mes amis avec lesquels je m’entendais très bien : Claude Charron et Marc-André Bédard », écrit-il dans Les choses telles qu’elles étaient. Les qualités des deux larrons se résument à être des amis de Morin, car Charron n’est pas juriste et Bédard, qui est juriste, ne parle pas anglais ! La conférence est un échec.

En avril 1981, trois jours après la réélection du Parti Québécois, Morin convainc Lévesque de s’allier à sept premiers ministres des provinces anglophones et de former avec eux le front commun des provinces qui s’oppose au rapatriement unilatéral de la constitution. Seuls l’Ontario et le Nouveau-Brunswick font alliance avec Ottawa. La position du front commun des provinces est la suivante : la Constitution canadienne ne pourra être rapatriée et modifiée qu’avec l’accord des deux tiers des provinces représentant 50% de la population.

Le front commun demande également le retrait du projet de charte des droits et libertés, lequel affaiblirait trop, selon eux, le pouvoir des provinces. Pour la première fois de son histoire, le Québec ne revendique pas le droit de veto qu’il peut exercer pour tout changement constitutionnel.

En échange de cet abandon, Morin propose que toutes les provinces, dans l'éventualité où elles ne désireraient pas appliquer certaines modifications constitutionnelles, aient un droit de retrait avec compensation financière. En cas d’échec, Morin peut toujours prétendre qu’il retournera à la position traditionnelle du Québec, celle qui inclut son droit de veto, mais par cet accord, il signifie au reste du Canada que ce droit est négociable. Dorénavant, le rapport de force du Québec réside essentiellement dans le front commun des provinces. Si celui-ci éclate, la position du Québec s’effondre.

Dans les premières heures de la conférence constitutionnelle, Lévesque lance à Trudeau le défi de consulter la population avant de s’adresser au Parlement britannique pour le rapatriement de la Constitution. Trudeau relève le défi et propose de soumettre la charte à un référendum national. Lévesque accepte, convaincu qu’il gagnerait au Québec.

Mais les autres provinces ne veulent pas d’un référendum. Le front commun vacille. Trudeau triomphe. Au cours de la dernière nuit de la conférence, pendant que la délégation du Québec festoie à l'hôtel Plaza de la Chaudière à Hull, de l’autre côté de la rivière aux Outaouais, les provinces anglophones négocient avec le gouvernement fédéral.

Le lendemain de ce qui sera qualifié de la « nuit des longs couteaux », le Québec apprend que le front commun n’existe plus. Les provinces anglophones acceptent la charte des droits et libertés, mais avec une clause nonobstant. Une province pourra se soustraire de certains aspects de cette charte, mais le droit de retrait se fera sans compensation financière.

Le Québec perd sur tous les fronts. Il n’a plus de droit de veto ni de droit de retrait avec compensation. Trudeau pourra rapatrier la Constitution et y intégrer la charte des droits et libertés, dont une des principales caractéristiques est d’avoir été taillée sur mesure pour invalider des pans entiers de la Charte de la langue française, la loi 101.

Lévesque est dévasté, le Québec s’est fait lessiver. Comment cela a-t-il été possible? Claude Charron déclare par la suite que la délégation du Québec était « mal préparée ». Est-ce suffisant comme explication?

Jacques Parizeau avait été tenu à l’écart de la délégation, mais il était allé jeter un coup d’œil sur ce qui se passait. Le spectacle, confiera-t-il plus tard, était désolant. « L’équipe du tonnerre » de Claude Morin, avec le non-juriste Claude Charron et l’unilingue Marc-André Bédard, fonctionnait de façon tout à fait débraillée.

Plus inquiétant encore, circulaient librement au sein des membres de la délégation des documents estampillés « secret » du gouvernement fédéral sur lesquels Claude Morin avait «miraculeusement» réussi à mettre la main. La délégation était euphorique : les documents dévoilaient toute la stratégie fédérale!

Parizeau trouva que tout cela ne sentait pas bon et s’empressa de revenir au Québec pour ne pas être associé à ce qui s’y déroulait.

Quelques semaines après le désastre de la conférence constitutionnelle, Loraine Lagacé informe René Lévesque, preuves à l’appui, que Claude Morin est un agent rémunéré des services secrets canadiens. Lévesque accuse le coup et, selon toute vraisemblance, est victime à ce moment-là d’un léger infarctus. Il exige de Morin sa démission; celui-ci obtempère.