À Manawan, communauté atikamekw enclavée au nord de Joliette, la crise du logement ne se résume pas à un manque de maisons. Elle se vit au quotidien, dans des conditions souvent indignes : surpeuplement extrême, insalubrité, difficulté d’accès aux matériaux de construction, isolement géographique. Mais au-delà des maisons qui manquent ou qui se dégradent, c’est tout un système qui est mis en cause.
C’est ce que met en lumière une récente recherche menée par Amnistie internationale, à la demande même de la communauté.
Une crise connue, mais ignorée
L’origine de cette recherche remonte à une visite de la secrétaire générale d’Amnistie internationale, Agnès Callamard, à Manawan. « À la suite de cette visite, le chef de Manawan a demandé à Amnistie internationale de se pencher sur le cas du logement, puisqu’après des années d’efforts, il n’obtenait pas de résultats de la part des gouvernements », explique Josée Marie Robitaille, conseillère principale en communications à Amnistie.
Le cas de Manawan n’est toutefois pas isolé. Les chiffres sont éloquents : il manquerait environ 10 000 logements dans les communautés autochtones du Québec, tandis que plus de 8 000 habitations nécessitent des réparations et près de 4 000 doivent être décontaminées en raison de moisissures. À cela s’ajoute un déficit majeur d’infrastructures : près de 10 000 terrains ne sont toujours pas reliés à des services essentiels, comme l’aqueduc, les égouts ou l’éclairage.
Encore aujourd’hui, la majorité des Autochtones vivant dans les réserves dépendent du logement social, un indicateur clair d’un système structurellement inadéquat.
Un héritage colonial toujours présent
Au cœur du problème : des politiques héritées de la période coloniale, notamment la Loi sur les Indiens. Celle-ci limite fortement la capacité des communautés à développer leur propre parc immobilier.
« Les communautés autochtones ne sont pas propriétaires de la terre qu’elles habitent, ce sont des terres de la Couronne. Elles ne peuvent donc pas contracter une hypothèque pour construire des maisons », explique Mme Robitaille.
Pour Amnistie internationale, cette situation constitue un exemple de racisme systémique. Elle contrevient également aux normes définies par les Nations unies, qui stipulent qu’un logement convenable doit être sécuritaire, salubre, accessible, et respecter les réalités culturelles des populations.
Vivre à vingt sous le même toit
À Manawan, les conséquences sont concrètes et alarmantes. En 2024, on comptait en moyenne 7,8 personnes par logement, une hausse par rapport à 6,6 en 2018. Dans certains cas, jusqu’à 17 personnes vivaient sous un même toit.
Lors d’un recensement réalisé pendant la pandémie, 292 des 361 logements visités abritaient au moins une personne vulnérable — aîné, nourrisson, femme enceinte ou personne ayant des problèmes de santé.
« Si vous vivez à vingt dans une maison, si vous n’êtes pas capable d’échapper à un cycle de violence parce que vous n’avez pas d’endroit où aller… », souligne Mme Robitaille. Le manque de logements adéquats augmente les risques de violence, notamment pour les femmes et les enfants, parfois contraints de demeurer dans des situations dangereuses faute d’alternative.
Un milieu de vie fragilisé
Le logement, rappelle Amnistie, ne se limite pas à un toit : il constitue le cœur du milieu de vie. Or, à Manawan, ce milieu est profondément fragilisé.
« Il n’y a pas d’endroit pour les jeunes pour qu’ils puissent se rassembler, s’épanouir. Ça a un effet sur leur développement », explique Mme Robitaille.
À cela s’ajoute l’absence de logements adaptés pour les personnes en situation de handicap – un autre indicateur de l’inadéquation des infrastructures.
Dans l’ensemble des communautés autochtones du Québec, 51 % des logements nécessitent des réparations et 32 % des rénovations majeures, tandis que 14 % des ménages vivent en situation de surpeuplement.
L’isolement, un facteur aggravant
À ces difficultés s’ajoute l’éloignement géographique. Pour se rendre à Manawan, il faut emprunter une route forestière de gravier pendant près d’une heure.
« Il n’y a pas de quincaillerie à Manawan. Tout coûte plus cher, les entrepreneurs hésitent à venir », explique Mme Robitaille. Cet isolement complique l’entretien des habitations et accentue la crise.
De la crise du logement à l’itinérance
Les conséquences de cette situation dépassent largement les frontières de la communauté. Le manque de logements contribue directement à l’itinérance autochtone dans les centres urbains.
Au Québec, les Autochtones représentaient 13 % des personnes en situation d’itinérance en 2022, soit une proportion cinq fois supérieure à leur poids démographique. À Montréal, ils constituaient déjà 12 % de l’itinérance visible en 2018.
« C’est un autre enjeu », reconnaît Mme Robitaille – mais un enjeu intimement lié à la crise du logement dans les communautés d’origine.
Des solutions connues, mais peu mises en œuvre
Face à cette situation, les solutions ne manquent pas. Amnistie internationale recommande d’abord un financement accru, mais insiste sur un changement fondamental d’approche.
« Il faut travailler avec les communautés, écouter leurs besoins. Les solutions doivent leur ressembler », affirme Mme Robitaille.
Cela implique notamment de permettre aux communautés de reprendre le contrôle de leur développement, notamment en facilitant l’accès à la propriété ou à des mécanismes de financement adaptés.
Ces principes rejoignent ceux de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, qui exige la participation et le consentement des peuples autochtones.
Réconciliation : des paroles aux actes
Pour Amnistie internationale, la crise du logement à Manawan constitue une violation claire des droits humains – et un test pour le processus de réconciliation au Canada.
« La réconciliation, c’est permettre aux communautés autochtones de s’épanouir et de regarder en avant », rappelle Mme Robitaille.
Mais tant que des familles continueront de vivre entassées dans des logements inadéquats, sans accès à des conditions de vie décentes, cette réconciliation restera inachevée.
À Manawan, comme ailleurs, le droit au logement n’est pas seulement une question d’habitation. Il est le fondement même de la dignité humaine.

