Cet article fait partie d'une série de deux sur Churchill Falls. Cliquez ici pour lire le premier article.
Le contrat de 1966 de Churchill Falls a provoqué un profond ressentiment des Terre-Neuviens à l’égard du Québec. L’objet du contentieux? Le prix ridicule payé pour les kWh. Au début du contrat, il est fixé à 0,28253 cent le kilowattheure pour 90% de la production et 0,1 le kWh pour les dix restants. Après 45 ans, un renouvellement automatique s'applique pour un autre 25 ans au prix encore plus bas de 0,2 le kWh sur des ventes annuelles d’environ 30 milliards de kWh. Aujourd’hui, ce tarif est 20 fois moins que le coût moyen de production de l’électricité au Québec.
De plus, les Terre-Neuviens soulignent qu’Hydro-Québec était assise des deux côtés de la table lors des négociations. Brinco avait offert à la Shawinigan Engineering 20% des actions de CFLCo et une place au conseil d’administration, qui reviendra à Hydro-Québec avec la nationalisation de la Shawinigan, ce qui lui aurait permis d’avoir accès à des données confidentielles concernant la situation précaire de CFLCo. Des investissements de la Caisse augmenteront la part du Québec à 34,2% lui octroyant un droit de veto.
Québec réplique en disant que Terre-Neuve n’avait pas le bassin d’usagers (population, entreprises ou industries), ni les capacités financières, ni l’expertise en ingénierie ou en construction lui permettant de mener à bien un projet d’une telle envergure, en omettant de mentionner le soutien financier et l’expertise des Américains à Hydro-Québec
Selon les auteurs de Maîtres chez eux, les superprofits enregistrés par Hydro-Québec ont permis à la société d’État de repousser la construction des barrages de la Baie-James. C’est ce qui explique le sous-titre de leur livre : « Churchill Falls, la fondation d’Hydro-Québec au Labrador ».
Ils citent Robert A. Boyd, directeur général d’Hydro-Québec : « À cause des économies annuelles considérables et à cause de la réduction essentielle de nos investissements qu’elle nous permettait, l’achat de l’énergie des chutes Churchill représente pour Hydro-Québec la planche de salut qui nous permettra de traverser avec succès cette période difficile dans la croissance d’Hydro-Québec. (22 septembre 1966.) »
La frontière
La frontière entre les deux provinces au Labrador a été un autre objet de litige. Le Québec ne reconnaissait pas la décision de 1927 du Comité judiciaire du Conseil privé du Royaume-Uni, qui a tranché en faveur de Terre-Neuve sur la délimitation de la frontière. D’ailleurs, le mot « frontière » est absent du contrat. On parle plutôt de « point de livraison » de l’électricité.
Le Québec – sous le gouvernement Taschereau – a tenté d’acheter le Labrador. Une fois Terre-Neuve devenue une province canadienne (1949), les gouvernements de Daniel Johnson et de Robert Bourassa ont proposé de redessiner le tracé de la frontière en échange de l’ouverture du contrat.
Ce qui enquiquine Hydro-Québec, c’est que la tête des eaux de cinq rivières, qui coulent vers le Québec (Saint-Paul, Saint-Augustin, Petit Mecatina, Natashquan et Moisie), se trouve sur le territoire appartenant à Terre-Neuve.
Terre-Neuve a porté sa cause devant la Cour suprême. Entre le dépôt de la demande en justice et l’ouverture des audiences, il s’est écoulé six ans! La Cour a réduit le débat à l’interprétation de la notion de « faisable et économique ». Terre-Neuve a été déboutée.
Nullius « no more »
Tout au long des négociations et de l’exploitation de Churchill Falls, les Autochtones ont été ignorés. Terre-Neuve et Ottawa avaient même omis, lors de l’adhésion de la province au Canada, en 1949, d’appliquer la Loi sur les Indiens aux communautés du Labrador. Le Labrador était considéré comme une Terra nullius.
Mais les ravages causés par les inondations liées au barrage, la lutte des Cris à la Baie-James, l’abandon du projet de Grande-Baleine, ont entraîné leur mobilisation. Aussi, lorsqu’en 1998, Lucien Bouchard et Brian Tobin se rendent à Churchill Falls pour dévoiler une entente qui prévoit des barrages à Muskrat Falls et Gull Island, le détournement des eaux des rivières St-Jean et Romaine vers Churchill Falls, les Innus bloquent le trajet entre l’aéroport et le village en scandant : « Brian Tobin et Lucien Bouchard, rentrez chez vous. » Les deux premiers ministres sont contraints de fuir dans une fourgonnette et doivent à nouveau se sauver lorsqu’ils tentent de tenir une conférence de presse improvisée dans une cabane au bord du fleuve Churchill.
Leurs revendications (compensation financière, reconnaissance des titres aborigènes, études d’impact environnemental, partenariat) sont appuyées devant les instances internationales par une dénonciation d’« une vaste entreprise de colonialisme et d’impérialisme économique ».

