« Quand on est en Gaspésie, on est très proche des origines de la Terre. » Cette phrase du réalisateur Carlos Ferrand résume bien l’esprit de L’aventurine, un documentaire à la fois contemplatif, historique et profondément humain qui prendra l’affiche au Québec le 22 mai prochain.

Produit par Nicolas Paquet pour Franc Doc, le film a remporté le Grand Prix du jury au festival Vues sur mer à Gaspé et a été présenté récemment aux Rendez-vous Québec Cinéma lors d’une soirée tapis bleu. Mais au-delà des honneurs, L’aventurine se distingue surtout par son regard singulier sur la Gaspésie : un territoire où se rencontrent géologie, mémoire collective, création artistique et résistance écologique.

Une rencontre déterminante avec la Gaspésie

Carlos Ferrand raconte être tombé amoureux de la région au début des années 2000, lors d’un tournage à Matane pour la maison de production de Vic Pelletier.

« On est allé dans la vallée de la Matapédia en hiver », raconte-t-il. « Il y a eu un seul camion qui nous a dépassés dans toute la vallée. Pour moi, c’était un baptême de glace. Fantastique. »

Né au Pérou, Ferrand dit avoir retrouvé en Gaspésie quelque chose qui lui rappelait son pays d’origine : « La beauté et la force » d’un territoire habité profondément par la nature.

Cette fascination est au cœur du film. L’aventurine adopte la forme d’un documentaire-road movie où la caméra voyage à travers la péninsule à la rencontre de biologistes, d’historiens, d’artistes, de militants écologistes, d’enfants et de simples citoyens attachés à leur milieu de vie.

« On ne savait jamais ce qui nous attendrait », explique Ferrand. « C’est ça aussi l’aspect aventure. »

Entre géologie et magie

Le titre du film intrigue. L’aventurine est une pierre semi-précieuse, une agate aux reflets scintillants. Mais le choix du titre évoque aussi l’aventure et l’esprit des récits de Jules Verne.

« Michel Giroux, le monteur du film, lisait Jules Verne pendant le montage », raconte Ferrand. « Cette idée de partir à la recherche de la connaissance et de l’aventure nous a beaucoup inspirés. »

Le film explore ainsi une Gaspésie où chaque lieu semble contenir plusieurs couches d’histoire. Il y a Percé et son célèbre rocher, bien sûr, mais aussi Miguasha, ce site paléontologique exceptionnel où l’on retrouve les traces des premiers animaux ayant quitté les océans pour vivre sur terre.Un road movie poétique au cœur de la Gaspésie

« Quand on regarde les falaises de Miguasha, si on ne connaît pas leur histoire, on ne voit qu’une falaise », explique Ferrand. « Mais toute l’histoire de la planète est inscrite dans ces strates-là. »

Cette volonté de révéler l’invisible traverse tout le documentaire. Une plante qui met vingt ans avant de fleurir, la disparition graduelle des oiseaux marins, les transformations du littoral : le film invite à regarder autrement ce territoire que plusieurs Québécois croient pourtant bien connaître.

La mémoire des résistances

Mais L’aventurine ne se limite pas à la contemplation des paysages. Le film fait aussi revivre certaines pages marquantes de l’histoire culturelle et politique gaspésienne.

On y retrouve notamment des références à la célèbre Maison du pêcheur de Percé, ce lieu mythique où se sont croisés, à la fin des années 1960, Paul Rose, Jacques Rose et plusieurs jeunes militants influencés par les mouvements contestataires de l’époque.

Le documentaire intègre des images d’archives du film Pitié pour les étranges de Daniel Payette afin d’évoquer cette période bouillonnante.

« Carlos voulait parler des résistants », explique Nicolas Paquet. « Des gens qui protègent la nature, l’histoire et l’héritage culturel. »

Ferrand parle même d’ « alertistes », un mot qui lui serait apparu en rêve et qui désigne ces personnes qui tentent d’alerter la société face aux menaces pesant sur le vivant.

Le film évoque également le passage en Gaspésie d’André Breton pendant la Seconde Guerre mondiale. Exilé à New York sous le régime de Vichy, le père du surréalisme découvre Percé au début des années 1940 et y écrit une partie de son célèbre ouvrage Arcane 17.

« Il est tombé en amour avec l’esprit de la place », raconte Ferrand.

Une présence autochtone essentielle

Le documentaire rappelle aussi que la Gaspésie est d’abord un territoire que les Micmacs occupent depuis plus de 10 000 ans.

Pour Ferrand, cette dimension était incontournable. Il cite l’historien Jean-Marie Thibault, qui rappelle dans le film que les peuples autochtones occupent le territoire depuis « deux fois et demie l’âge des pyramides d’Égypte ».

« Quand ils revendiquent leurs droits, ils s’appuient sur du solide », souligne le réalisateur.

Cette mise en perspective historique contribue à élargir le regard porté sur la région. La Gaspésie apparaît non seulement comme un décor spectaculaire, mais comme un territoire traversé par des mémoires multiples.

Un film contre le défaitisme

Bien que le documentaire aborde les crises environnementales actuelles – disparition des oiseaux, menace sur les caribous, érosion des milieux naturels – Ferrand refuse le ton catastrophiste.

« On ne voulait pas faire un film sur le défaitisme », insiste-t-il. « On voulait faire un film qui mette les gens de bonne humeur. »

Dans un contexte mondial marqué par les guerres, les crises politiques et l’écoanxiété, le réalisateur estime qu’il est essentiel de montrer des personnes qui prennent soin du territoire plutôt que de simplement accumuler les constats alarmants.

Cette approche se reflète dans la mise en scène elle-même. Tourné en trois saisons différentes afin de capter les multiples visages de la nature gaspésienne, L’aventurine privilégie la beauté, la lenteur et l’émerveillement.

Le film s’ouvre d’ailleurs sur une animation dessinée à la main, volontairement inachevée, comme une esquisse du voyage à venir.

La musique comme voix du territoire

La musique occupe aussi une place importante dans le documentaire. On y retrouve notamment la chorale Les Voyous, dirigée par Mathilde Côté, de Grande-Vallée.

« La musique n’est pas là seulement pour créer une ambiance », précise Ferrand. « Elle fait partie intégrante du film à travers les voix des Gaspésiens eux-mêmes. »

Les textes chantés sont tirés de l’œuvre d’Anne Hébert, autre figure marquante inspirée par la Gaspésie.

Au fil du documentaire apparaissent également les traces laissées par plusieurs artistes et intellectuels qui ont été fascinés par la région : Riopelle, Pellan, Borduas ou encore l’écologiste Pierre Dansereau.

Tous semblent avoir trouvé dans la péninsule un territoire propice à la réflexion, à la création et à une certaine forme de liberté.

Un cinéma enraciné dans les régions

Pour Nicolas Paquet, dont la maison de production FrancDoc est installée dans le Bas-Saint-Laurent, L’aventurine s’inscrit dans une démarche plus large visant à faire entendre les réalités régionales et les enjeux environnementaux contemporains.

« La Gaspésie influence profondément les gens qui y vivent ou qui y passent », affirme-t-il. « Le film montre comment un territoire peut transformer le regard qu’on porte sur le monde. »

À l’heure où plusieurs documentaires environnementaux misent sur l’urgence et l’angoisse, L’aventurine choisit plutôt la poésie, la curiosité et l’attention au vivant.

Un film qui donne envie, non seulement de visiter la Gaspésie, mais surtout de mieux écouter ce qu’elle a à raconter.

Pour connaître les horaires des représentations dans les différentes régions du Québec : francdoc.com