Lors de mon séjour à Paris, j’ai été invité à participer à une conférence organisée par la Confédération générale du travail (CGT) sur le thème « Colonisations et impérialismes d’hier à aujourd’hui ». Le sociologue Saïd Bouamama, membre du Front uni des immigrations et des quartiers populaires, a livré la première intervention de la soirée.

Son exposé visait à replacer le colonialisme dans une perspective historique globale liée au développement du capitalisme et aux formes contemporaines de domination impérialiste.

Colonialisme et capitalisme : une même histoire

D’entrée de jeu, Saïd Bouamama a insisté sur la nécessité de clarifier des notions souvent utilisées de manière confuse dans le débat public : colonialisme, impérialisme, capitalisme et racisme. Selon lui, ces phénomènes sont intimement liés et ne peuvent être compris séparément.

Le sociologue a soutenu que le capitalisme constitue le premier mode de production de l’histoire humaine qui ne peut survivre qu’en s’étendant continuellement. La concurrence économique pousserait les capitaux à investir et à conquérir sans cesse de nouveaux marchés, sous peine de disparaître. Cette dynamique d’expansion aurait d’abord transformé les sociétés européennes avant de s’étendre aux Amériques, à l’Afrique et à l’Asie.

À rebours d’une lecture qui ferait du colonialisme un phénomène apparu après le capitalisme, Bouamama affirme que les deux réalités se sont développées simultanément. La conquête des Amériques, les massacres de populations autochtones et le pillage des ressources auraient permis ce que Karl Marx appelait « l’accumulation primitive », ouvrant la voie au capitalisme industriel européen.

On peut donc définir le colonialisme comme étant la généralisation du capitalisme à l'ensemble du monde. Une des premières choses que fait le colonialisme lorsqu'il s'empare d'un pays, c’est d'imposer la propriété privée. « En Algérie, par exemple, on a convoqué tous les membres des tribus qui avaient une propriété collective de la terre pour imposer à ce que chaque chef de famille soit propriétaire privé. Les premières mesures de l’État sioniste en Israël en 1948, c'est de refaire le même type de lois qui obligent les paysans palestiniens à passer de la propriété collective à la propriété privée. »

La construction historique du racisme

Dans cette perspective, le racisme moderne serait lui aussi une construction historique liée à la colonisation. Bouamama distingue l’ethnocentrisme ou la xénophobie des sociétés anciennes du racisme contemporain, qu’il fait remonter à 1492, avec la Reconquista espagnole et la conquête des Amériques.

Selon lui, ce racisme repose sur trois postulats : l’existence supposée de « races », leur hiérarchisation et la prétendue légitimité de certaines à dominer les autres. Cette idéologie aurait servi à justifier l’exploitation coloniale.

Le conférencier estime toutefois que les formes du racisme ont évolué avec celles du colonialisme. Au racisme biologique des XIXe et XXe siècles aurait succédé, après les indépendances, un racisme culturaliste. Les peuples anciennement colonisés ne seraient plus présentés comme biologiquement inférieurs, mais comme culturellement incompatibles avec le progrès.

Il a cité à ce sujet un discours prononcé à Dakar par Nicolas Sarkozy affirmant que « les peuples africains ne sont pas rentrés dans l’histoire, parce qu’ils ont des cultures qui sont contradictoires avec la rationalité, le développement et le progrès », une déclaration qu’il interprète comme l’expression de ce racisme culturaliste.

Bouamama avance également l’idée d’un « racisme civilisationnel », influencé par la théorie du « choc des civilisations » de Samuel Huntington. Cette vision opposerait des civilisations prétendument démocratiques à d’autres jugées incompatibles avec la modernité.

Les formes du colonialisme contemporain

Pour Bouamama, le colonialisme peut être défini comme la mise en dépendance économique d’un peuple au profit d’un autre. L’occupation militaire ne serait qu’un moyen parmi d’autres. Aujourd’hui, le néocolonialisme fonctionnerait surtout à travers la dette, les politiques du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale.

Le sociologue a proposé une typologie des formes de colonialisme. Il distingue d’abord le colonialisme d’exploitation, fondé sur l’extraction des richesses sans implantation massive de colons, comme dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne. Il évoque ensuite le colonialisme de peuplement, visant au remplacement d’une population par une autre, qu’il associe notamment à la situation actuelle en Palestine et à la politique d’Israël.

Enfin, il avance l’idée d’un « colonialisme collectif », illustré selon lui par le cas de la République démocratique du Congo, où plusieurs puissances impérialistes se partageraient l’exploitation des ressources stratégiques.

Les conséquences sociales du colonialisme

Saïd Bouamama a longuement insisté sur les effets du colonialisme dans les sociétés européennes elles-mêmes. Les profits tirés des colonies auraient permis aux classes dominantes de concéder certains acquis sociaux afin d’atténuer les conflits avec le mouvement ouvrier.

Il a aussi dénoncé la persistance de représentations racistes dans les médias et la culture populaire française, appelant à « décoloniser la société française ». Selon lui, les imaginaires hérités de l’époque coloniale continuent de structurer les perceptions des populations noires, arabes et musulmanes.

Dans les pays colonisés, le colonialisme aurait provoqué une désorganisation durable des économies locales. Bouamama a pris l’exemple des infrastructures africaines, construites principalement pour exporter les ressources vers les anciennes métropoles plutôt que pour favoriser les échanges régionaux.

S’appuyant sur les analyses du révolutionnaire bissau-guinéen Amílcar Cabral, il a affirmé que le colonialisme avait « interrompu l’histoire » des peuples colonisés en empêchant leur développement autonome.

Colonialisme, fascisme et impérialisme

Le sociologue a également établi un parallèle entre colonialisme et fascisme, reprenant une formule d’Aimé Césaire selon laquelle Adolf Hitler aurait appliqué en Europe des méthodes déjà expérimentées dans les colonies : camps de concentration, déportations et violences systématiques.

Selon Bouamama, la situation coloniale représente le « rêve du capitalisme » : une main-d’œuvre privée de droits et entièrement soumise aux exigences économiques.

Abordant les formes contemporaines de l’impérialisme, il a présenté la disparition de l’URSS comme un tournant ayant permis l’émergence d’une hégémonie états-unienne sans contrepoids. Les guerres menées en Irak, au Soudan et contre l’Iran participeraient, selon lui, d’une stratégie visant à empêcher l’émergence d’États capables de résister à cette domination.

Il a également évoqué le rôle d’États vassaux servant de relais régionaux, citant notamment le Rwanda dans la région des Grands Lacs. Selon lui, l’exploitation du coltan congolais suppose le maintien d’une déstabilisation chronique du Congo depuis près de trente ans.

Des interventions tournées vers les luttes actuelles

En conclusion, Bouamama a plaidé pour une articulation étroite entre luttes anticapitalistes et combats anticoloniaux. Être syndicaliste sans être anticolonialiste constituerait, selon lui, une contradiction majeure. Reprenant une formule d’Antonio Gramsci, il a décrit notre époque comme un moment où « le vieux monde se meurt » tandis que le nouveau tarde à naître, laissant émerger « des monstres », dont Donald Trump serait aujourd’hui l’une des incarnations.

D’autres intervenants ont ensuite élargi la réflexion. Sylvain Goldstein, un militant de la CGT, a affirmé que la colonisation se poursuit encore aujourd’hui, évoquant la situation des Kanaks en Nouvelle-Calédonie.

Un membre du syndicat SEIU, Nicholas Allen, a pour sa part décrit les États-Unis comme des « agents du chaos », dénonçant la montée des discours anti-immigration et raciste sous Donald Trump. Il a toutefois souligné l’importance des mobilisations citoyennes et syndicales contre les politiques migratoires américaines.

Enfin, Denise Gagnon et moi-même avons évoqué les répercussions de l’élection de Trump au Canada, notamment la montée d’un discours antisyndical, anti-immigration et antiféministe avec un discours raciste décomplexé. Nous avons cité en exemple le projet de loi québécois instaurant des cotisations syndicales facultatives, présenté comme une attaque contre les contre-pouvoirs syndicaux.

La soirée s’est terminée par la lecture, par Michèle Renard, d’un témoignage dénonçant le blocus américain contre Cuba. « La faim à Cuba n’est pas un accident, a-t-elle dit. C’est une politique d’État du gouvernement des États-Unis, affinée pendant 60 et durcie par Donald Trum et appliquée avec acharnement par Marco Rubio. Ils appellent cela de la pression économique. Moi, j’appelle cela du terrorisme par la faim ».