L’auteur est député du Bloc Québécois

Avant son entrée en politique, Mark Carney était perçu comme un banquier pro‑environnement et a même été l’Envoyé spécial des Nations Unies pour l’Action climatique. Dans son livre paru en anglais sous le titre Value(s), il rappelle l’importance de l’environnement pour l’équité intergénérationnelle et la dette climatique qu’on laisse aux générations futures.

Qu’à cela ne tienne, une fois devenu premier ministre, Carney fait volte-face. Il affirme vouloir faire du Canada une superpuissance énergétique et défait, morceau par morceau, les mesures mises en place par son prédécesseur Justin Trudeau. Il s’emploie à promouvoir l’expansion des hydrocarbures dans les sables bitumineux, soit le pétrole le plus polluant de la planète.

Certes, l’élection de Donald Trump, avec son discours propétrole et anti‑environnement, a marqué le contexte. Or, son arrivée n’a pas modifié les plans de lutte contre les changements climatiques des autres pays, notamment en Europe. Même certains États américains gardent le cap, comme la Californie.

S’ajoute à cela la menace d’indépendance de l’Alberta, à laquelle il cherche à plaire. Le protocole d’entente avec cette province déroule le tapis rouge aux hydrocarbures, encore au détriment de l’environnement. Enfin, on ne peut passer sous silence les intérêts de Brookfield, qui détient pour 16 milliards $ d’oléoducs. Ayant dirigé l’entreprise avant son entrée en politique, Carney y détiendrait toujours une participation d’une dizaine de millions de dollars.

L’héritage de Trudeau

L’approche de son prédécesseur, Justin Trudeau, a consisté à mettre en place des mesures de protection de l’environnement tout en subventionnant largement l’industrie pétrolière et gazière et en stimulant son développement.

Par exemple, sous son gouvernement, plus de 1200 milliards $ ont été investis par les banques canadiennes dans le secteur des hydrocarbures, incluant des nouveaux projets. Ottawa a dépensé plus de 34 milliards $ pour la construction du pipeline Trans Mountain et a annoncé plus de 83 milliards $ en subventions diverses à cette industrie : recours accru au nucléaire pour extraire le pétrole, permettant d’économiser ainsi du gaz exportable, production d’hydrogène à partir du gaz et stockage du carbone.

À ce sujet, rappelons que l’Agence internationale de l’énergie, un organe de l’OCDE, estime que les pays commettraient une grave erreur en plaçant le captage du carbone au cœur de leur stratégie environnementale.

Parallèlement, Justin Trudeau a instauré une taxe carbone pour les provinces ne disposant pas de mesures de réduction des émissions, et a proposé un plafonnement des émissions du secteur des hydrocarbures. Il s’était engagé à planter deux milliards d’arbres, à créer un fonds pour subventionner le transport en commun et à adopter une norme favorisant la disponibilité de véhicules à zéro émission.

La faucheuse Carney

Le premier décret de Mark Carney a été d’abolir la taxe carbone pour les particuliers. Il a néanmoins choisi, pendant sa campagne électorale, d’envoyer les chèques de remboursement liés à cette taxe, bien qu’elle ne soit plus perçue. Une opération qui a coûté 814 millions $ aux contribuables québécois.

Plus récemment, il a suspendu temporairement la taxe d’accise sur les carburants. Sans surprise, cette réduction à la pompe a rapidement été compensée par une hausse des marges de raffinage, annulant ainsi le rabais pour les consommateurs tout en creusant le déficit de 2,4 milliards $ supplémentaires.

Dans son budget de l’automne dernier, le gouvernement a choisi de prolonger et de bonifier les subventions à l’industrie pétrolière et gazière. Il a également décidé d’abolir le plafonnement des émissions pour ce secteur. Il prévoit des coupes de 15 % au ministère de l’Environnement et du Changement climatique, met fin au programme de plantation de deux milliards d’arbres et abolit certains programmes de transition écologique, dont celui des Maisons plus vertes.

Le gouvernement a par ailleurs coupé son fonds destiné au transport collectif de 5 milliards $, réduit son financement climatique international de 812 millions $ et rend caduques les règles sur l’écoblanchiment, limitant ainsi la capacité de tenir les entreprises responsables. Au lendemain de ces changements, les publicités télévisées pour le projet de captage du carbone de Pathways Project ont refait leur apparition.

En avant toute, Carney pèse sur le gaz!

Il y a un an, à la suite de son élection, le gouvernement Carney a fait adopter le projet de loi C‑5 sous bâillon, avec l’appui des conservateurs. Cette loi permet de contourner douze lois et sept règlements, dont plusieurs touchent l’environnement, afin d’accélérer la réalisation de grands projets désignés, notamment la construction de nouveaux oléoducs.

On a annoncé l’expansion du pipeline Trans Mountain, qui devrait passer de 300 000 à 400 000 barils par jour, de même que l’approbation de l’expansion du gazoduc Westcoast en Colombie-Britannique, un projet de 4 milliards $ qui ajoute 139 km de pipelines. De plus, un appui supplémentaire d’un milliard $ a été accordé au projet Baie du Nord.

Le récent protocole d’entente Canada–Alberta réduit le prix du carbone industriel, qui atteindra 130 $ la tonne d’ici 2040 plutôt que 170 $ dès 2030. Selon L’Institut climatique du Canada, cela équivaut au prix d’un Timbit par baril de pétrole en 2040.

Le protocole prévoit aussi la construction d’un nouveau pipeline, dont les travaux pourraient débuter à l’automne 2027, et suspend le Règlement sur les énergies propres. Le gouvernement a aussi effectué d’autres reculs environnementaux et a annoncé d’autres mesures de soutien à l’industrie des hydrocarbures.

Drill, baby, drill

Tout cela fait dire à Patrick Bonin, porte-parole du Bloc Québécois en matière d’Environnement et de Changements climatiques : « L’Alberta pourra ainsi bénéficier d’un passe-droit du fédéral qui stimulera le secteur pétrogazier, déjà premier émetteur de GES au Canada. Les libéraux plient donc encore devant l’industrie fossile et se collent au programme conservateur. C’est “drill, baby, drill” : plus de pipelines, de pétrole et de gaz, et au diable le climat. Ottawa fait le choix de l’économie du passé, au détriment du Québec, qui table sur les énergies propres et porteuses d’avenir. »

Il n’est donc pas étonnant que l’ancien ministre de l’Environnement, Steven Guilbault, ait quitté le Conseil des ministres et critique ouvertement le chef de son parti. Il affirme que « ce qui est proposé, factuellement, en termes de modifications aux différentes lois, va plus loin que ce que le premier ministre Harper avait proposé à l’époque ».

Les analystes et commentateurs s’entendent pour dire qu’il a raison : les libéraux de Carney soutiennent davantage le secteur des hydrocarbures et affaiblissent davantage les protections environnementales que ne l’ont jamais fait les conservateurs. Ce n’est pas peu dire.

Les intérêts américains

Tout cela survient au moment même où, avec la guerre en Iran et le blocage du détroit d’Ormuz, le prix des hydrocarbures s’envole et les compagnies pétrolières engrangent des profits record. Or, la majorité des bénéfices des pétrolières de l’Ouest est dirigée vers les États‑Unis, puisque leurs intérêts sont majoritairement détenus par des investisseurs américains. Et il n’est surtout pas question de taxer ces surprofits.

Comme l’a déclaré en 2023 au journal 24 heures, Catherine McKenna, ancienne ministre de l’Environnement sous Justin Trudeau : « Nous donnons un accès privilégié à des entreprises qui font des profits historiques, qui n’investissent pas ces profits dans la transition et les solutions propres, ils les retournent à leurs actionnaires qui ne sont majoritairement pas canadiens, et après ils demandent qu’on subventionne la pollution qu’ils ont causée, pendant que les Canadiens doivent payer plus cher pour le pétrole et le gaz pour se chauffer ».

Alors que le Québec maintient ses efforts pour limiter les bouleversements climatiques et dispose de tous les atouts pour tirer profit de la transition, son maintien au sein du Canada constitue un boulet qui freine sévèrement sa capacité d’avancer.