Avec Mémoires inutiles (Dramaturges Éditeurs, 2025), Jean-Philippe Joubert nous invite à découvrir un être d’exception : l’homme de théâtre Roland Lepage.

Deux découvertes concernant le polyvalent créateur ont attiré mon attention.

J’en ai été plus que curieux en découvrant la publication du livre d’entretiens sur lequel Joubert a travaillé avec deux indispensables collaboratrices, Catherine Mathis et Marie-Hélène Lalande.

Lors de la rédaction d’un texte sur Hélène Pedneault, paru en novembre 2023 dans L’aut’journal [1], sa grande amie Nicole Boudreau m’avait confié à quel point la découverte de la pièce La Complainte des hivers rouges, de Lepage a été un électrochoc.

Autre agréable surprise, dans la biographie sur Marcel Dubé écrite par Serge Bergeron, j’apprends que Roland Lepage a participé avec le dramaturge des Beaux dimanches et de Françoise Loranger à une soirée en soutien au OUI lors du référendum de 1980.

À la fois érudites et chaleureuses, ces rencontres dévoilent un artiste à la fois simple, secret, passionné et franc. En témoignent ces confidences sur « la petite chapelle du Conservatoire » d’art dramatique de Québec, qui ne l’a jamais invité contrairement aux autres écoles de théâtre, ou encore l’hostilité de certains conseils d’administration lors de son passage à la direction du Théâtre le Trident entre 1988 et 1993.

Diplômé du Conservatoire d’art dramatique de Québec en 2001, Jean-Philippe Joubert a cofondé la compagnie Les Nuages en pantalon, dont il assume la direction artistique. Je garde un souvenir mémorable de leur production Satie, agacerie en tête de bois, autour du célèbre compositeur français Erik Satie.

Depuis 2018, il agit à titre de directeur général du Théâtre jeunesse Les Gros Becs.

Joubert a rencontré Roland Lepage en 2002. Se développe une chaleureuse complicité. Il lui écrira et le dirigera dans le solo Il y aura, autre création de Nuages en pantalon.

Le livre Mémoires inutiles est constitué de 26 chapitres, d’une introduction, d’un épilogue et d’une préface de Stéphan La Roche, ancien directeur du Musée de la Civilisation de Québec, où Lepage est devenu un mécène considérable.

De sa naissance le 31 octobre 1928 jusqu’à sa nouvelle vie en résidence après des décennies vécues dans une grande maison du Vieux-Québec, voisine de celle de René Lévesque, nous découvrons une existence « de bâton de chaise, de théâtre et d’amis », marquée par une passion intrinsèque et indéfectible pour le sixième art.

Enfant unique (un frère ainé est décédé prématurément), Roland Lepage a vécu dans un milieu modeste, mais où il a développé rapidement son sens de l’économie, de la débrouillardise et surtout de l’imagination.

En septembre 1939, à onze ans, le futur homme de théâtre amorce, « coiffé de ma casquette d’uniforme », ses études au Séminaire de Québec.

En pleine Seconde Guerre mondiale, la France domine les références culturelles, le Québec y occupe une place exiguë avec Philippe Aubert de Gaspé et ses Anciens Canadiens, Octave Crémazie ou Nelligan.

L’initiation au théâtre surgit au camp de jour estival du Petit-Cap, propriété du Séminaire de Québec, à Saint-Joachim, dans la municipalité de la Côte-de-Beaupré.

Ses premiers pas sur les planches ont lieu en 1944 avec les Comédiens de la Nef, compagnie fondée à Québec par Pierre Boucher, qui accueille entre autres Paul Hébert, Jacques Létourneau et Pauline Julien avant son illustre carrière de chanteuse.

Le 16 septembre 1949, Roland Lepage quitte la capitale pour son premier voyage en Europe. Il habite deux ans à Bordeaux, où il joue notamment Molière et Giraudoux.

Après un retour au pays, un second séjour sur le continent européen s’amorce dès 1953, avec des cours en théâtre à Paris, dont un de la Comédie-Française et le Bimont avec Pauline Julien et la chanteuse Damia, des excursions en Italie et à Londres (où il a vu de nombreuses pièces, dont un inoubliable Othello avec John Neville et Richard Burton).

Si nous lisons la première partie de ces Mémoires inutiles avec joie, la seconde partie s’avère passionnante.

De retour en 1956, le comédien au profil d’adolescent s’installe à Montréal et débute sa carrière à la télévision de Radio-Canada dans Cap aux sorciers, Ping et Pong avec Jean-Louis Millette et Kim Yaroshevskaya, sans oublier Ouragan avec Lionel Villeneuve.

Six ans plus tard, l’artiste devient scénariste avec Marcus. S’ensuit Marie Quat’Poches (1967-1968), segment de la célèbre Boite à Surprise, toujours à Radio-Canada.

Son nom reste associé à l’un des inoubliables joyaux télévisuels : La Ribouldingue, qu’il a coscénarisée et dans lequel il a incarné le truculent Monsieur Bedondaine.

Défilent les images d’une époque où les réalisations pour la jeunesse préconisaient l’imagination et s’embarrassaient moins de la pédagogie moralisatrice à la Passe-Partout. Mais on y traitait ses artisanes et artisans, comme les parents pauvres du métier.

Durant ces années d’Âge d’or de la télévision d’État, en pleine Révolution tranquille, Roland Lepage amorce son amitié « intime, unique et profonde » avec André Pagé, futur directeur de l’École nationale de théâtre.

Le suicide par pendaison de ce dernier en 1982 marque pour son comparse une rupture créatrice d’écriture. Le témoignage de cette perte irremplaçable constitue l’un des passages les plus bouleversants du recueil, tout comme celui sur l’assassinat de sa grande amie, la comédienne Denise Morelle, la Dame Plume de La Ribouldingue.

À l’invitation de Pagé, Lepage écrit pour les élèves de l’École nationale de théâtre deux pièces majeures du répertoire québécois : La Complainte des hivers rouges et Le Temps d’une vie. Le chapitre sur ces deux réalisations demeure l’un des plus percutants.

Le dramaturge signe aussi La Pétaudière, satire inspirée du débat autour de la loi 22.

Drame épique sur la rébellion des patriotes, La Complainte trouve un écho favorable en pleine montée du mouvement indépendantiste durant les années 1970.

Le défunt critique de théâtre Jacques Larue-Langlois revenait en 1988 dans la revue Jeu sur cette œuvre, qui, par sa « pertinence politique flagrante » et sa « théâtralisation carrément éclatée », lui aurait « procuré quelques-unes des plus vives émotions que j'aie ressenties au théâtre [2] ».

Première pièce québécoise à remporter le Prix Chambers en 1979 et premier texte d’ici invité dans la programmation officielle du Festival d’Avignon, Le Temps d’une vie constitue l’un des illustres succès de notre dramaturgie.

Nous devons la première production hors des murs de l’École nationale à Jean-Claude Germain, qui, emballé par le texte, le programme au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.

Métaphore de l’éveil d’un peuple, cette chronique campagnarde aurait connu plus de 500 représentations.

La talentueuse Muriel Dutil s’est imposée dans le rôle de Rosana Guillemette, qu’elle incarne à divers moments de son existence, de sa naissance au début du 20e siècle jusqu’à sa mort à l’âge de 65 ans.

Michel Lord rappelle dans le Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec que Lepage a précédé Michel Tremblay (pour Albertine en cinq temps) d’une décennie par un procédé théâtral audacieux : la multiplication du même personnage à différents âges de sa vie.

D’autres comédiennes ont incarné Rosana, dont Marie Tifo, Marie-Michèle Desrosiers et Sylvie Drapeau à deux reprises. Celle-ci a également joué dans l’adaptation pour le petit écran sous la direction de René Richard Cyr.

Lors de la reprise du Temps d’une vie au Théâtre du Rideau-Vert avec le tandem Drapeau-Cyr, Solange Lévesque écrivait dans Le Devoir du 16 avril 1997 qu’il y a « dans cette pièce la résonance de tout un Québec de la Grande Noirceur ».

La suite de ces Mémoires inutiles nous apporte d’autres pages frémissantes, entre autres sur son passage à la direction du Théâtre du Trident où il a tenu à ce que les artistes de Québec dominent les distributions et ne soient plus relayés aux rôles secondaires.

[1] https://www.lautjournal.info/articles-mensuels/422/souvenirs-dhelene-pedneault/

[2] Larue-Langlois, J. (1988). Depuis dix ans… Jeu, (47), 113–116. https://id.erudit.org/iderudit/28079ac consulté le 20 mai 2026.