Monsieur Carney fait preuve d’une certaine ignorance. La règle de la majorité est une conséquence de la démocratie (la majorité est atteinte avec 50 % des voix ou la moitié). Un des fondements de la démocratie est l’égalité au sein de la population, ce qui donne le droit égal à la parole. Si on n’accepte pas la règle de la majorité, on n’accepte pas l’égalité de chacune des voix, car cela voudrait dire que certaines auraient plus de valeur que d’autres. On peut même dire qu’en refusant la règle de la majorité, on détruit notre système démocratique.

L'Église du Moyen Âge a grandement contribué à la mise en place de la règle de la majorité. Un problème se présentait pour elle dans les monastères et lors de l’élection des diacres, des évêques, du pape. Lorsque l’Empire romain s’est effondré au 5e siècle, des monarchies se sont bâties un peu partout en Europe occidentale. Dans celles-ci, on accordait généralement le pouvoir par hérédité. Mais, dans l’Église, cette règle n’avait aucun sens. Au début, on cherchait l’unanimité, mais on s’est aperçu de sa difficulté. On a alors été tenté d’accorder un poids à chaque vote : on voulait ainsi « peser » les voix, leur donner une valeur différente pour chacune. Il y avait en latin une expression particulière pour les désigner : major et senior pars. Monsieur Carney est un adepte de ce procédé : les voix au-dessus de 50 % auraient plus de valeur qu’en dessous…

Le système accordant plus de poids à certaines voix a été abandonné pour une raison religieuse évidente. Comme on se croyait tous enfants de Dieu, donner plus de poids aux uns équivalait à nier qu’on était tous égaux devant Dieu. La règle de la majorité s’est installée à la place. Elle avait l’avantage d’être cohérente avec l’intervention de l’Esprit-Saint à travers les résultats d’une élection. Quand la majorité était atteinte, celui-ci venait de parler : « vox populi, vox Dei » !

Beaucoup de nos habitudes électorales ont fait leur preuve dans l’Église au Moyen Âge. On trouve plusieurs recherches à ce propos, tout à fait passionnantes. Le fait de charger un parlement ou un conseil municipal d’agir au nom de tous, pratique qui s’appelle «représentation », se retrouve à l’œuvre dans l’Église médiévale. L’idée que la population doive être consultée sur toute décision entraînant des conséquences sur elle était pratiquée à travers les assemblées des fidèles, les synodes, les conciles, etc. Même les paroles à la fin d’une prière « ainsi soit-il » ou en latin « amen » viendraient de cette habitude dans les premiers siècles de l’Église de prendre les décisions en assemblée : « amen » était un moyen pour les fidèles de dire qu’on était d’accord avec ce qu’on venait de dire, qu’on y consentait…