En France, plus de trois millions d’enfants vivent dans la pauvreté. Derrière ce chiffre se cache une réalité souvent ignorée : l’école, censée être un vecteur d’émancipation et d’égalité des chances, contribue parfois à reproduire les inégalités sociales plutôt qu’à les combattre.
C’est le constat qui a conduit ATD Quart Monde, en partenariat avec des organisations syndicales de l’éducation et des chercheurs universitaires, à mener pendant six ans une vaste recherche intitulée CIPES (Choisir l’Inclusion pour Éviter la Ségrégation).
Lors d’un séjour à Reims, j’ai rencontré Michelle Olivier, ex-responsable syndicale au SNUipp-FSU et membre de l’équipe de coordination du projet. Elle revient sur les origines de cette démarche et sur les mécanismes de discrimination qui touchent les enfants issus des milieux les plus pauvres.
Des chiffres qui interpellent
L’idée de cette recherche remonte à 2017. Cette année-là, un service du ministère français de l’Éducation nationale publie une note révélant que 72 % des élèves orientés vers les SEGPA (Sections d’enseignement général et professionnel adapté) et 80 % de ceux inscrits dans les dispositifs ULIS (Unités localisées pour l’inclusion scolaire) proviennent de familles vivant dans la grande pauvreté.
Pour Michelle Olivier, ces statistiques ont constitué un véritable signal d’alarme.
« À ATD Quart Monde, nous travaillons sur les mécanismes qui produisent et entretiennent la pauvreté. Quand nous avons vu ces chiffres, nous nous sommes demandé pourquoi les enfants pauvres étaient si massivement orientés vers ces dispositifs spécialisés. »
La question est d’autant plus importante que ces orientations peuvent entraîner des conséquences durables sur les trajectoires scolaires et professionnelles.
Les SEGPA accueillent des élèves considérés en difficulté scolaire importante dès l’entrée au collège. Ils suivent un parcours distinct du cursus ordinaire et sont rapidement orientés vers une formation préprofessionnelle. Si certains parviennent à poursuivre des études, la majorité rencontre d’importants obstacles.
« Beaucoup de jeunes quittent la SEGPA à 15 ans sans diplôme, sans formation et sans emploi », souligne Michelle Olivier.
Le mythe de l’égalité républicaine
Cette situation peut sembler paradoxale dans un pays qui se réclame de l’idéal républicain d’égalité des chances.
Selon Michelle Olivier, l’école française a longtemps joué un rôle d’ascenseur social. La généralisation de l’accès au collège à partir des années 1970 a permis à des générations d’enfants issus des classes populaires d’accéder à des études plus longues.
Mais cet idéal s’est progressivement fragilisé. Au fil des réformes, plusieurs dispositifs destinés à soutenir les élèves en difficulté ont disparu ou ont été considérablement réduits. Parmi eux figurent les RASED (Réseaux d’aides spécialisées aux élèves en difficulté), qui intervenaient dès les premiers signes de difficulté d’apprentissage.
« Aujourd’hui, l’école dispose de moins en moins de ressources internes pour accompagner les élèves qui rencontrent des difficultés. On assiste à une médicalisation croissante des problèmes scolaires : lorsque l’école ne sait plus répondre à certaines situations, les familles sont orientées vers le secteur médical ou vers des dispositifs spécialisés. »
À cela s’ajoutent les compressions dans la formation des enseignants. « Quand la formation initiale est réduite et que la formation continue se limite essentiellement au français et aux mathématiques, les enseignants disposent de moins d’outils pour comprendre les réalités vécues par leurs élèves et adapter leurs pratiques. »
Une ségrégation souvent invisible
La recherche du CIPES parle de ségrégation scolaire, mais pas uniquement au sens traditionnel du terme.
Pour Michelle Olivier, la ségrégation se manifeste lorsque certains élèves sont progressivement écartés du parcours scolaire ordinaire en raison de leur origine sociale.
« Les chiffres montrent que les enfants vivant dans la pauvreté empruntent beaucoup plus souvent des parcours spécialisés. Ce n’est pas toujours visible, mais cela constitue une forme de ségrégation. »
La recherche met surtout en évidence les mécanismes internes à l’école publique qui conduisent à différencier les parcours selon l’origine sociale des élèves. Cette logique a été renforcée par certaines réformes récentes, notamment la création de groupes de niveau au collège.
Pour Michelle Olivier, cette approche repose sur une erreur fondamentale. « Toutes les recherches montrent que les classes hétérogènes favorisent davantage la réussite de tous les élèves. Lorsque les élèves en difficulté sont regroupés entre eux, cela réduit leurs possibilités de progression et leur motivation. »
Comprendre la pauvreté autrement
L’un des aspects les plus novateurs de la recherche réside dans la participation directe de personnes vivant ou ayant vécu la grande pauvreté.
Huit militantes et militants d’ATD Quart Monde ont participé aux observations dans les écoles et aux analyses des pratiques éducatives. Leur contribution a permis de mettre en lumière ce que l’organisation appelle les « dimensions cachées » de la pauvreté.
« Beaucoup d’enseignants associaient la pauvreté uniquement au manque d’argent », explique Michelle Olivier. « Mais la pauvreté, c’est aussi l’insécurité permanente, la peur du lendemain, les difficultés de logement, l’isolement social ou encore le sentiment d’être constamment jugé. »
Ces réalités influencent profondément la relation des enfants à l’école.
Lorsqu’une famille n’a pas de logement stable ou qu’elle peine à répondre à ses besoins essentiels, les conditions d’apprentissage s’en trouvent inévitablement affectées. D’où l’importance, selon les auteurs de la recherche, de former les enseignants à mieux comprendre ces réalités.
Faire des familles des partenaires
L’autre grand enseignement de la recherche concerne les relations entre l’école et les familles.
Dans plusieurs établissements participants, des initiatives ont été mises en place pour reconnaître les parents comme de véritables partenaires éducatifs. Des parents ont été invités à raconter des contes dans leur langue d’origine, à présenter des recettes traditionnelles ou à participer à diverses activités pédagogiques.
Ces démarches ont produit des effets positifs tant sur les familles que sur les élèves. « Lorsque les parents se sentent reconnus et respectés par l’école, les enfants se sentent davantage à leur place et osent davantage apprendre », observe Michelle Olivier.
Cette reconnaissance permet aussi d’éviter ce que les chercheurs appellent les « conflits de loyauté ». Certains enfants hésitent à réussir à l’école lorsqu’ils perçoivent celle-ci comme un univers étranger ou hostile à leur famille.
En rapprochant les deux mondes, l’école favorise au contraire la confiance et la réussite scolaire.
Au-delà de la méritocratie
La recherche remet également en question le discours dominant sur la méritocratie.
Selon Michelle Olivier, l’idée selon laquelle chacun serait seul responsable de sa réussite scolaire ignore les réalités sociales auxquelles sont confrontés des millions d’enfants.
« Quand un enfant vit dans des conditions de grande précarité, il ne part pas avec les mêmes chances qu’un autre. La méritocratie avantage surtout les élèves qui disposent déjà des ressources nécessaires pour réussir. »
Pour les auteurs de l’étude, lutter contre les discriminations scolaires exige donc de dépasser une vision individualiste de la réussite pour reconnaître le poids des conditions sociales.
Le rôle des syndicats
Les syndicats de l’éducation (la FSU, le SGEN-CFDT et l’UNSA) peuvent désormais contribuer à diffuser les résultats auprès du personnel enseignant. À travers des stages de formation syndicale, les conclusions de la recherche continuent d’être présentées dans de nombreuses académies.
« Lorsque l’institution ne forme pas suffisamment les enseignants à ces questions, les syndicats peuvent devenir des lieux essentiels de réflexion et de formation », estime Michelle Olivier.
Au terme de six années de travail, la recherche du CIPES ne propose pas de solution miracle. Elle avance cependant une conviction forte : pour combattre les inégalités scolaires, il faut d’abord reconnaître que la pauvreté n’est pas un problème individuel, mais une réalité sociale qui traverse l’école.
Et que l’inclusion ne se décrète pas. Elle se construit, jour après jour, par des pratiques pédagogiques coopératives, une meilleure formation des enseignants et une véritable alliance entre l’école et les familles.
Le rapport de la recherche CIPES École et grande pauvreté : lutter contre les discriminations est téléchargeable ici : https://experimentation-cipes-ecoles.fr/2025/10/28/ecole-et-grande-pauvrete-lutter-contre-les-discriminations/

