L’expression « immigration massive » frappe l’imaginaire et est généralement associée à des déplacements importants de groupes de personnes qui traversent la frontière d’un pays sans documents de voyage officiel. Ces déplacements se font à pied ou en petit bateau. Les paquebots ne servent plus aux migrations.
On entend souvent les expressions comme « invasion », « envahissement » ou même « grand remplacement » associées à « l’immigration massive ».
Au Québec, les arrivées de l’étranger se font par voie terrestre et par avion. Avec l’élection de Trump, pour la première fois de notre histoire, en période de paix, on a été témoin d’un mouvement de personnes du sud de notre frontière vers le nord, et ce, sans document de voyage.
Ce mouvement a été largement freiné en mars 2023 par le renouvellement et le resserrement de l’Entente des tiers pays sûrs, signée avec l’administration Biden, et un renforcement de la sécurité le long de la frontière.
La grosse différence entre l’image traditionnelle de « l’immigration massive » et la réalité au Québec est que la source réelle de la croissance rapide de la population au Canada et au Québec était la délivrance des permis d’études et de travail temporaire sans la moindre planification.
Ce n’était pas une migration spontanée. Ces personnes avaient un document de voyage délivré par le gouvernement canadien et la majorité de ces personnes avaient aussi un document officiel du gouvernement du Québec, généralement un Certificat d’acceptation du Québec (CAQ) pour le travail ou pour l’étude.
Faut-il rendre le Québec moins attractif?
Il y en a néanmoins qui semblent avoir tellement peur de trop d’immigration qu’ils croient qu’on devrait être moins généreux auprès des personnes arrivant chez nous, que le Québec est trop attractif.
Le ministre Roberge l’a dit en novembre dernier en annonçant qu’il allait « réduire drastiquement » les chèques d’aide sociale aux demandeurs d’asile qui ne trouvent pas d’emploi. Pourtant, il oublie de mentionner que les demandeurs d’asile n’ont pas droit à des mesures actives d’employabilité d’Emploi Québec.
Il y en a d’autres qui trouvent aussi qu’on est très (lire trop) « fin » avec les personnes immigrantes.
Un chroniqueur du Journal de Montréal a exprimé son exaspération à lire les histoires des défis et obstacles auxquels font face les personnes à statut temporaire au Québec. Il a cité un texte récent de Denis Monière, « Le Québec fou de ses immigrants », pour faire, au contraire, la démonstration de notre générosité envers les personnes immigrantes.
Denis Monière a eu une longue carrière de politologue et a reçu de nombreuses distinctions. Cela étant dit, l’analyse des fonds publics et, en particulier, du financement des systèmes d’immigration au Québec et au Canada, n’est pas simple, même pour celles et ceux qui baignent dans le domaine à temps plein.
Son texte présente des chiffres sans citer de source. Il mélange « budget » et « dépenses ». Dans son « pro rata » des dépenses fédérales attribuées au Québec, il ne tient pas compte du partage des responsabilités dans l’Accord Canada-Québec sur l’immigration ni du transfert compensatoire du fédéral.
Signalons d’autres oublis : le montant de 88 668 246 $ recueilli en tarifs en 2024-2025 [1] des demandes de sélection permanente et temporaire, et le fait que les établissements d’enseignement postsecondaire sont devenus très dépendants des frais de scolarité des étudiantes et étudiants internationaux. Aujourd’hui, le gouvernement coupe dans le nombre de places pour ces jeunes sans prévoir une source alternative de financement de l’enseignement supérieur.
Il ne mentionne pas la part du budget du ministère de l’Immigration transférée à quatre autres ministères offrant des services d’intégration aux personnes immigrantes. Toute cette information est disponible dans le Rapport annuel de gestion du ministère.
Il ne reconnait pas les revenus fournis par les personnes immigrantes, qui paient les mêmes taxes et impôts que tout le monde au Québec. Les études scientifiques macro sont nombreuses sur les effets de l’immigration sur les fonds publics.
Une étude québécoise de 2019 révèle que « dans un scénario [de projection jusqu’à 2040] où les immigrants sont pleinement intégrés au marché du travail, [il y] a un effet positif de 7 milliards de dollars sur les finances publiques. Des scénarios plus réalistes […] donnent tout de même des effets appréciables qui aident à atténuer les pressions provenant du vieillissement démographique. »
Néanmoins, la chronique dans le Journal de Montréal se termine avec un : « Voilà les faits ».
L’idée de diminuer « l’attraction » en réduisant les services aux personnes immigrantes n’est pas unique au Québec. Le référendum prévu à l’automne en Alberta propose plusieurs questions sur la réduction des services aux résidents non permanents et même de charger des frais aux résidents temporaires pour les services de santé et d’éducation. Dans d’autres pays, cette ligne de pensée découle du concept de « préférence nationale ».
Nous avons abordé ce sujet, le mois de mars dernier, à la suite de la décision de la Cour suprême concernant l’admissibilité des enfants des mères demandeuses d’asile aux services de garde subventionnés. Christine Fréchette, Bernard Drainville et Paul Saint-Pierre Plamondon ont tous réagi immédiatement pour dire qu’ils serviraient de la clause dérogatoire pour bloquer cette décision.
La peur de PSPP était palpable sur Facebook, évoquant « les milliards de personnes dans le monde qui auraient un intérêt à immigrer au Québec pour améliorer leur qualité de vie ». Encore le spectre de « l’immigration massive ».
Des milliards de personnes intéressées à s’installer au Québec?
À celles et ceux qui partagent cette peur, permettez-moi de vous rassurer. Il y a une façon bien simple de mesurer le nombre de personnes qui s’intéressent à immigrer de façon permanente au Québec. C’est de compter le nombre qui ont déclaré cet intérêt sur la plateforme Arrima du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI), dans la Banque de déclarations d’intérêt (BDI).
Selon les données fournies par le MIFI, nous sommes loin des milliards. On est loin des millions, et même des centaines de milliers.
Il y avait à peu près 80 000 candidatures inscrites dans la BDI au 31 mai. Ce sont les candidatures au Programme de sélection des travailleurs qualifiés (PSTQ) et devraient donc inclure plusieurs des personnes qui comptaient sur le Programme de l’expérience québécoise (PEQ) pour obtenir leur CSQ. D’ailleurs, à la fin janvier, 61 % des personnes inscrites résidaient au Québec. [2]
Le nombre de déclarations d’intérêt fluctue quasiment tous les jours en raison des nouvelles inscriptions, des inscriptions qui sont retirées automatiquement après douze mois, des lancements d’invitations à faire une demande d’immigration. Il y a eu, par ailleurs, 2 549 invitations lancées le 4 juin, ce qui aurait fait baisser légèrement, au moins temporairement, le nombre total d’inscrits dans la Banque.
Cela étant, bon an mal an, depuis l’ouverture de la BDI en 2018, le nombre de dossiers actifs total tourne autour de ce même chiffre. Il y a eu une hausse exceptionnelle en 2023-2024, probablement un effet indirect des annonces du gouvernement Trudeau d’augmentations des objectifs canadiens, mais ce n’était pas durable.
Combien ont des compétences en français? Parmi les déclarations d’intérêt au 31 mai dernier, 42 % n’avaient pas un niveau 5 en français. Ces candidatures ne sont pas admissibles et ne seront pas invitées à présenter une demande de CSQ.
Notons aussi que l’objectif de sélection en 2026 est fixé entre 32 600 et 35 600 personnes. C’est presque la moitié des candidatures inscrites dans la Banque!
Le ministère est très conscient du manque de candidatures admissibles. Dans les trois dernières années, entre 2022 et 2024, il a dépensé 367 000 $ en campagnes de promotion à l’étranger pour augmenter le nombre de candidatures dans le BDI avec les compétences en français et de l’expérience dans une des professions recherchées au Québec.
Une analyse en 2022[3] des données des premières années du BDI a démontré que 25 % des personnes invitées à faire une demande d’immigration permanente n’y ont pas donné suite.
Ne vous inquiétez pas, le Québec n’est pas trop attractif.
Bon été!
[1] MIFI. « Rapport annuel de gestion 2024-2025 », p. 70.
[2] MIFI, Cahier de réponses à des demandes de renseignements particuliers, préparé pour l’étude des crédits 2026-2027. Disponible sur le site de l’Assemblée nationale.
[3] Selon les données fournies en réponse à une demande d’accès à l’information au MIFI.

