J'enseigne le français au niveau collégial. Dans mon cours de littérature québécoise, je démontre comment l'identité québécoise a évolué à travers ses différentes natures qui l'ont constituée. Ses différentes natures sont les noms qui ont consacré l'existence de ce peuple francophone en Amérique.
Jadis, les premiers Français, les Canadiens, les Canayens, les Canadiens français.
Dans la littérature orale et écrite, on retrouve dans l'imaginaire qui habite les œuvres des figures récurrentes qui permettent de s'amuser à circonscrire notre identité antérieure, les prémisses de notre identité actuelle.
Ce n'est pas une science exacte, mais il y a quand même des évidences. La religion catholique a défini notre moralité et notre système de valeur que la langue française a mis en mots.
Donc, pour faire court, la religion et la langue nous définissaient.
Avec la Révolution tranquille et l'adoption de la Charte de la langue française, le Québec s'est davantage défini par la langue française. La religion est toujours présente, mais elle a nettement perdu de son influence, malgré les quelques soubresauts que nous offre l'actualité (les déchirements autour du crucifix à l'Assemblée nationale, la prière au conseil de ville de Saguenay). C'est une posture évolutive.
Et au regret de déplaire à certains politiciens, la laïcité n'est pas un trait identitaire. On pourrait dire la même chose de la sociale-démocratie. Est-on moins québécois quand la droite est au pouvoir? Après combien de coupure dans nos services sociaux ne serait-on plus québécois? Vous voyez le portrait.
La laïcité, la sociale-démocratie, dans les deux cas, ce sont davantage des principes politiques que des caractères identitaires.
D'ailleurs, cette idée de définir le Québec par son caractère social-démocrate a été proposée par un documentariste de la génération X dans la pièce Un nouveau jour (2025), écrite par Jean-Philippe Baril Guérard. Ce personnage est mandaté avec trois autres personnes issues de milieux différents pour produire le spectacle de l'avènement du pays du Québec après un vote référendaire donnant le oui gagnant avec 52% d'appuis.
Si Terre-Neuve a pu entrer dans le Canada avec 52%, le Québec peut en sortir avec 52%. Mais ça, c'est un autre sujet!
Hockey, poutine, Céline
Jean-Philippe Baril Guérard, auteur des romans Royal (2014) et Manuel de la vie sauvage (2018), est un habitué des œuvres percutantes et frontales. Il a lu Joyce Carol Oates, dans le style de son American Psycho (1991), et ça parait.
Je précise pour donner une idée du ton qu'il a donné à sa pièce. Il offre un portrait cynique d'une situation qui est celle d'organisateurs blasés et incompatibles.
Il y avait ce publicitaire autour de la table, mais aussi une Franco-ontarienne québécoise d'adoption et de cœur, une célèbre animatrice télé de Radio-Canada, un publicitaire anglophile, fils d'immigrant latino.
Ils ne savent pas vraiment pourquoi ils ont été choisis pour faire ça. Une chose est sûre: ce ne sont pas des volontaires et encore moins des zélotes!
Pour être honnête, le concept est un peu bancal. On assiste à une séance de remue-méninges (brainstorming) avec des gens peu inspirés qui expose l'avis de gens blasés qui ne savent pas par où commencer.
La question n'est pas « on célèbre quoi? », mais bien « on célèbre qui? »
Le publicitaire est probablement le seul à se sentir comme un poisson dans l'eau. Pour lui, c'est un petit lundi. Il résume ça ainsi (c'est un trait du métier): hockey, poutine, Céline.
C’est pour cela que le documentariste s’est écrié de désarroi en cherchant des valeurs supérieures, telles que la social-démocratie. C'est un peu n'importe quoi, lui fait-on remarquer. Mais que proposer en contrepartie?
Quelle culture québécoise?
Dans une de ses chroniques dans La Presse, Marie-France Bazzo a voulu prolonger le débat. Elle est sociologue de formation après tout. Ça compte.
Or, que fait-elle? Elle demande à une intelligence artificielle générative de lui répondre. Ça ne s'invente pas.
Malgré tout, elle en tire les épithètes francophone, collective, festive. Elle tricote autour d'eux avant de tomber dans le piège de l'association l'industrie culturelle et l'intangible définition de notre nature collective.
Toute sa réflexion la ramène avec contentement à ce constat : hockey, poutine, Céline. Comme si les États-Unis, c'était football, hot-dog, Elvis.
Dans la pièce Un nouveau jour, on revient à hockey, poutine, Céline par dépit. Les personnages finissent par avaler la pilule et, dès lors, ils en viennent à proposer quelque chose qui n'a rien à inquiéter les organisateurs de la Fête nationale sur les plaines d'Abraham.
Ce qui est étonnant dans le texte de Jean-Philippe Baril Guérard, c'est l'évolution de la réflexion. Quand ils tombent sur le sujet de la langue française, l'idée est écartée du revers de la main par le publicitaire. Le motif? Il y a d'autres pays francophones.
C'est un peu court comme réponse. Même l'IA de Marie-France Bazzo a fait preuve d'un peu plus d'égard pour le caractère francophone.
Dans le cours que je consacre sur la Révolution tranquille, je présente l'adoption de la Charte de la langue française comme un moment pivot qui a converti l'identité canadienne-française pour qu'elle devienne québécoise.
La langue, devenue le seul vecteur identitaire, devient un véhicule de convergence. Elle consacre que l'identité québécoise soit de nature civique et non plus ethnique.
D'un point de vue évolutif, c'est quand même formidable et ce fait seul mérite d'être célébré.
Ce n'est pas dire qu'il n'y a pas d'autres facteurs, comme le territoire, le métissage culturel avec tous les peuples qu'on a rencontré, comme les Irlandais, les Wendats, les Anglais, les Abénaquis, les Cris (et ainsi de suite) qui ont croisé son histoire et qui ont édifié l'humeur collective.
C'est que le caractère français est structurant en soi, car ça vient avec une façon de nommer et d'exprimer le réel et le ressenti.
On pourrait même prétendre qu'il y a une façon québécoise de s'exprimer en anglais!
Pourquoi? Gaston Miron dénonçait l'omniprésence de l'anglais dans la sphère publique parce qu'elle venait avec un système de pensée, une syntaxe qui venait corrompre notre propre syntaxe. Son combat contre le phénomène du « traduidu » était davantage une affaire de syntaxe.
Maintenant, peut-on dire que l'adhésion au Québec français soit une réalité suffisamment acquise qu'elle s'exprime autrement qu'en français?
Existe-t-on même dans le silence?

