Philosophe et auteur de Je veux être un esclave! (2016), de L’école amnésique ou Les enfants de Rousseau (2018) et de Homère, la vie et rien d’autre! (2022)
Vous avez déjà entendu parler du dilemme absurde auquel est confronté l’âne de Buridan? [1] Voici en quoi cela consiste. Imaginez un âne à la fois affamé et assoiffé qui se trouve à égale distance d’un tas d’avoine et d’un seau d’eau. Que va-t-il faire? Étancher sa soif en premier ou combler sa faim d’abord?
Notre pauvre âne hésite, tergiverse, regarde à gauche, regarde à droite et soupèse la situation tellement longuement qu’incapable de se décider, il finit par s’éteindre tout doucement sans faire de bruit.
Si je fais allusion à cette fable, c’est pour comparer le sort misérable de cet âne au destin du peuple québécois, de ceux et de celles qui n’ont de cesse d’affirmer qu’ils sont fiers d’être Québécois, que le Québec forme un grand peuple et une nation qui a le droit à l’autodétermination, etc.
Sauf qu’au moment de prendre une décision existentielle, un peu à l’image de notre âne, le peuple québécois hésite, demande plus de temps pour réfléchir, prend peur face aux menaces de certains, se laisse berner par de belles promesses, considère que le fruit n’est pas encore mûr… et finit tout doucement, figé dans un immobilisme délétère, par se complaire dans le statu quo, le confort ou l’indifférence.
Aimer se bercer d’illusions
Dans son dernier essai intitulé Le destin du Québec : trois axes d’une histoire (PUM), Claude Corbo nous livre une profonde et surtout très lucide réflexion sur la nation québécoise à partir de trois axes, de trois tendances lourdes qui modulent et infléchissent son avenir depuis plus de deux siècles et qui risquent fortement de la réduire à une « pittoresque communauté linguistique régionale » [2], comme le souligne l’auteur.
L’axe démographique concerne la « minorisation accentuée et irréversible d’une nation déjà minoritaire ». L’axe politique porte sur la « condition permanente de nation dominée et subordonnée » qu’est le Québec. Enfin, l’axe comportemental ou psychologique s’intéresse à cette « propension de la nation québécoise à s’illusionner sur sa situation et sur son devenir ». [3] Dans le présent texte, c’est sur ce dernier axe que j’aimerais m’attarder.
Ainsi, comme l’explique l’essayiste, depuis le milieu du XXe siècle, le peuple québécois se laisse bercer par quatre grandes illusions collectives. La première illusion consiste à croire qu’une « troisième voie » pour le Québec serait possible face à un fédéralisme trop rigide et à une souveraineté trop risquée. La seconde illusion, qui découle de la première, s’accroche à l’idée qu’une réforme du fédéralisme ouvrant cette voie serait envisageable.
Combien de partis politiques et de gouvernements se sont-ils d’ailleurs laissés berner par ces beaux et vains espoirs? Pensons au désir d’autonomie provinciale de Maurice Duplessis, au « maîtres chez nous » de Jean Lesage, au « égalité ou indépendance » de Daniel Johnson, à la souveraineté culturelle de Robert Bourassa, à la souveraineté-association et ensuite au « beau risque » de René Lévesque et, finalement, à la vision autonomiste de la Coalition Avenir Québec de François Legault et à sa stérile tentative d’aller récupérer plus de pouvoirs d’un gouvernement fédéral toujours plus centralisateur. Et c’est sans parler des rejets des accords du lac Meech et de Charlottetown !
En fait, comme le mentionne Claude Corbo, au-delà des ententes administratives, « la seule transformation fondamentale fructueuse et durable du cadre constitutionnel canadien appartient au premier ministre fédéral Pierre Elliot Trudeau, avec le rapatriement de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique et l’enchâssement d’une charte des droits et libertés de la personne dans la constitution » [4]; sans oublier l’ignoble Loi sur la clarté référendaire de Jean Chrétien qui, comme un « mari jaloux », tente d’enfermer le Québec pour toujours dans la bastille canadienne.
Toutefois, malgré ces échecs répétés, plusieurs continuent de croire à cette « troisième voie » et à une possible réforme du fédéralisme, se contentant entre-temps, à la manière de l’âne de Buridan, de se maintenir à égale distance entre l’eau et l’avoine, c’est-à-dire entre un fédéralisme intransigeant et une pleine souveraineté du Québec qui fait peur ou qui serait trop risquée.
S’imaginer que la fédération canadienne représenterait le meilleur cadre pour la protection et le développement de la nation québécoise constitue pour le politologue la troisième illusion à laquelle se cramponne désespérément le peuple québécois. Pourtant, pour quiconque fait un effort de lucidité, il est aisé de constater que l’identité linguistique et culturelle du Québec ne cesse de décliner à l’intérieur du Canada et que l’approche multiculturaliste que prône l’État canadien a pour effet de réduire la nation québécoise à une communauté culturelle parmi d’autres à l’intérieur de la grande mosaïque canadienne.
La Grande illusion!
Pour Claude Corbo, l’illusion la plus cruelle et la plus pathétique est illustrée par les propos célèbres du premier ministre Robert Bourassa prononcés le 22 juin 1990 à l’Assemblée nationale en réaction à l’échec crève-cœur de l’accord du lac Meech : « Quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, le Québec est, aujourd’hui et pour toujours, une société distincte, libre et capable d’assumer son destin et son développement ».
Voilà de belles paroles qu’on aime répéter pour se donner l’illusion qu’on est quelque chose comme un grand peuple… Mais non, le Québec n’a pas été reconnu comme une société distincte, le peuple québécois n’est pas libre, pas plus qu’il est capable d’assumer son destin et encore moins de le contrôler!
Comme l’écrit l’essayiste, Robert Bourrassa néglige le fait que « la contestation judiciaire répétée de lois québécoises fondamentales et fondatrices montre que le Québec et son Assemblée nationale élue se trouvent sous une tutelle permanente, juridique et politique, soit celle de la Cour suprême ». [5]
La loi constitutionnelle de 1982, la Charte canadienne des droits et libertés et la politique du multiculturalisme sur lesquels les juges fondent leurs décisions représentent autant de camisoles de force qui empêchent le Québec de concrétiser ses choix de société et de s’épanouir.
Pour l’auteur de cet essai, le Québec se trouve en fait devant deux possibilités mutuellement exclusives : le fédéralisme canadien ou la souveraineté. « L’une s’impose sans nécessiter un choix explicite, en quelque sorte par défaut et, dirait-on, par une espèce d’inertie ou d’inaction politique; l’autre exige une décision explicite et déterminée. » [6]
Ainsi, si le Québec persiste à se bercer d’illusions en refusant de choisir ce qui est bon pour sa survie et son épanouissement en tant que nation, lui aussi finira tôt ou tard, à la manière de l’âne de Buridan, par s’éteindre tout doucement sans faire de bruit, quitte à « entrer dans la mort les yeux ouverts, » [7] comme le souligne Claude Corbo.
[1] L’âne de Buridan est ainsi nommé en référence au philosophe français Jean Buridan (1300-1358). Toutefois, cette référence serait apocryphe, car jamais il n’est question de cet âne dans son œuvre.
[2] Claude Corbo, Le destin du Québec. Trois axes d’une histoire, Les Presses de l’Université de Montréal, 2025, p. 306.
[3] Ibid., p. 66.
[4] Ibid., p. 295.
[5] Ibid., p. 328.
[6] Ibid., p. 356.
[7] Ibid., p. 381.

