Les 5 et 6 juin derniers, des centaines de citoyennes et citoyens, d'enseignantes, d'enseignants, de directions d'école, de chercheurs et d'acteurs du milieu scolaire se sont réunis à l'UQAM à l'occasion du Grand Rendez-vous citoyen sur l'éducation organisé par Debout pour l'école.
Sous le thème évocateur « Pour une nouvelle révolution tranquille en éducation », les participants ont réfléchi aux moyens de construire un système scolaire plus équitable et plus démocratique.
L'événement s'est conclu sur une note encourageante. Les organisateurs ont obtenu l'assurance qu'une délégation serait reçue à l'automne prochain par la personne qui occupera alors le poste de ministre de l'Éducation. D'ici là, le mouvement entend poursuivre la mobilisation autour d'une idée qui a largement fait consensus durant les deux journées : la nécessité de bâtir un véritable réseau scolaire commun.
L'école à trois vitesses remise en question
Parmi les interventions marquantes, celle du sociologue Christophe Allaire Sévigny, auteur de Séparés mais égaux (Lux), a suscité de nombreuses réflexions.
Il raconte que son enquête a commencé lorsqu'il a découvert, avec stupéfaction, qu'il devait « magasiner » une école secondaire pour son fils. Comme plusieurs parents de sa génération, il croyait encore que l'école de quartier constituait le parcours normal.
Or, on lui a rapidement expliqué qu'un « bon parent » devait éviter le secteur régulier et chercher à inscrire son enfant dans un programme pédagogique particulier ou dans une école privée.
Cette expérience l'a conduit à étudier ce qu'il appelle le « marché scolaire », un système qui met les établissements en concurrence pour attirer les élèves les plus performants. Selon lui, l'origine du problème remonte au compromis conclu lors de la Révolution tranquille, lorsque le Québec a maintenu le financement public des écoles privées.
Si les écoles privées ont temporairement perdu du terrain dans les années 1960 avec le développement des polyvalentes, elles ont ensuite repris de l'importance. Pour leur faire concurrence, les écoles publiques ont progressivement multiplié les programmes pédagogiques particuliers (PPP), souvent sélectifs et parfois coûteux.
Alors qu'on comptait environ 400 programmes particuliers à la fin des années 1990, le Québec en compte aujourd'hui plus de 3 000.
Pour Christophe Allaire Sévigny, le véritable enjeu n'est pas tant celui de « l'école à trois vitesses » que celui de la ségrégation scolaire. Les élèves sont séparés selon le revenu, le niveau de scolarité des parents et leur capacité à naviguer dans le marché scolaire. Cette séparation produit ensuite des inégalités concrètes.
Il évoque notamment le témoignage d'un enseignant qui voyait des élèves du secteur régulier observer par la fenêtre des jeunes inscrits à un programme particulier profiter d'installations sportives auxquelles eux-mêmes n'auraient jamais accès. « Ils sont dépossédés de leur propre école », résume-t-il.
Selon lui, cette réalité trahit la mission fondamentale de l'école québécoise, qui demeure pourtant inscrite dans la Loi sur l'instruction publique : instruire, qualifier et socialiser dans le respect du principe de l'égalité des chances.
« Il n'y a pas de société qui se porte bien quand ses enfants sont séparés en fonction du portefeuille de leurs parents », a-t-il affirmé.
Déconstruire les mythes de la sélection
Le témoignage d'Isabelle Guay, directrice du service de l'organisation scolaire et du transport au Centre de services scolaire des Mille-Îles, a montré qu'il est possible de remettre en question les mécanismes de sélection.
Elle a raconté comment son organisation avait participé, dès les années 1990, à la création des programmes particuliers destinés à concurrencer les écoles privées.
Après plusieurs décennies, le constat est sans appel : aucune école privée n'a fermé ses portes. En revanche, le système a contribué à concentrer les élèves les plus performants dans certains programmes et à accentuer les écarts au sein même du réseau public.
À partir de 2018, le CSS des Mille-Îles a commencé à modifier ses pratiques. Les examens de sélection ont été abandonnés au profit d'un système de tirage au sort parmi les élèves admissibles.
Mais, pour Isabelle Guay, le véritable défi n'était pas administratif : il était culturel. « On est allés dire aux parents, aux enseignants et aux administrateurs qu'on s'était trompés », explique-t-elle.
Le travail a consisté à déconstruire l'idée selon laquelle les meilleurs élèves devraient nécessairement être regroupés entre eux. Les responsables du projet se sont appuyés sur les recherches démontrant que la mixité scolaire favorise globalement la réussite de tous les élèves sans nuire aux plus performants.
Selon elle, il fallait créer un malaise collectif face à la sélection scolaire. « Il faut en venir à considérer que la sélection, ce n'est pas quelque chose de normal », soutient-elle.
L’année dernière, le CSS des Mille-Îles a franchi une nouvelle étape en adoptant une politique visant à rendre les programmes pédagogiques particuliers accessibles sans sélection fondée sur les résultats scolaires et sans frais pouvant constituer une barrière financière.
Le changement demeure exigeant et suscite encore des résistances. Plusieurs enseignants craignent les défis liés à une plus grande hétérogénéité des groupes. Mais Isabelle Guay demeure convaincue que cette transition est nécessaire pour améliorer la composition des classes et favoriser la rétention du personnel enseignant.
L'exemple inspirant de l'école du Maréchal
La présentation de Geneviève Lévesque, directrice de l'école du Maréchal à Mirabel, a permis aux participants de découvrir un modèle concret de mixité scolaire.
Dans cette école secondaire de 1 350 élèves, tous les jeunes sont inscrits à un programme pédagogique particulier. Pourtant, aucun n'est sélectionné selon ses résultats scolaires ou son comportement.
L'établissement offre pas moins de 54 profils différents, accessibles à tous les élèves en fonction de leurs intérêts et de leur motivation.
Cette approche est née lors de la création de l'école en 2022. Avant même son ouverture, Geneviève Lévesque a consulté les futurs élèves afin de connaître leur vision de l'école idéale.
Trois priorités sont rapidement ressorties : participer à un programme particulier, évoluer dans un environnement sécuritaire et fréquenter une école où il n’y aurait pas de devoirs ni de leçons.
L'équipe a alors conçu un projet éducatif entièrement centré sur ces aspirations. Pour la directrice, la clé du succès réside dans la conviction que tous les élèves peuvent bénéficier d'expériences enrichissantes sans qu'il soit nécessaire de les trier selon leurs performances scolaires.
« Nous sommes une école de quartier et nous croyons profondément à la force du système public », affirme-t-elle.
Selon elle, la mixité sociale et scolaire constitue également une réponse aux préoccupations des enseignants concernant la composition de la classe. En répartissant les élèves de manière plus équilibrée, il devient possible de créer des groupes plus diversifiés et plus stimulants pour tous.
Faire de l'équité une exigence collective
Au terme des deux journées, un constat s'imposait : les obstacles à la création d'un réseau scolaire commun sont nombreux. Les participants ont notamment pointé le manque de volonté politique, l'influence du lobby des écoles privées, l'idéologie du libre choix scolaire et les résistances de certains groupes privilégiés.
Mais ils ont également identifié plusieurs pistes d'action : renforcer l'éducation populaire, investir davantage l'espace médiatique, construire un vaste mouvement citoyen et faire de l'équité en éducation une véritable exigence légale.
Les discussions sur la démocratie scolaire ont également mis en lumière la nécessité d'éduquer à la participation citoyenne dès le plus jeune âge. Encore faut-il, ont rappelé plusieurs intervenants, créer des conditions permettant une participation réelle et significative.
Au-delà des constats, le Grand Rendez-vous citoyen aura surtout permis de mettre en lumière des expériences concrètes qui démontrent qu'une autre école est possible. Une école moins ségrégée, plus inclusive et davantage fidèle à la promesse d'égalité des chances qui se trouve au cœur du projet éducatif québécois depuis la Révolution tranquille.

