Haïti s'enfonce chaque jour davantage dans le chaos. Les gangs armés contrôlent désormais l'essentiel de la capitale haïtienne et étendent leur emprise vers de nouvelles régions du pays. Les routes nationales sont coupées, des milliers de familles vivent dans des camps de fortune et l'État semble incapable de reprendre le contrôle du territoire.

Selon le Collectif des amis des droits humains (COLADH), la situation actuelle n’est pas le résultat d’un simple affaiblissement de l’État. Elle découle plutôt d’un système complexe d’intérêts économiques, politiques et internationaux qui contribuent à maintenir le pays dans le chaos.

Le « triangle du mal »

Selon le COLADH, trois acteurs portent une responsabilité importante dans la construction de la crise : une partie du secteur privé haïtien, une partie de la classe politique et certains acteurs de la communauté internationale, notamment les États-Unis.

Ce que le COLADH décrit comme le triangle du mal.

Certains groupes économiques ont longtemps entretenu des relations avec des bandes armées afin de protéger leurs activités. Avec le temps, ces groupes armés se sont renforcés grâce à l’argent et aux armes qui leur étaient fournis.

Parallèlement, des politiciens auraient utilisé des gangs pour intimider les électeurs ou influencer les résultats des scrutins. Ces pratiques auraient contribué à la prolifération des groupes armés et à leur enracinement dans plusieurs régions du pays.

De plus, le trafic d’armes en provenance des États-Unis joue un rôle majeur. Selon un rapport des Nations unies publié en 2024, environ 90 % des armes et des munitions utilisées par les gangs haïtiens provenaient du territoire américain.

À qui profite le chaos?

La question est incontournable : qui tire avantage de cette situation?

Dans cette situation chaotique, il y a des gens qui font beaucoup d’argent. Les réseaux liés à la contrebande, au trafic de stupéfiants et à l’importation illégale d’armes bénéficient directement du désordre actuel.

La crise actuelle profite également à des intérêts étrangers attirés par les importantes ressources minières du pays. En effet, d’importants gisements de minerais stratégiques et de terres rares se trouvent le long de la frontière entre Haïti et la République dominicaine, dont la plus grande partie se situe du côté haïtien de la frontière.

Haïti dispose donc de ressources minières qui valent plusieurs milliards de dollars. Or, des ententes auraient été conclues discrètement concernant l'exploration ou l'exploitation éventuelle de ces ressources. Ainsi, un accord aurait été signé entre le gouvernement de transition et des sociétés de sécurité privées. Certaines clauses de cet accord imposeraient une confidentialité pouvant aller jusqu'à dix ans.

De plus, le gouvernement américain a récemment conclu une entente avec la République dominicaine concernant l'exploitation de ressources minières dans la zone frontalière. Il estime que cette stratégie pourrait permettre l'exploitation de gisements situés majoritairement sur le territoire haïtien, alors que l'État haïtien, affaibli par la crise sécuritaire, ne disposerait ni des moyens techniques ni de la capacité politique nécessaires pour défendre ses intérêts.

La persistance du chaos ne peut être dissociée de ces enjeux économiques. L'instabilité actuelle crée un contexte favorable à la négociation d'accords qui risquent d'échapper au contrôle démocratique et de compromettre la souveraineté du peuple haïtien sur ses ressources naturelles.

Un gouvernement sans résultats

Le gouvernement de transition devait permettre au pays de retrouver une certaine stabilité et de préparer le retour à un ordre constitutionnel normal.

Or, les résultats sont largement décevants. Le conseil présidentiel de transition devait organiser des élections avant février 2026. Cette échéance n’a pas été respectée et un nouveau gouvernement a été formé sans que la population puisse élire ses dirigeants.

Sous la gouverne du premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, au pouvoir depuis novembre 2024, l’État n’a repris le contrôle d’aucun territoire significatif occupé par les gangs. Au contraire, les groupes armés étendent leurs tentacules dans des zones qui n’étaient pas sous leur contrôle.

Pire encore, il y a plusieurs cas où des responsables policiers obtenaient des résultats contre les gangs, mais ils ont été déplacés ou relevés de leurs fonctions. Ces décisions ont contribué à redonner de l’espace aux groupes criminels.

Des élections de plus en plus hypothétiques

L’organisation d’élections libres constitue pourtant l’un des principaux objectifs affichés de la transition.

Mais là encore, le COLADH se montre sceptique, car les récents changements apportés au fonctionnement du Conseil électoral provisoire suscitent de nombreuses inquiétudes. Ainsi, un décret gouvernemental a considérablement accru les pouvoirs du directeur général nommé par l’exécutif, au détriment de l’autonomie du Conseil électoral.

Cette situation alimente la méfiance d’une partie de la société civile qui craint un report indéfini des élections. Même si les obstacles administratifs pouvaient être surmontés, demeure la question fondamentale de la sécurité.

Dans plusieurs régions, les gangs contrôlent toujours les axes routiers stratégiques. Certaines routes nationales sont fermées depuis des années, empêchant la libre circulation des personnes et des marchandises.

Sans amélioration de la sécurité, il est impossible d’organiser des élections crédibles.

L’éducation en première ligne

Parmi les secteurs les plus durement touchés figure celui de l’éducation.

Selon l’UNICEF, plus de 1 600 écoles ont été directement frappées par la violence et plus de 1 080 établissements ont complètement fermé leurs portes en 2025, pour un total de 243 410 élèves et 7 548 enseignants concernés. À Port-au-Prince et aux alentours, les salles de classe sont devenues à la fois des cibles et des abris.

En 2025, 84 écoles ont servi de centre collectif pour personnes déplacées à l’intérieur du pays, ce qui nuit aux apprentissages, et entraîne de l’insécurité, mais aussi une perte de repères et d’espoir en l’avenir. Le déplacement a bouleversé l’éducation de près de 500 000 enfants en âge de fréquenter l’école. Dans les hébergements et les sites pour personnes déplacées surpeuplés, les enfants n’ont accès ni à des manuels, ni à des supports pédagogiques, ni à des enseignants qualifiés.

Cette réalité menace l’avenir de toute une génération d’Haïtiens déjà confrontée à une pauvreté croissante et à l’absence de perspectives.

Malgré tout, continuer à résister

Face à ce constat sombre, certaines organisations de la société civile et certains syndicats tentent néanmoins de poursuivre leur travail.

Les activités militantes doivent souvent être organisées discrètement, dans des conditions extrêmement difficiles. Mais pour ces organisations, il est essentiel de maintenir une présence citoyenne afin de défendre les droits sociaux et démocratiques, et de ne pas baisser les bras.

Dans un pays où les gangs semblent parfois faire la loi davantage que l’État lui-même, cette résistance demeure l’un des rares motifs d’espoir. Mais sans volonté politique réelle de rétablir la sécurité et de reconstruire les institutions, les jours meilleurs que réclame la population haïtienne paraissent encore bien lointains.