L’auteur est syndicaliste

Lors de la clôture du Conseil général du Parti libéral du Québec (PLQ), le 6 juin dernier, Charles Milliard a dévoilé sa vision du développement économique du Québec. Il prétend qu’avec celle-ci, son parti serait le seul vrai parti de l’économie. Laissez-moi en douter un peu… et même beaucoup.

La vision économique du Québec de M. Milliard a été lancée avec ce slogan :  « Il faut réparer le Québec » et sa stratégie pour y parvenir se résume en quatre piliers.

  1. La réindustrialisation: M. Milliard voudrait faire passer la contribution du secteur manufacturier de 12% à 15% du PIB d’ici 2035.
  2. La dérèglementation: Pour aider les PME, un moratoire sur toute nouvelle règlementation sera mis en place et une règle stricte du « 2 pour 1 » sera instaurée. C’est-à-dire que, pour chaque nouvelle règlementation introduite, deux seront abolies.
  3. Immigration régionale: M. Millard affirme que l’immigration sera planifiée de façon objective en fonction des besoins et des capacités réels de chaque région.
  4. Soutenir les PME et aider le repreneuriat: Le soutien aux PME se fera par une baisse graduelle de leur taux d’imposition, qui passera de 11,5% à 10%, et une stratégie nationale de repreneuriat sera mise en place.

Du « déjà vu »

Quand j’ai pris connaissance du discours de M. Milliard, j’ai eu une impression de « déjà vu ». J’ai vite trouvé pourquoi : le choix des mots ou plutôt de la phrase pour faire la une des médias. M. Milliard nous a lancé un beau « Il faut réparer le Québec », qui ressemble étrangement au « Le Canada est brisé » d’un certain Pierre Poilièvre.

Il y a également sa formule magique du « 2 pour 1 » visant à favoriser la dérèglementation pour les PME. Elle ressemble beaucoup à la formule magique du « 1 pour 1 ». Pour chaque dollar de plus qu’un ministère demanderait, il devrait en économiser un, une formule que M. Poilièvre avait présentée afin d’assainir les finances publiques.

En entendant ces belles phrases, on peut dire que les grands esprits de droite se sont rencontrés.

S’éloigner de l’ère Legault

Si on s’attarde un peu plus sur le fond de la vision économique de M. Milliard, on comprend qu’il n’est pas étonnant qu’il souhaite miser sur les PME. Probablement que tous les partis politiques vont vouloir s’éloigner de l’ère Legault, où l’obsession pour la création de « bons emplois payants », par l’intervention de l’État pour développer certains secteurs économiques, faisait foi de tout.

Surtout que cette obsession a mené à plus d’un fiasco financier. On a qu’à consulter le dernier rapport sur la filière batterie, que la vérificatrice générale du Québec vient de déposer, pour le réaliser.

Les piliers sur lesquels repose la vision économique de M. Milliard ne sont pas très solides. Sa volonté d’augmenter le pourcentage du PIB du secteur manufacturier du Québec nous est présentée sans réel plan d’action.

Nous sommes de nouveau devant une belle phrase creuse de politicien. M. Milliard nous en sert trop souvent, qui servent plus de clips médiatiques que pour un réel développement économique.

Le fameux « 2 pour 1 »

La proposition, qui m’a le plus fait sursauter, est l’instauration d’un moratoire avec la formule stricte du « 2 pour 1 » en ce qui a trait à la règlementation des PME. Qu’un parti politique qui aspire à gouverner le Québec souhaite prendre un pas de recul sur la règlementation qui touche les PME, ça se comprend. Qu’il le fasse en imposant un moratoire sur toutes nouvelles règlementations, ça se défend. Mais qu’il présente comme solution une règle qui fera en sorte d’abolir deux règles pour chaque nouvelle règle instaurée, c’est simpliste, pas sérieux, même stupide!

Nous sommes encore devant un raccourci intellectuel, la spécialité de nos bons politiciens de droite, qui tentent de nous faire croire qu’il existe une solution simple à tout. Je ne suis pas un spécialiste de la règlementation à laquelle sont assujetties les PME québécoises. Je ne suis pas contre l’idée qu’il y en ait trop ou qu’il soit compliqué de naviguer à travers tous ces dédales administratifs, mais ne me faites pas croire que le simple fait d’appliquer une règle de « 2 pour 1 » va contribuer à résorber les problèmes vécus par les PME.

Nous sommes plutôt devant une solution de libéralisme économique, de la bonne vieille idéologie de droite, que nous nous sommes fait servir au début des années 90 et qui consiste à enlever le plus de restrictions possible aux lois du marché.

Dans leur monde idéal, il faut laisser faire les dirigeants des entreprises. Ils peuvent se réguler d’eux-mêmes. Sous prétexte qu’ils créeraient des emplois et au nom de la sacro-sainte compétitivité, nous devons réduire au minimum ce qu’ils désignent comme des contraintes administratives.

Les organisations patronales, comme, entre autres, la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante, ont dû jubiler en entendant ce discours. Il en va de même pour les think tanks de droite, comme l’Institut économique de Montréal, pour qui la dérèglementation et les baisses d’impôt, comme celle promise par M. Milliard, sont vues comme une solution à tous les maux. En fait, la seule récrimination qui viendra de ces organisations, c’est que M. Milliard ne va pas assez vite.

L’immigration

Finalement, la stratégie économique du chef libéral comprend une immigration planifiée, selon les besoins et les capacités réels de chaque région. Une autre belle grande phrase qui, en matière d’immigration, semble être une belle tarte aux pommes chaude, mais qui, dans les faits, sera difficile à mettre en œuvre. Le respect des besoins est toujours possible, mais en ce qui concerne la capacité d’accueil, c’est une autre histoire.

D’abord, ça veut dire quoi une capacité d’accueil pour M. Millard? Pour ma part, ça veut, entre autres, dire qu’il y ait des logements disponibles, des places disponibles dans les services de garde et dans les écoles. La présence de personnel et d’infrastructures pour favoriser la francisation, de même, que pour fournir les services de santé et sociaux nécessaires à cette nouvelle population, etc.

Si une région donnée n’a pas les capacités d’accueillir de nouveaux immigrants et qu’elle a besoin de main-d’œuvre, que fait-on? Si des infrastructures ou du personnel sont manquants, qui va payer pour couvrir ce manque? On est vraiment loin de la coupe aux lèvres dans ce dossier. Ça ressemble à une belle promesse électorale, qui ne verra jamais le jour.

Et la grande pièce manquante dans ce beau discours, les travailleuses et les travailleurs. En aucun moment, dans tout ce que j’ai lu ou entendu du discours de M. Milliard, il n’est fait mention des travailleuses et des travailleurs. Faut quand même le faire! Élaborer une stratégie économique sans se préoccuper de l’apport de la classe ouvrière!

Nous venons de vivre huit ans avec un gouvernement qui a joué au « bon père de famille » et qui a dilapidé les fonds publics. Un gouvernement qui s’est attaqué aux droits fondamentaux des travailleurs et des travailleuses. Aujourd’hui, M. Milliard nous propose un gouvernement à la solde des associations patronales et soumis aux idéologies économiques de droite que l’on sait tous qu’elles ne fonctionnent pas, sauf pour créer encore plus d’inégalités sociales.