Parmi les innombrables ratés de la CAQ durant ses deux mandats au pouvoir, on compte son incapacité à faire face convenablement à la crise des infrastructures. Pressé d'autoriser de nouvelles constructions pour pouvoir couper plus de rubans, le gouvernement a négligé le maintien des actifs existants.
Résultat? Dans le système de Santé, on dénombre 227 bâtiments hospitaliers vétustes, dont la rénovation coutera au bas mot deux milliards de dollars. Le métro de Montréal, qui tombe en ruines, nécessitera des investissements de 7 milliards de dollars. En éducation, 53% des écoles sont en mauvais ou très mauvais état et il faudra débourser près de 10 milliards pour la remise à niveau de structures. La plus grosse facture viendra du réseau routier, où le déficit d'entretien s'élève à 31 milliards de dollars!
Devant la gravité de la situation, il aurait été souhaitable que Québec fasse un effort pour s'entendre avec les gens dont l'expertise sera cruciale pour faire face aux défis des prochaines années. Mais l'incompétence de France-Élaine Duranceau, la présidente du Conseil du Trésor, est visiblement sans limite, ce qui fait en sorte que les membres de l’Association professionnelle des ingénieurs du gouvernement (APIGQ) demeurent à ce jour sans contrat de travail. Je m'entretiens sur ce conflit de travail avec Marc-André Martin (Ing.), président de l'APIGQ.
Orian Dorais : Comment se sont déroulés les pourparlers, M. Martin?
Marc-André Martin : Négocier avec le secrétariat du Conseil du Trésor, c'est toujours une grande valse parfaitement chorégraphiée, mais trop longue. L'employeur a des cases à cocher, il doit faire un dépôt patronal à l'ensemble du secteur public, avant de régler aux tables sectorielles. En 2023, j'ai dû m'assoir pendant une demi-heure pour me faire lire les dix-huit pages du dépôt global, tout en sachant très bien que l'APIGQ a des demandes particulières qui ne marcheront pas dans ce cadre-là. Ensuite, il faut mettre de la pression sur le négociateur pour qu'il propose un cahier de propositions propre aux ingénieurs.
Plus de trois ans sans convention
O.D. : En 2023, c'était à l'époque du front commun... Voulez-vous dire que vos membres sont sans convention depuis trois ans?
M.A.M. : Je veux dire que nos membres sont sans convention depuis plus de trois ans, depuis le 1er avril 2023. On doit être pas mal les derniers membres du front commun qui n'ont pas réglé. C'est toujours la même chose : le gouvernement règle d'abord avec les grands syndicats en santé et en éducation, puis procède par attrition avec les plus petits groupes, espérant faire des économies sur leur dos.
L'APIGQ n'est pas dans une centrale. Elle compte 1 900 membres. Donc, on savait que ça prendrait du temps. C'est pourquoi je parlais d'une valse lente dont on connait les mouvements par cœur. La négociation aurait pu se terminer en trois mois, l'employeur sait qu'il va devoir s'entendre avec ses ingénieurs tôt ou tard. Mais bon, on a négocié de bonne foi.
On a participé aux mobilisations d'automne 2023. On a commencé les moyens de pression en 2024 et, en 2025, nos membres ont voté pour huit jours de grève. À travers tout ça, on est allé – et je n'exagère pas – à des dizaines de rencontres avec l'employeur, pour faire valoir nos droits à des interlocuteurs qui font la sourde oreille.
En septembre dernier, quand Mme Duranceau est entrée en poste, on a essayé de la rencontrer, mais elle a refusé. Elle se cache depuis des mois. Je n'ai jamais vu ça, une présidente du Conseil du Trésor qui refuse de rencontrer les ingénieurs du gouvernement. Bref, comme vous pouvez voir, on a été patients et on n'a pas pris d’actions radicales qui auraient pu paralyser des chantiers essentiels.
Mais là ça suffit. Nos membres ont voté pour une journée de grève le 20 mai 2026. Depuis le 11 juin, nous sommes entrés dans une grève à durée indéterminée. Nos membres débraient les soirs, les jeudis et les fins de semaine. Vous comprenez que faire la grève a plus d'impact durant l'été, qui est la période des grands travaux. On a aussi lancé une campagne de pub. Vous allez aimer notre slogan : « Nos infrastructures CAQ de partout ! »
La privatisation
O.D. : Craigniez-vous que le gouvernement utilise cela comme prétexte pour confier votre mandat au privé?
M.A.M. : Ha! Ils peuvent essayer. C'est ce qui est arrivé avec le pont de l'île d'Orléans et celui de l'Île-aux-Tourtes. Le gouvernement pensait faire un bon coup, il prétendait que le privé serait capable d'effectuer ces contrats sans délai ou dépassements de coûts. Qu'est-ce qui est arrivé ?
Tout l'argent a été drainé des coffres publics et les échéanciers ont été dépassés plusieurs fois. Et je suis certain que, dans 20 ans, on va découvrir que les travaux étaient tous croches et que les matériaux étaient de qualité inférieure. Plus que le privé, l’APIGQ a l'expertise nécessaire pour concevoir des structures résilientes et pour inspecter les chantiers. Mais on risque de perdre ce savoir-faire. Depuis deux ans, on vit un gel d'embauche et on a perdu 200 ingénieurs qui ont quitté le secteur public québécois.
Le salarial
O.D. : Quelles sont vos revendications pour la prochaine convention? J'imagine que la fin des gels d'embauche en fait partie.
M.A.M. : Évidemment qu'on est contre le gel d'embauches. Sinon, il y a trois enjeux qui accrochent. D'abord, le nerf de la guerre. Nous demandons la hausse de 17,4% consentie au front commun, plus une bonification de l'enveloppe sectorielle qui nous amènerait à une augmentation de 25% si l'on prend en compte l'ensemble du monétaire. Les groupes considérés comme prioritaires – comme les profs et les infirmières – ont reçu une enveloppe similaire.
L'équipe de France-Élaine Duranceau dit que l'APIGQ n'est pas prioritaire. Mais le ministre de Finances, M. Girard, dit qu'il envisage une détérioration importante des routes et la première ministre elle-même admet qu'il y a des défis avec nos infrastructures. Dans ce contexte-là, on ne peut pas nier que les ingénieurs sont un groupe essentiel. Autrement dit, Mme Duranceau est contredite par les déclarations de ses collègues.
Certains au Conseil du Trésor essaient de jouer au plus fin en disant que l'offre patronale actuelle n'est pas différente de celle faite aux autres tables prioritaires. C'est faux. Je rappelle que nous sommes des ingénieurs, on connait les chiffres et les tableaux Excel, on fait ça à journée longue. L'employeur ne peut pas nous berner avec des astuces comptables, on peut faire les calculs mieux qu'eux. Et je rappelle que, si l'on prend en compte la rémunération de nos collègues au fédéral ou à Hydro-Québec, l'APIGQ serait en droit de demander un rattrapage salarial de 30% juste la première année.
Le télétravail
Un autre enjeu important est l'aménagement des bureaux. Mme Duranceau a insisté sur l'importance de ramener les fonctionnaires en présentiel. D'accord, mais il faut nous fournir des vrais lieux de travail. Avant la pandémie, nos membres avaient des cubicules fermés. Maintenant, le gouvernement a réduit ses espaces et nos collègues travaillent dans de grandes aires ouvertes. Ils sont entourés d'inconnus... alors qu'ils planchent sur des dossiers souvent confidentiels!
Un peu dans le même ordre d'idées, on demande de codifier l'usage du télétravail dans la convention. On doit mettre une clause sur le volontariat. En théorie, c'est à la discrétion de nos membres s'ils veulent faire du présentiel ou être en ligne. Sauf qu'en pratique, des cadres peuvent dire aux ingénieurs quand ils doivent être au bureau. Certains de nos membres se font dire de rentrer tel ou tel jour parce que des locaux sont inoccupés et peuvent les accueillir.
Nos membres doivent pouvoir choisir quand ils font du télétravail et quand ils sont en présentiel. Et s'ils vont au bureau, ils doivent pouvoir travailler dans un espace approprié. Ce principe doit être intégré à la convention. Et si Mme Duranceau s'inquiète que les ingénieurs vont juste travailler de la maison, elle n'a rien à craindre. Nos membres sont des scientifiques, ils aiment travailler ensemble, se consulter. C'est bon pour la recherche... et la mobilisation.

