Pour qualifier l’intégration économique et politique découlant du premier traité de libre-échange entre le Canada et les États-Unis, l’influent magazine britannique The Economist avait évoqué la création symbolique d’un nouveau pays, appelé Namerica.
Le terme aurait pu revenir à la mode si Trump avait prôné la fusion des deux pays plutôt que l’absorption du Canada comme 51e État. Mais il n’en demeure pas moins que c’est bien le sens de l’allocution de Mark Carney devant l’Economic Club à New York, le 28 mai dernier, qui s’est terminé par un retentissant « Canada Strong will help make America great again ».
Nos médias, dépendants du financement fédéral, ont minimisé la portée de cette allocution et se sont gardés de mettre en évidence sa contradiction avec le célèbre discours de Davos du 20 janvier 2026.
De Davos…
À Davos, Carney parlait « de la rupture de l’ordre mondial », de la capacité des puissances moyennes « de construire un nouvel ordre mondial », de l’impossibilité de « vivre dans le mensonge d’un avantage mutuel grâce à l’intégration lorsque celle-ci devient la source de votre subordination ».
Il en déduisait que « dans un monde marqué par la rivalité entre les grandes puissances, les pays intermédiaires ont le choix : soit se faire concurrence pour obtenir des faveurs, soit s’unir pour créer une troisième voie qui aura du poids ».
Il se vantait que « le Canada a été parmi les premiers pays à prendre conscience de la situation, ce qui nous a amenés à modifier fondamentalement notre orientation stratégique » et il concluait avec cette phrase devenue célèbre : « Les puissances moyennes doivent agir ensemble, car si vous n’êtes pas à la table, vous êtes au menu. »
… à New York
Devant les milieux d’affaires de l’Economic Club, la première partie du discours est un copier-coller de celui de Davos. Carney récapitule les politiques mises de l’avant dans sa première année au pouvoir : réduction des impôts; réformes de la réglementation afin d’accélérer la réalisation de projets d’infrastructure d’intérêt national; projets d’oléoduc et d’exportation de GNL; construction du premier petit réacteur modulaire opérationnel du G7; conclusion de 56 accords sur les minéraux critiques avec plus de dix pays; doublement du réseau électrique; le tout pour faire du Canada une superpuissance énergétique. À cela, Carney ajoute plus de 20 accords économiques et de sécurité sur les cinq continents.
Mais la suite du discours est d’un tout autre ordre. Les politiques militaires, à peine évoquées à Davos, sont longuement développées : atteinte des cibles de l’OTAN, soit 4 % du PIB d’ici 2030 et 5 % conformément au calendrier établi par l’OTAN; stratégie industrielle de défense de 500 milliards $ en dix ans; rappel que le Canada dirige la brigade multinationale de l’OTAN en Lettonie et qu’il est parmi les plus importants donateurs par habitant à l’Ukraine; faire de la sécurité arctique une priorité; construction de nouveaux centres opérationnels militaires, un radar transhorizon et des sous-marins; développement d’une flotte de brise-glace; création de la Banque de la défense, de la sécurité et de la résilience.
Puis, Carney rappelle les bénéfices pour l’Oncle Sam de l’intégration de l’économie canadienne à l’économie américaine. Le Canada est le premier client des États-Unis : il achète plus de biens que la Chine, le Japon et l’Allemagne réunis. Réciproquement, les États-Unis sont aussi son principal marché d’exportation : 70 % de ses exportations canadiennes (biens manufacturiers, automobile, gaz naturel, électricité, pétrole brut, aluminium, minéraux critiques).
Plus question de « troisième voie », l’objectif est de conclure « un nouveau partenariat » avec les États-Unis. Un partenariat qui « contribuera à redonner sa grandeur à l’Amérique ».
Subordination
Déjà, Carney a montré dans quel camp il logeait en faisant du Canada le premier pays à appuyer la guerre des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, mettant au rebut sa déclaration de Davos où il affirmait : « Nous demeurons fidèles à nos principes quant à nos valeurs fondamentales : souveraineté et intégrité territoriale, interdiction du recours à la force, sauf dans les cas prévus par la Charte des Nations Unies, et respect des droits de la personne. »
Dans les faits, la mission véritable de Carney, avec son appel à une coalition des « puissances moyennes », est de les rassembler pour les amener ou les maintenir dans le giron de l’Amérique trumpienne. Ce faisant, il espère arracher quelques concessions pour le Canada au locataire de la Maison-Blanche.
L’IA et l’énergie
Dans la confrontation entre les deux seules grandes puissances, les États-Unis et la Chine, l’Intelligence artificielle est l’enjeu majeur, particulièrement à cause de ses implications dans le domaine militaire. L’IA nécessite énormément d’énergie, d’où la prolifération des centres de données (data center).
Aux États-Unis, les centres de données sont alimentés principalement au gaz de schiste, une ressource qui s’épuise rapidement. Leurs 5 426 centres de données accaparent déjà 8,9% de la demande totale en énergie. (337 au Canada pour 1,7% de la demande.) Les Américains auront besoin de l’énergie canadienne, d’où leur intérêt pour les hydrocarbures albertains… et l’hydroélectricité québécoise.
La construction de nouveaux pipelines pourrait s’inscrire dans une stratégie « Namerica » dans laquelle les hydrocarbures canadiens pourraient se substituer à des exportations américaines vers l’Asie, permettant de rediriger les hydrocarbures américains vers la consommation intérieure, particulièrement les centres de données.
Le projet de Carney de doubler la capacité de production d’électricité au Canada d’ici 2050 – nécessitant des investissements de 1000 milliards de dollars – s’inscrit dans la même stratégie. Le but n’est pas de décarboner l’économie canadienne. Hydro-Québec refuse des blocs d’électricité à des entreprises qui veulent décarboner leurs opérations. Les blocs d’électricité sont prioritairement réservés aux centres de données et à l’industrie minière, qui est une grande consommatrice d’énergie. Les États-Unis lorgnent les minéraux stratégiques en sol canadien et québécois pour mettre fin à leur dépendance à la Chine.
Récemment, Goldman Sachs est devenue actionnaire de QScale, une entreprise québécoise de l’IA qui veut obtenir un bloc énergétique de 70 MW pour un projet global de 700 millions $. Il y a actuellement 82 centres de données au Québec, qui consomment 150 MW d’électricité. Hydro-Québec estime que cette filière engloutira 1100 MW en 2035. Les centres de données exigent beaucoup d’espace – souvent en territoire agricole – et consomment beaucoup d’eau pour refroidir les serveurs.
Aux États-Unis, selon les commentateurs, la rébellion contre l’implantation des centres de données est le prochain grand affrontement. Il le sera aussi au Québec. Avec la loi C-5 – Loi visant à bâtir le Canada – le gouvernement Carney s’est donné l’autorisation de passer outre les lois existantes pour la réalisation de grands projets d’infrastructures jugés d’« intérêt national ». En fait, de grands projets pour « Namerica » dans le cadre de la transformation de l’économie canadienne en économie de guerre.

