Le traité de Paris de 1763, qui officialise la conquête britannique de la Nouvelle-France, met un terme à la guerre de Sept Ans, qualifiée par Winston Churchill de « première guerre mondiale ». En 1775, lorsque les Canadiens français sont invités par les patriotes américains à se joindre à leur révolution, ils affichent leur neutralité, conséquence de la reconnaissance par la Grande-Bretagne, avec l’Acte de Québec, de leur liberté de croyance religieuse et de l’usage des droits civils français.

Le président américain Martin Van Buren rend aux patriotes du Québec la monnaie de leur pièce en refusant de leur prêter main-forte lors des rébellions de 1837-1838, qui s’inscrivent dans le mouvement des indépendances latino-américaines et du « printemps des peuples » en Europe.

Les guerres coloniales ont puissamment contribué à faire prendre conscience au peuple canadien-français de son statut minoritaire et à faire émerger l’idée d’indépendance nationale. Alors que le Canada anglais répond avec empressement à l’appel de la mère patrie, les Canadiens français opposent un refus ferme à toute participation aux guerres de l’impérialisme britannique.

Quelques années après la création de la Confédération canadienne (1867), un corps expéditionnaire est ainsi envoyé pour mater la rébellion des Métis francophones dans l’ouest du pays (1869-1885). L’espoir de la création d’une autre province francophone s’évanouit. La théorie du « pacte entre deux nations », qui est, pour les Canadiens français, le socle de la Confédération, est mise à mal. La pendaison du chef métis francophone Louis Riel (1885) pave la voie à la victoire électorale au Québec du Parti national d’Honoré Mercier, qui n’est pas hostile à l’idée d’indépendance.

Des décennies plus tard, le Québec se voit imposer contre sa volonté une participation à la Première Guerre mondiale. Des émeutes éclatent à Montréal et à Québec pour s’opposer à la conscription. Les médias canadiens-anglais se déchaînent. The Evening Telegraph exhorte le gouvernement à « ramener le Québec sur le droit chemin, même s’il faut recourir à la force ».

Le 21 décembre 1917, le député Joseph-Napoléon Francœur dépose à l’Assemblée législative une motion qui exprime l’avis que « la province de Québec serait disposée à accepter la rupture du pacte confédératif de 1867 si, dans les autres provinces, on croit qu’elle est un obstacle au progrès et au développement du Canada ». Après trois jours de débats, Francœur retire sa motion, satisfait de l’apaisement qu’elle a engendré.

L’accalmie est de courte durée. Après de multiples affrontements avec les recruteurs de l’armée, des événements dramatiques secouent la ville de Québec, lors du congé pascal de 1918. Entre douze mille et quinze mille personnes se rendent au manège militaire pour libérer les conscrits. La cavalerie est appelée à disperser la foule. Le dimanche de Pâques, des trains bondés de soldats anglophones de l’Ontario et de l’Ouest arrivent à Québec, avec, à la tête des opérations, un major général de la milice canadienne ayant gagné ses galons dans la répression des Métis.

Le lundi, mille deux cents soldats, dont cent tireurs d’élite, font face aux manifestants. Ordre a été donné aux soldats francophones de rester dans leurs casernes. Les militaires insultent les manifestants. Des tirs à la mitrailleuse se font entendre. La confrontation cause la mort de quatre personnes. Plus de soixante-dix sont blessées et soixante-deux sont arrêtées. Ces événements de Pâques marquent à jamais la population canadienne-française.

Lors de la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement libéral de William Lyon Mackenzie King, élu sur la promesse de ne pas recourir à la conscription, convoque en 1942 un référendum — erronément nommé « plébiscite ». Il demande aux Canadiens de le libérer de sa promesse. Le Québec se mobilise et répond « non » à 72,1 % des voix. Dans les huit autres provinces, le « oui » recueille à l’inverse entre 69,8 % et 82,9 % des suffrages.

Déjà, en 1939, par mesure préventive, les libéraux fédéraux étaient intervenus au Québec pour s’assurer de la défaite électorale du gouvernement nationaliste de Maurice Duplessis, farouche opposant au service militaire, au profit du Parti libéral d’Adélard Godbout, qui s’engageait « sur l’honneur » à ce qu’aucun Canadien français « ne soit mobilisé contre son gré ». Au cours de la guerre, le premier ministre québécois adopte une série de lois progressistes. Mais lors des élections de 1944, il paie l’association des libéraux au référendum, l’Union nationale de Duplessis revient au pouvoir.

De passage au Québec cette année-là, l’économiste John Maynard Keynes écrit, dans une lettre au chancelier de l’Échiquier britannique, que les élections ont porté sur deux enjeux : les relations fédérales-provinciales et la participation à la guerre. Keynes conclut : « Ils ont toujours ici, en vérité, une super-question irlandaise. » L’Irlande est demeurée neutre au cours de la guerre. Elle a refusé aux Alliés l’accès à ses ports malgré la promesse de Churchill de réunifier l’Irlande en échange.

La « théorie des deux nations »

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’Empire américain supplante l’Empire britannique. Un changement fondamental s’opère. Les milieux nationalistes rompent avec la « théorie des deux nations » et la lutte pour l’indépendance du Canada vis-à-vis de la Grande-Bretagne. Les Canadiens français sont devenus des Québécois et l’indépendance du Québec est désormais une option politique reconnue.

L’aile indépendantiste radicale s’inspire d’autres mobilisations en faveur de l’émancipation à travers le monde : révolution cubaine, tentative d’exporter la révolution en Bolivie, guérilla Tupamaros en Uruguay, mouvement des droits civiques et d’opposition à la guerre du Vietnam aux États-Unis. Des bombes sont posées. Les manifestations se succèdent. Le 29 novembre 1968, 1 500 délégués affluent de toutes les régions des Amériques à Montréal à l’occasion de la Conférence hémisphérique pour mettre fin à la guerre du Vietnam. Salvador Allende, alors sénateur au Chili, une délégation de dirigeants nord-vietnamiens, des représentants des Black Panthers et des indépendantistes québécois figurent parmi les participants. Pierre Vallières, membre du Front de libération du Québec (FLQ) et auteur de Nègres blancs d’Amérique (1968), livre-choc sur la condition du prolétariat québécois, prononce le discours de clôture de la conférence.

Alors que le général de Gaulle, critique de la guerre du Vietnam et de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), donne une dimension internationale à lutte du peuple québécois en prononçant son fameux « Vive le Québec libre ! » en 1967, René Lévesque fonde le Parti québécois l’année suivante. Son programme contient une résolution affirmant qu’un Québec indépendant ne participerait ni à l’OTAN ni au Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord.

L’indépendance apparaît désormais comme une perspective crédible. Pour briser l’élan de ce mouvement émancipateur, le premier ministre Pierre Elliott Trudeau met à profit la crise d’Octobre. Une décennie plus tard, il utilise la défaite au référendum de 1980 sur la souveraineté pour rapatrier sans l’avis du Québec la Constitution du Canada, dernier vestige de la dépendance du Canada à l’égard de la Grande-Bretagne.

En mars 2003, le gouvernement libéral de M. Jean Chrétien cause la surprise en refusant de participer à la guerre en Irak. Dans ses mémoires (Unquiet Diplomacy, Key Porter Books, 2005), Paul Cellucci, ancien ambassadeur des États-Unis à Ottawa, a écrit : « Le Québec constituait un problème, tout comme les opposants au sein du Parti libéral qui ne voulaient pas voir le Canada trop se rapprocher des États-Unis d’un point de vue militaire. »

Maillon faible

Le Québec représente le maillon faible de l’impérialisme sur le continent, comme le démontre la mobilisation qui a vu à deux reprises, malgré des froids sibériens, plus de cent mille puis deux cent mille personnes, de toutes origines ethniques, descendre dans la rue pour s’opposer à l’implication du Canada dans cette guerre.

M. Chrétien redoutait que la participation de son pays au conflit entraîne la réélection d’un gouvernement du Parti québécois aux élections provinciales d’avril 2003. Le chef péquiste Bernard Landry a confié à des proches que, si le gouvernement canadien avait suivi le président George W. Bush, il aurait déclenché un référendum sur l’indépendance de la province.

De nos jours, l’actuel premier ministre fédéral, M. Mark Carney, ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre, ressuscite la filiation britannique pour exprimer son opposition à la volonté affirmée de M. Donald Trump d’annexer le Canada. C’est dans ce contexte qu’il a invité le roi Charles III — qui est aussi le souverain du Canada — à prononcer à Ottawa, le 27 mai 2025, le discours du Trône qui ouvre traditionnellement chaque nouvelle législature parlementaire.

Au lendemain de son retentissant plaidoyer en faveur des « puissances moyennes » au forum de Davos, le 20 janvier dernier, M. Carney prend à nouveau la parole en public. Il est cette fois à Québec, dans le parc urbain des plaines d’Abraham, au pied de la citadelle construite en 1820 pour protéger la ville d’une éventuelle attaque américaine. Mais ses propos suscitent un tollé : il affirme que ce site historique, également emblématique de la défaite française contre les Anglais en 1759, symboliserait le « lieu où le Canada a commencé à faire le choix historique de privilégier (…) le partenariat plutôt que la domination, la collaboration plutôt que la division ».

M. Carney est amateur de symboles militaires. L’une de ses premières entrevues après son élection s’est tenue devant un blindé au Musée de la guerre. Sur le pont d’une frégate, il a exprimé sa satisfaction d’avoir porté les dépenses militaires à 2 % du produit intérieur brut, alors que se succèdent les mesures d’économie dans la fonction publique et les programmes sociaux.

À Davos, il appelait à ne pas se soumettre aux « puissances hégémoniques ». Or, un mois plus tard, il déclarait, sans égard pour le droit international : « Le Canada appuie les mesures prises par les États-Unis pour empêcher l’Iran de se doter d’une arme nucléaire et pour empêcher son régime de continuer à menacer la paix et la sécurité internationales. » Les entreprises se bousculent aux portes de l’Agence de l’investissement pour la défense. La ministre de l’Industrie veut utiliser les batteries prévues pour les voitures électriques afin d’alimenter les camions militaires. Les entreprises manufacturières québécoises se voient refuser pour leur expansion ou la décarbonisation de leurs activités les blocs d’électricité, désormais réservés en priorité à l’exploitation minière et aux centres de données.

Cette frénésie s’est aussi emparée des grands médias traditionnels. Mais le Québec, comme cela s’est produit souvent au cours de son histoire, prendra progressivement conscience que ce projet d’une société militarisée ne correspond pas à ses intérêts et à ses valeurs.

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Pierre Dubuc

Directeur du mensuel L’Aut’Journal, Montréal, auteur de Cap sur l’indépendance. Ébauche d’un plan de lutte contre l’extrême droite, le fascisme et la guerre, Éditions du renouveau québécois, Montréal, 2025.