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61 milliards de dollars américains. Voici le chiffre d'affaires enregistré par la multinationale ArcelorMittal pour l'année 2025. Le groupe est le deuxième plus grand producteur d'acier au monde, après le géant chinois Baowu.

Installée depuis longtemps au Québec, ArcelorMittal a souvent bénéficié des largesses du gouvernement provincial. En 2021, le ministère de l'Économie lui a accordé une aide de 80 millions de dollars, officiellement pour l'aider à réduire les émissions de GES de son usine de Port-Cartier. En 2024, le ministère de l'Environnement lui a versé un autre 50 millions dans le même but et, la même année, Hydro-Québec lui a réservé un bloc énergétique de 16 mégawatts. Tout cela, bien entendu, au nom de la transition énergétique.

On aurait été en droit de s'attendre qu'une compagnie qui engrange des revenus aussi colossaux et qui a souvent été aidée par les contribuables québécois fasse sa part pour offrir de bonnes conditions à la main-d'œuvre d'ici. La réalité n'est malheureusement pas si simple. Depuis les 1er août 2026, les employé.es de l'usine ArcelorMittal de Contrecœur-Ouest sont en grève, après l'arrivée à échéance de leur convention collective. Leur employeur refuse de leur accorder une augmentation à la hauteur de l'inflation des dernières années. J'en discute avec Yves Rolland, représentant du secteur de l'acier au Syndicat des Métallos (FTQ).

Orian Dorais : Pouvez-vous m'en dire un peu plus sur ce conflit de travail?

Yves Rolland : En commençant, je dois vous dire que je connais très bien l'usine de Contrecœur-Ouest. C'est là que j'ai commencé en 2000, comme opérateur. À l'époque, le site appartenait à Stelco, une entreprise canadienne-anglaise. En 2006, on est passés sous ArcelorMittal et, de 2009 à 2023, j'ai été le président du local 6951 des Métallos, qui représente cette usine.

Je peux vous dire que mes collègues de Contrecœur-Ouest ont toujours été extrêmement travaillants. Même que, dans les dernières années, cette usine a battu plusieurs records de productivité. Nos membres là-bas n'ont jamais eu peur de mettre la main à la pâte et personne ne peut nier que leur expertise est essentielle pour la compagnie. Donc, on s'explique mal pourquoi l'employeur refuse d'accéder à leurs demandes salariales.

Nos membres demandent un rattrapage qui leur permettra de préserver leur pouvoir d'achat. Le normatif est réglé, donc le monétaire représente le principal point d'achoppement. La dernière offre patronale a été rejetée à 90%!

O.D. : Aviez-vous d'autres revendications que la rémunération pour cette convention, par exemple sur les retraites ou les assurances?

Y.R. : Il y a quelques désaccords au niveau des assurances, parce que l'employeur demande des reculs inacceptables : que nos membres paient une plus grande quote-part sur les médicaments et des changements aux assurances post-retraite.

Excusez-moi, mais nos membres retraités ont renoncé à des augmentations salariales pour obtenir ces assurances-là pendant leurs années de service. Ils y ont droit, ce n'est pas un privilège donné par ArcelorMittal! Pour ce qui est de la retraite, c'est moins un enjeu qu'en 2014, quand ils ont essayé de nous enlever notre fonds de pension.

O.D. : Un instant, qu'est-ce que vous voulez dire par « enlever votre fonds de pension »?

Y.R. : Pendant des années, les retraités de Contrecœur-Ouest étaient dans un régime à prestations déterminées. En 2014, lors du renouvellement de la convention, l'employeur a voulu envoyer les nouveaux vers une autre forme de retraite. Nos membres ont dit « non » et les négociations ont été assez houleuses. On a même subi un lock-out d'environ deux semaines.

Finalement, on est parvenus à un compromis : les collègues embauchés avant 2014 ont pu garder leur régime à prestations déterminées, ceux arrivés après sont sur le RRFS de la FTQ. Pour la convention de cette année, on demande encore quelques bonifications des régimes de retraite, mais, comme je vous disais, cette fois, l'enjeu principal est la rémunération.

O.D. : Les contrats de travail sont sur six ans, si je comprends bien.

Y.R. : Voilà. La première entente avec ArcelorMittal remonte à 2008, ensuite celle de 2014, acquise après un lock-out, puis la dernière remonte à 2020. Je vous rappelle le contexte de 2020 : avec la pandémie, le Québec était mis sur pause et il y avait des craintes que l'usine de Contrecœur-Ouest cesse d'opérer.

Nos membres ont donc accepté une entente satisfaisante, mais plus modeste sur le plan financier, surtout si l'on prend en considération l'inflation massive des années suivantes. En ce moment, les salaires à Contrecœur-Ouest se situent dans la moyenne basse des usines ArcelorMittal au Québec. Le comparatif avec les sites de Longueuil ou de Contrecœur-Est est défavorable.

L'employeur ne peut pas vraiment justifier pourquoi il offre moins aux collègues de Contrecœur-Ouest. Et les salaires dans les mines d'ArcelorMittal sont beaucoup plus élevés. Je comprends que ce n'est pas la même division, mais c'est une chaine de production et tout le monde dans la chaine est essentiel. Qu'on travaille à l'extraction de la ressource, à sa transformation ou dans les bureaux de la compagnie, peu importe, tout le monde mérite un salaire décent. C'est le message que nos membres veulent faire entendre à la direction, avec un vote de grève à 97,2%!

O.D. : Comment est le moral sur les lignes de piquetage?

Y.R. : Excellent. Les membres sont motivés à faire entendre leurs voix. Dans les dernières semaines, on a reçu la visite d'autres membres des Métallos et d'Unifor, qui sont venus témoigner leur soutien. L'association des retraités de l'usine ainsi que l’Organisation des Retraités Métallos ont aussi été présentes. On voit que les gens restent attachés au site et à leurs collègues.

Des citoyens de la région se sont aussi déplacés. La mobilisation est particulièrement impressionnante pour la période estivale, alors que les gens sont d'habitude en vacances. En même temps, ça fait des années qu'on cultive cette solidarité et, aujourd'hui, on en récolte les fruits. Ça fait chaud au cœur.