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En Haïti, la crise ne se résume pas à la violence des groupes armés. Elle menace aussi de priver toute une génération de perspectives d’avenir. Dans un pays où environ 55 % de la population a moins de 25 ans, l’effondrement de l’emploi, la fermeture des entreprises et l’interruption des études plongent des milliers de jeunes dans une situation où les groupes armés deviennent parfois les seuls à leur proposer une source de revenus.
Pour Yvel Admettre, président de la Fédération Nationale des Syndicats en Éducation (FENASE), affiliée à la CTSP, et secrétaire général de cette confédération, cette réalité est particulièrement préoccupante. « Quand les jeunes sont laissés sur le pavé, alors qu’ils reçoivent quotidiennement des offres des gangs armés », explique-t-il, le risque de recrutement augmente considérablement.
C’est dans ce contexte que la Confédération des travailleurs et travailleuses des secteurs public et privé (CTSP) tente de développer des programmes de formation professionnelle destinés aux jeunes.
Donner aux jeunes les moyens de travailler
Depuis quelques années, la CTSP organise, en partenariat avec des écoles techniques, des formations gratuites dans des domaines pratiques : santé, pâtisserie, cuisine ou encore esthétique. L’objectif est de permettre aux jeunes d’acquérir des compétences leur donnant la possibilité de travailler sans nécessairement dépendre d’un employeur.
« Un jeune qui apprend, par exemple, dans le domaine de la santé, peut donner des services à domicile, il peut faire ses activités lui-même, sans avoir besoin d’un patron », explique le dirigeant syndical.
Cette approche répond à une réalité particulièrement difficile. Certains jeunes ont obtenu leur diplôme, mais ne trouvent pas d’emploi. D’autres n’ont tout simplement pas les moyens de poursuivre leurs études ou de fréquenter une école technique. Les filles sont particulièrement vulnérables.
La demande pour ces formations est considérable. La première cohorte comptait une quarantaine de personnes. Une autre, à Ouanamenthe, d’environ 45 personnes, doit démarrer en septembre, tandis qu’à Port-au-Prince, 60 personnes ont déjà été sélectionnées.
Mais les ressources de la CTSP ne permettent pas de répondre à toutes les demandes. La situation sécuritaire complique également le travail. Le premier établissement avec lequel le syndicat avait établi un partenariat se trouve maintenant dans une zone occupée par des groupes armés. Ses responsables ont dû quitter le pays pour se réfugier aux États-Unis.
Une « goutte d’eau » face aux besoins
La CTSP a récemment obtenu l’appui de l’Organisation internationale du travail (OIT) pour mettre sur pied une nouvelle session de formation destinée notamment aux jeunes ayant perdu leur emploi en raison de la crise et de la fermeture des entreprises.
« C’est une goutte d’eau », reconnaît Yvel Admettre, compte tenu de l’ampleur des besoins. Mais les résultats montrent l’importance de ces initiatives.
Il cite le cas d’une jeune femme qui, avant sa formation, n’imaginait pas pouvoir obtenir un diplôme et encore moins posséder son propre salon de beauté. Après avoir effectué des stages dans différents salons, elle s’est lancée à son compte. Elle souhaite maintenant revenir auprès de la CTSP comme formatrice afin d’accompagner d’autres jeunes.
Pour le secrétaire général, cet exemple montre qu’il est possible de créer des perspectives, même dans un contexte où tout semble concourir à les faire disparaître.
La CTSP souhaite poursuivre les formations à Port-au-Prince et à Ouanamenthe. Dans cette dernière ville, située près de la frontière avec la République Dominicaine, le secteur textile demeure un important bassin d’emplois, même si celui-ci s’est considérablement réduit : le nombre d’emplois serait passé d’environ 18 000 à 12 000.
L’enjeu est maintenant de rendre les programmes permanents. Or, si des fonds sont disponibles pour une cohorte, rien ne garantit qu’ils le seront pour la suivante. Des jeunes demeurent ainsi en attente et des parents appellent pour savoir si leur fille ou leur fils sera retenu.
Le risque du recrutement par les groupes armés
Cette précarité économique constitue, selon Yvel Admettre, un terreau favorable au recrutement par les groupes armés.
Des adolescents et de jeunes adultes qui ne peuvent plus payer leur école, qui n’ont pas d’emploi et qui ne voient aucune perspective peuvent être attirés par l’argent offert par les gangs.
« Étant donné qu’ils n’ont rien à faire, socialement, ils sont faibles. Alors, ils essaient d’aller s’enrôler dans les groupes armés, au risque de leur vie », affirme-t-il.
Le recrutement ne se limite donc pas à une question de criminalité. Il révèle aussi l’échec d’une société à offrir à sa jeunesse des possibilités d’étudier, de travailler et de construire son avenir.
C’est pourquoi Yvel Admettre considère les formations professionnelles comme une composante de la lutte contre la délinquance et la criminalité juvéniles. « Ils ne seront plus intéressés de rejoindre les groupes armés », espère-t-il.
Vu l’appropriation de cette initiative, la CTSP lance un appel à la solidarité internationale afin d’élargir son programme et de permettre à davantage de jeunes de rester aux études ou de développer de petites activités génératrices de revenus. « La formation des jeunes, c’est l’avenir, c’est absolument essentiel », insiste-t-il.
Quel avenir pour une génération?
Mais quel avenir peut-on envisager lorsque l’insécurité empêche de travailler, d’étudier et même de circuler librement?
Yvel Admettre se montre lucide : « Dans l’état actuel des choses, les jeunes sont très découragés. Ils sont très perplexes face à leur avenir. »
Il refuse cependant de considérer la situation comme irréversible. Une amélioration de la sécurité permettrait, selon lui, de relancer l’activité économique et de créer des emplois. Il faudra toutefois rétablir un minimum de stabilité politique et sécuritaire. Le massacre survenu le 23 août dans la commune de Kenskoff, à une dizaine de kilomètres de son domicile à la périphérie de Pétion-Ville, rappelle brutalement la persistance de l’insécurité.
Un processus électoral incertain
Quand on lui demande comment il voit le processus électoral, il martèle : « Même pour les parties prenantes, le processus électoral demeure incertain. » Une date a été envisagée en décembre 2026, mais de nombreux obstacles persistent, notamment les difficultés liées aux règles électorales et à l’insécurité.
À cette crise politique s’ajoutent des interrogations sur les ressources minières et les terres rares situées principalement du côté haïtien de la frontière avec la République Dominicaine. Yvel Admettre évoque également les rivalités géopolitiques et la volonté des États-Unis de préserver leur influence dans la région.
Ces questions traduisent une interrogation présente dans la société haïtienne : à qui profite le chaos?
Pendant que les débats politiques et géopolitiques se poursuivent, une génération grandit dans l’insécurité, le chômage et la pauvreté extrême.
Une bataille pour l’avenir
Face à cette situation, les initiatives de la CTSP peuvent sembler dérisoires. Quelques dizaines de jeunes formés ne suffiront évidemment pas à résoudre une crise nationale.
Mais, pour Yvel Admettre, chaque jeune qui acquiert un métier, poursuit ses études ou parvient à créer une petite activité représente une victoire sur le désespoir.
« Nous lançons donc un appel à la solidarité internationale », affirme-t-il. Avec davantage de soutien, la CTSP pourrait accueillir davantage de jeunes et leur offrir des alternatives concrètes au recrutement par les groupes armés.
Dans un pays où la jeunesse représente plus de la moitié de la population, investir dans la formation n’est donc pas seulement une politique sociale. C’est aussi une manière de défendre l’avenir d’Haïti.
Car lorsque l’État, l’économie et les institutions abandonnent une génération, d’autres forces sont prêtes à occuper l’espace laissé vacant. Pour la CTSP, donner aux jeunes les moyens de travailler et de vivre de leur travail constitue ainsi une forme de résistance : une façon de leur dire qu’en dépit du chaos, un autre avenir demeure possible.

