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Le luth est entre les mains de Yazan, 11 ans. Le violon est entre celles de Yara, 12 ans.
Le lanceur de bombes, lui, se trouve à quelques kilomètres de ce décor. Entre deux missions, il est en pause. Il se repose. Il fait défiler distraitement des images, des vidéos, quand quelques notes l’arrêtent. Il connaît cette musique. Bien sûr qu’il la connaît. Tout le monde connaît Enta Omri.
Les deux enfants jouent l’introduction de « Tu es ma vie », la grande chanson d’Oum Kalthoum, première collaboration de Mohamed Abdelwahab avec l'Astre de l'Orient, en 1964. La chanson est devenue depuis l’une des plus populaires du monde arabe.
Ils jouent au milieu des ruines, à Gaza. On ne sait pas exactement où. Un quartier? Un camp de réfugiés? Ce qui reste d’une maison, d’une école, d’une rue? Peu importe. Le décor a cette étrange uniformité des lieux qui ont survécu aux bombardements.
Ils jouent. Ils ne demandent rien. Ils ne racontent rien. Ni ce qu’ils ont vu ni ce qu’ils ont perdu. Ils ne demandent même pas qu’on sache qu’ils sont à Gaza. Aucune notification sur la vidéo ne l’indique. Ils jouent. Et ils jouent bien. Très bien. Et le lanceur de bombes écoute attentivement.
Oum Kalthoum a traversé les frontières avec une facilité qui ferait rougir les diplomates. Elle est populaire dans tout le monde arabe, mais aussi en Israël, notamment auprès de ceux qui ont grandi avec la grande musique arabe. Le lanceur de bombes l’a-t-il déjà chantée? Dans une voiture? Sous une douche? À une fête? Les militaires aussi chantent. Les hommes qui lancent des bombes ont eux aussi des chansons préférées. Certains criminels de l’Histoire avaient d’ailleurs une excellente oreille musicale.
Il sourit. Il regarde leurs mains. Celles de Yazan sur le luth, celles de Yara sur le violon. Des mains d’enfants qui savent produire autre chose que de la destruction. Il admire leur talent, leur justesse, leur concentration, la manière dont le luth répond au violon. Mais il ne fait pas trop attention au décor.
Il ne sait toujours pas qu’ils sont de Gaza. Il ne sait pas que, pendant trois ans, ces deux enfants ont probablement vu des choses qu’aucun enfant ne devrait voir. Il ne sait pas ce qu’ils ont perdu. Un père, une mère, un frère, une sœur, des amis, une maison, une chambre, des livres, des jouets? Il ne sait rien. Est-ce cela, peut-être, qui lui permet de les trouver magnifiques?
La musique continue. Enta Omri. Les paroles lui reviennent, « Ili chouftou... » (Ce que j’ai vu avant que mes yeux ne te voient...) Ils arrêtent à la fin de l’introduction. Lui commence à chanter doucement. La chanson raconte cet amour qui, avec l’insolence propre aux grandes chansons d’amour, prétend que rien n’existait avant le premier regard.
Il chante encore. Il connaît la chanson. Il connaît les paroles. Il retire ses écouteurs. Il se tourne vers son partenaire de chasse. Un autre lanceur de bombes.
Écoute ça.
L’autre regarde. Écoute. Dès les premières notes, son visage change. Il reconnaît ces deux enfants. Des survivants de Gaza. Il regarde Yazan, puis Yara, puis le décor. Il devine les ruines derrière les bouts de tentes. Il comprend. Ils sont de Gaza. Ils sont vivants. Survivants. Et ils jouent... la chanson préférée de sa mère.
Il hurle. Pas de peur. Pas exactement de colère. Quelque chose de beaucoup plus compliqué. Sa mère l’adorait. Elle la chantait partout. En préparant le repas, en conduisant, en faisant le ménage, quand elle était heureuse, quand elle était triste, peut-être même quand elle n’avait aucune raison.
Il se met à chanter le refrain : « Tu es ma vie, la lumière par laquelle ma journée a commencé... » Puis il se tait. Il regarde Yazan, Yara, leurs mains, le luth, le violon. Deux enfants. Deux survivants. Et il relance la vidéo.
Cette fois, il n’entend plus seulement la musique. Il voit les mains. Et il réalise ce que ses bombes, lancées du ciel de Gaza, auraient pu faire à ces deux petites mains.
La vidéo continue. Yazan joue avec son luth. Yara lui répond avec son violon. Oum Kalthoum à Gaza chante « Tu es ma vie ». Une chanson d’amour qui dit qu’avant le premier regard, il n’y avait rien.
La musique a cette « mauvaise » habitude de survivre à ceux qui voudraient la faire taire!
À Gaza, il en reste des mains, un luth, un violon, une vieille chanson et deux enfants qui, sans demander quoi que ce soit à personne, continuent de jouer, pour le plaisir de tous. Apparemment, rien d’autre ne saurait sauver la beauté du monde. Rien ne saurait détruire un peuple.
Il restera toujours sa musique.
Lien vers la vidéo : https://www.facebook.com/reel/1071845338905571

