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Dans un ouvrage publié le 15 septembre, le cofondateur et dirigeant du festival Visa pour l’image de Perpignan, Jean-François Leroy, mort le 31 août, adresse une lettre à valeur testamentaire aux jeunes photojournalistes, les invitant à poser un regard journalistique plus qu’esthétique sur leurs sujets et à apprendre de leurs aînés.

Cher(e) jeune photojournaliste,

Avant même de te parler d’images, je veux te parler de sens. Non pas dans l’acception abstraite du terme, le sens de la vie ou le sens de l’art, mais dans son acception la plus concrète, la plus professionnelle : pourquoi cette image, pourquoi maintenant, pourquoi toi?

Quand les Russes ont envahi l’Ukraine, plusieurs centaines de photographes ont convergé sur place en moins de quinze jours. L’élan est noble. Mais l’élan n’est pas une stratégie. Si sur place travaillent déjà un photographe en garantie pour Le Monde, deux pour l’AFP [Agence France-Presse], trois pour l’AP [Associated Press], quatre pour Reuters, que vas-tu apporter de plus, seul(e), sans commande, sans assurance, sans tribune assurée?

La même question vaut pour les manifestations d’agriculteurs devant l’Assemblée nationale : il y a parfois plus d’objectifs que de manifestants. La question du sens est la première à se poser, avant même de sortir son appareil.

Avant même de déclencher, il faut te demander : qu’est-ce que je veux raconter? Où est-ce que je veux emmener celui qui regardera? Et cette question mérite une réponse construite, pas seulement une intuition. Ce que font les photographes confirmés, c’est le contraire de l’improvisation. Ils partent couvrir une histoire sur laquelle ils ont travaillé, enquêté, avant d’être sur le terrain. Ils savent ce qu’ils veulent montrer, ce qu’ils veulent raconter. Ils écrivent leur histoire avec leurs images. Ça, c’est du journalisme.

Engage-toi. Pas seulement photographiquement, politiquement, humainement, éthiquement. L’engagement n’est pas une faiblesse du regard. C’est sa condition. Un photographe qui ne sait pas pourquoi il photographie quelque chose ou quelqu’un fera des images peut-être belles techniquement, mais creuses.

« La photographie, c’est la tête, l’œil et le cœur. » Henri Cartier-Bresson [1908-2004] l’a formulé ainsi, et personne, depuis, n’a trouvé mieux. Il ne parlait jamais de son appareil. Parce que l’appareil, c’est seulement un outil. Ce que tu fais de cet outil, c’est tout ce qui compte. J’ai un stylo dans la main et je ne suis pas pour autant Hugo ou Shakespeare. Ton boîtier ne fait pas de toi un photojournaliste. Ta capacité à construire une histoire avec des séries d’images qui ont un début, un milieu et une fin, c’est cela qui fera de toi un photojournaliste.

Cesse de croire que la guerre est le seul passeport pour la reconnaissance. L’époque où l’on partait comme ça, par romantisme ou par fantasme d’héroïsme, est finie. La violence n’a pas le monopole de la dignité ni de l’urgence. Il y a de l’histoire partout : dans les hôpitaux, dans les prisons, dans les quartiers relégués, dans les usines qui ferment, dans les familles qui résistent. À condition que tu saches regarder assez longtemps et assez profondément. Cela peut être les réfugiés, le travail des enfants, les violences faites aux femmes, la destruction des écosystèmes, les systèmes de soins à deux vitesses, les génocides que l’on préfère oublier.

Cela peut être aussi une histoire dans ton quartier, à condition qu’elle dise quelque chose d’universel. Le particulier qui touche à l’universel, c’est la définition même d’un grand reportage. Ne te laisse pas impressionner par l’exotisme géographique. Un photographe qui connaît profondément son sujet vaut infiniment mieux qu’un photographe qui a accumulé les destinations. Et les risques que tu prends doivent être proportionnels aux possibilités de publication : partir seul, sans assurance, sans commande, sur un théâtre de conflit, c’est mettre en danger ta vie pour des images que personne ne pourra protéger si quelque chose t’arrive.

Connaître son héritage

Apprendre à éditer est fondamental. C’est peut-être la compétence la plus rare et la plus précieuse. Éditer n’est pas seulement choisir ses meilleures photos. C’est construire une narration. C’est décider de ce que le spectateur verra en premier, de ce qu’il découvrira ensuite, de l’image sur laquelle il s’arrêtera le plus longtemps.

Avec le numérique, vous produisez des centaines d’images par reportage. Dix fois la même photo ne fait pas un témoignage. La subjectivité du photographe, c’est ce qui fait sa force sur le terrain et qui est parfois son plus grand ennemi au moment du choix.

Montre ton travail à des gens en qui tu as confiance, à des regards extérieurs. Pas pour avoir des compliments, mais pour entendre ce qui ne fonctionne pas. Ce que tu as vécu ne suffit pas à prendre une bonne photo. Ce qui compte, c’est ce que je vois moi, à qui tu confies ton témoignage.

Apprends à regarder ceux qui t’ont précédé(e). Je ne te demande pas de les vénérer, je te demande de les connaître. Quand je rencontre des jeunes photographes qui ne savent pas qui sont Samuel Bollendorff, Jane Evelyn Atwood, Marie-Laure de Decker [1947-2023] ou Paolo Pellegrin, je ne me dis pas qu’ils sont mauvais, je me dis qu’ils sont aveugles à leur propre héritage.

Et un photographe aveugle à son histoire ne peut pas construire quelque chose de nouveau. Il répète, sans le savoir, ce qui a déjà été fait, et moins bien. Lors d’une journée de lectures de portfolio pendant le festival, j’ai demandé à de jeunes photographes quelles expositions ils avaient aimées. Leur réponse m’a mis hors de moi : « On n’a pas le temps, on vient pour montrer notre travail. »

La culture photographique n’est pas un luxe d’esthète. Ce sont tes racines.

Je veux dire aussi quelque chose de difficile, que j’aimerais ne pas avoir à dire : je ne sais pas comment tu vas vivre de ce métier. Les agences qui structuraient la profession ont disparu ou se sont vidées de leur substance. Les magazines ont fondu. Les rédactions ont licencié leurs photographes permanents. Ce n’est plus une question de talent. C’est une question de moyens, et cette réalité me révolte.

Je ne veux pas que le photojournalisme devienne un métier de rentier. Les bourses et les prix que nous attribuons en grand nombre chaque année restent insuffisants. Pourtant, je persiste, parce que l’alternative qui serait de laisser s’éteindre le regard du photojournalisme sur le monde m’est proprement insupportable.

Ce qui me réconforte, et je veux finir là-dessus, c’est de constater que chaque année, vous êtes là. Des filles et des garçons qui savent qu’ils ne seront pas riches, qui connaissent la précarité qui les attend, et qui choisissent quand même de partir, d’ouvrir les yeux, pour témoigner.

La photographie, face à la vidéo, face au flux, a une qualité irremplaçable : elle arrête le temps. Elle ne te fait pas cadeau du mouvement. Elle te force à rester devant quelque chose de fixe. Et cette fixité, si tu lui donnes le temps qu’elle mérite, te travaille. Elle te modifie. Une grande photographie ne te quitte pas. Elle s’installe quelque part dans ta mémoire et elle y reste, parfois toute une vie. C’est pour ça que tu pars. C’est pour ça que tu dois partir.

Efforce-toi de ne pas seulement photographier, mais de regarder, et reviens nous montrer ce que tu as vu.

Mort le 31 août, au début du festival de photojournalisme Visa pour l’image, à Perpignan, qu’il avait cofondé en 1989, le directeur, Jean-François Leroy, avait eu juste le temps de boucler un ouvrage d’entretiens avec la journaliste Isabelle Fougère, Le Devoir de regarder. Histoires et réflexions sur le photojournalisme (MKF).

Cette forte tête, connue pour son enthousiasme sincère, y partage sans fard son parcours, ses admirations et ses amitiés, mais passe aussi en revue les mutations du photojournalisme, secteur en crise confronté à la révolution du numérique, à l’effondrement des commandes de la presse, à la disparition des agences photo…

Amoureux des images, il y commente aussi quelques-unes de ses photos préférées, tirées de sa collection personnelle, signées d’amis disparus ou de photographes qu’il affectionne, de Stanley Greene à Eugene Richards.

Mais Jean-François Leroy, qui avait créé à Visa pour l’image un atelier mêlant auteurs renommés et jeunes photographes, revient surtout sur ce qui lui tient le plus à cœur : la transmission.

Le Devoir de regarder. Histoires et réflexions sur le photojournalisme de Jean-François Leroy, en dialogue avec Isabelle Fougère MKF, 216 pages, 20 euros)