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À chaque campagne électorale québécoise, le même refrain revient : l’État serait trop gros, trop coûteux, trop lent. Cette fois, la compétition est particulièrement féroce.

La Coalition avenir Québec promet d’abolir, à terme, 11 000 postes de fonctionnaires. Le Parti Québécois veut retrancher 2,5 % de la masse salariale des ministères et organismes publics et parapublics, ce qui équivaudrait à environ 16 000 postes.

Éric Duhaime, chef du Parti conservateur du Québec, vise une réduction de près de 20 000 fonctionnaires à temps complet. Le chef libéral Charles Milliard annonce lui aussi un plan pour « dégraisser » l’État.

Seul Québec solidaire ne participe pas à cette course à celui qui coupera le plus. Pourtant, derrière les chiffres et les slogans, une question élémentaire demeure : quels services les Québécoises et les Québécois perdront-ils?

Pour Patrick Audy, vice-président du Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec (SFPQ), cette surenchère ne repose pas sur un constat nouveau, mais sur un vieux réflexe politique. « C’est le discours qu’on entend depuis 30 ans », dit-il, rappelant la réingénierie de l’État sous Jean Charest et la règle du non-remplacement d’un départ à la retraite sur deux.

Le « dégraissage » promis aujourd’hui serait, selon lui, un mirage : les compressions ont déjà été faites, tandis que leurs effets se font sentir au quotidien.

Des services sous pression

On peut difficilement prétendre couper des milliers d’emplois sans réduire les services. Les exemples ne manquent pas. À l’Indemnisation des victimes d’actes criminels (IVAC), les délais de traitement ont explosé, affirme M. Audy. Des personnes victimes d’un crime, parfois incapables de travailler, doivent attendre très longtemps avant de savoir si elles auront droit à une indemnisation.

À Retraite Québec, les délais s’allongent également. Au Tribunal administratif du logement, le syndicat soutient que 90 % des appels ne trouvent pas de réponse, faute de personnel.

Le problème ne se limite pas aux appels téléphoniques. Dans plusieurs régions, les bureaux de la Société de l’assurance automobile du Québec réduisent leurs heures d’ouverture ou ferment certain jour.

Au Tribunal administratif du logement, obtenir un rendez-vous au comptoir peut déjà exiger deux semaines d’attente ; ensuite, l’audience peut prendre des mois. Pour un locataire aux prises avec un logement insalubre, ce délai n’a rien d’abstrait.

Or, à force de faire attendre la population, on expose aussi les travailleuses et travailleurs de l’État à la colère qu’engendre la détérioration des services. Le SFPQ a réalisé, au printemps dernier, un sondage auprès de ses membres qui donnent des services directs au public. Sept personnes sur dix disaient avoir subi des menaces, écrites ou verbales.

Il est facile de comprendre l’exaspération d’une personne qui attend au téléphone depuis des heures. Mais le fonctionnaire qui finit par répondre n’est pas responsable du manque de personnel ni des décisions budgétaires qui l’ont produit.

Selon Patrick Audy, l’administration publique a déjà diminué de 9,3 % depuis un an et demi, et les baisses ont été encore plus importantes en région. Dans ces conditions, promettre de nouvelles réductions massives relève moins d’une réflexion sur l’organisation de l’État que d’un exercice de communication politique. « S’il y avait de l’écrémage à faire, il est fait depuis très longtemps », résume-t-il.

Le coût humain des coupes

Cette situation a aussi un coût humain. Les employés doivent absorber une charge de travail grandissante, traiter davantage de dossiers et produire toujours plus de rapports. La reddition de comptes devient une machine qui se nourrit elle-même.

Les travailleuses et travailleurs passent moins de temps à accomplir l’essence de leur travail – accompagner une victime, répondre à une personne âgée, inspecter un milieu, soutenir un collègue – et davantage de temps à remplir des tableaux et à justifier chacune de leurs actions.

Cette pression contribue à l’absentéisme et à l’épuisement. Le vice-président du SFPQ cite une étude de l’Université Laval sur la santé psychologique des membres du syndicat : de plus en plus d’absences seraient liées au travail lui-même. Il ne s’agit pas seulement d’un enjeu de conditions de travail.

Quand des employés quittent ou s’absentent, ceux qui restent doivent reprendre leurs dossiers. C’est un cercle vicieux : moins de personnel, plus de délais, plus de pression et, ultimement, moins de services.

Le privé n’est pas une garantie d’efficacité

Les partis qui défendent les coupes proposent souvent de transférer davantage d’activités au privé. Pourtant, cette avenue ne garantit ni les économies ni l’efficacité invoquées. M. Audy rappelle le fiasco de SAAQclic, un projet marqué par des dépassements de coûts et des livraisons qui n’étaient pas au rendez-vous, et tout ça a été fait par le privé.

Il évoque aussi l’entretien hivernal des routes : les critères de déneigement, d'entretien et de déglaçage des routes sont beaucoup inférieurs au privé que ceux que le ministère se donne lui-même, puis tout ça à grands frais.

« Donc, les entreprises privées déneigent moins souvent, déglacent moins souvent que ce que le ministère fait lui-même sur les tronçons de routes qu'il entretient encore, et ça coûte plus cher. »

Réformer sans sabrer

Il ne s’agit pas de soutenir que toute la fonction publique est parfaite ou qu’aucune amélioration n’est possible. Mais améliorer n’est pas synonyme de couper à l’aveugle. Les économies devraient d’abord viser les structures qui alourdissent inutilement le travail, plutôt que les agents de bureau, techniciens, ouvriers de la voirie, inspecteurs et autres salariés qui permettent aux services de fonctionner.

Le SFPQ note d’ailleurs que la croissance de l’appareil public, lorsqu’elle a eu lieu, se situe davantage dans la haute administration que parmi ses membres.

Le télétravail illustre bien le type d’économies qui pourrait être recherché sans détériorer les services. Le gouvernement loue à grands frais une grande partie de ses espaces, mais exige trois jours de présence au bureau alors que plusieurs ministères ont réduit leurs locaux depuis la pandémie.

Certains n’ont même plus assez d’espace pour accueillir tout leur personnel. Pour nombre de tâches, répondre au téléphone, traiter des dossiers ou tenir une rencontre virtuelle peut se faire aussi bien à la maison, sans effet négatif pour la population.

Quel État voulons-nous?

La question électorale n’est donc pas de savoir quel parti supprimera le plus de postes. Elle devrait être de savoir quel État nous voulons : un État capable de répondre à ses citoyennes et citoyens, ou un État appauvri, dont les ratés serviront ensuite de prétexte à de nouvelles privatisations. Derrière chaque compression annoncée, il n’y a pas seulement une ligne budgétaire. Il y a un service retardé, une porte fermée, un appel sans réponse.