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On peut situer le début du virage à droite du Parti québécois dans la première moitié des années 1980, même si les premières fissures apparaissent déjà dans les dernières années de René Lévesque. La crise économique de 1981-1983, les compressions dans le secteur public et la remise en question du modèle québécois ouvrent une brèche. Puis Robert Bourassa et le Parti libéral du Québec reprennent le pouvoir en décembre 1985. Le décor change. Et avec lui, peu à peu, le PQ.
À partir de cette période, le PQ et le PLQ commencent à se ressembler sur plusieurs questions économiques, même si leurs chemins divergent encore sur l'avenir constitutionnel du Québec. Pierre-Marc Johnson incarne cette transition. Le PQ ne veut plus seulement transformer la société par l'État. Il veut aussi prouver qu'il sait gérer une économie ouverte, attirer les investissements, soutenir les entreprises et naviguer dans la mondialisation. Pour comprendre ce virage, il faut revenir au PQ de René Lévesque.
À sa naissance, le Parti québécois mélange nationalisme, intervention de l'État, démocratie sociale et affirmation économique du Québec. L'indépendance doit donner aux Québécois les moyens politiques de bâtir une société plus égalitaire. L'État devient alors l'outil de la modernisation nationale, de la nationalisation de l'électricité, du développement des sociétés d'État, des politiques industrielles et des programmes sociaux. Le PQ de 1976 s'inscrit ainsi dans le prolongement de la Révolution tranquille et du grand consensus interventionniste de l'après-guerre.
Mais le modèle commence à trembler au début des années 1980. Récession, chômage, inflation et crise des finances publiques s'additionnent. En 1982, le gouvernement Lévesque impose des compressions salariales au secteur public. Le geste frappe l'imaginaire. Un parti qui s'était construit avec un préjugé favorable aux travailleurs demande désormais à ces mêmes travailleurs de payer une partie de la facture de la crise.
Le phénomène dépasse largement le Québec. Au Royaume-Uni avec Thatcher, aux États-Unis avec Reagan, la déréglementation, les baisses d’impôts, le recul de l’intervention de l’État et la libéralisation des marchés imposent peu à peu une nouvelle musique économique. Même en France, l’expérience socialiste finit par se heurter à cette nouvelle réalité. Deux ans après son arrivée au pouvoir, le gouvernement de Mitterrand opère en 1983 le tournant de la rigueur et infléchit profondément sa politique économique. Le compromis social-démocrate de l’après-guerre commence ainsi à s’effriter. Les capitaux circulent davantage, la concurrence internationale s’intensifie et les gouvernements découvrent qu’ils disposent de moins en moins de marge de manœuvre.
Le PQ n'échappe pas à la vague. Sous René Lévesque lui-même, l'ouverture aux investissements privés, aux exportations et aux marchés gagne du terrain. L'indépendance commence alors à changer de couleur. Elle n'est plus seulement le moyen de construire une société plus juste. Elle peut aussi devenir le moyen de rendre le Québec plus compétitif dans la grande foire mondiale.
La crise politique de 1984-1985 accélère le mouvement. Lévesque quitte la direction du PQ après la crise du « beau risque ». Pierre-Marc Johnson lui succède en 1985. Son PQ cherche moins à apparaître comme un parti de rupture sociale et davantage comme une formation capable de gouverner dans une économie dominée par l'investissement privé, l'ouverture des marchés et la mondialisation.
Le retour de Robert Bourassa en 1985 confirme cette nouvelle donne. Le PLQ mise sur l'investissement, le développement économique, la déréglementation et l'ouverture commerciale. Le PQ se rapproche à son tour de plusieurs de ces orientations. Bernard Landry défend le libre-échange et affirme qu'une économie ouverte peut encore s'accommoder de la social-démocratie.
Le changement de logique est majeur. Le PQ passe progressivement d'un État qui transforme directement l'économie à un État qui cherche surtout à créer les conditions pour que les entreprises québécoises réussissent. Le nationalisme économique se fait moins protecteur et davantage entrepreneurial.
Cette transformation se consolide dans les années 1990. Après l'échec de Meech, la crise constitutionnelle et la montée de Lucien Bouchard, le nationalisme québécois se retrouve de plus en plus associé à la responsabilité financière, à la compétitivité et à la maîtrise des dépenses publiques.
Le retour du PQ au pouvoir avec Jacques Parizeau en 1994 se fait dans un Québec bien différent de celui de 1976. L'endettement, les finances publiques et la réduction du déficit dominent le débat. Avec Lucien Bouchard, cette logique devient le cœur du gouvernement. En 1996, le déficit zéro devient l'objectif. Une loi sur l'équilibre budgétaire est adoptée. En 1999, le déficit est éliminé.
Le paradoxe saute alors aux yeux. Un parti indépendantiste né dans la gauche nationaliste applique plusieurs recettes de l'orthodoxie financière dominante. Le PQ est-il devenu pour autant un parti de droite classique? Pas tout à fait. Il conserve un État social important, un attachement aux services publics, à la redistribution et à certaines politiques progressistes. Mais quelque chose a changé. La compétitivité, la productivité, l'investissement privé, l'équilibre budgétaire et l'ouverture internationale occupent désormais le devant de la scène.
Le déplacement se poursuit avec Bernard Landry. Le PQ cherche à marier souveraineté, intervention de l'État et économie de marché. Le nationalisme n'est plus uniquement un projet de transformation sociale. Il devient aussi un projet de développement économique dans un monde où les capitaux vont vite et où les entreprises votent, elles aussi, avec leurs pieds.
Entre 1976 et 2000, le centre de gravité du PQ s'est donc déplacé. Le PQ de René Lévesque voulait utiliser l'État pour transformer le Québec. Celui de Pierre-Marc Johnson cherche à adapter le Québec à la nouvelle économie mondiale. Celui de Lucien Bouchard veut assainir l'État pour rendre cette économie plus compétitive. Celui de Bernard Landry poursuit la recherche d'un mariage entre souveraineté, intervention publique et économie de marché.
Cette évolution fragilise toutefois le vieux lien du PQ avec les syndicats, les travailleurs et les mouvements sociaux. Plus le parti adopte les impératifs de la compétitivité et de la discipline budgétaire, plus il s'éloigne d'une partie de son héritage social-démocrate. Le PQ ne quitte pas complètement la gauche, mais il cesse progressivement d'en être le principal véhicule.
L'arrivée des années 2000 accentue la contradiction. L'élection de 2007 produit un véritable choc. Sous André Boisclair, le PQ tombe au troisième rang, derrière l'ADQ de Mario Dumont. Le message est brutal. Une partie de l'électorat nationaliste ne se reconnaît plus dans le vieux mariage entre nationalisme et social-démocratie.
Mario Dumont montre alors qu'on peut défendre le français, l'identité québécoise et davantage d'autonomie tout en critiquant le poids de l'État, les dépenses publiques et certaines politiques sociales. Un nationalisme plus conservateur prend forme à droite du PQ. À gauche, Québec solidaire commence à occuper plus clairement le terrain progressiste.
Le PQ se retrouve coincé entre deux murs. À droite, un nationalisme qui ne réclame plus l'indépendance. À gauche, un projet progressiste qui entend lui aussi transformer le Québec. Il faut donc réinventer la vieille recette.
Pauline Marois prend la direction du PQ en 2007. Elle tente de moderniser la social-démocratie québécoise tout en réaffirmant le nationalisme. Mais le nationalisme péquiste change encore de nature. Chez René Lévesque, il était d’abord politique : une nation devait disposer de son propre État. Sous Marois, la dimension culturelle et identitaire prend davantage de place. Ce déplacement s’accompagne aussi d’un divorce de plus en plus visible avec l’aile gauche du parti. Avant même l’arrivée de Marois, André Boisclair avait déjà marginalisé le SPQ libre, le courant syndical et progressiste du PQ. Sous Marois, cette mise à distance se poursuit, contribuant à affaiblir l’un des derniers relais organisés de la social-démocratie au sein du mouvement péquiste. Peu à peu, le PQ cesse ainsi d’apparaître comme la grande coalition réunissant souverainistes, syndicats et progressistes autour d’un projet de transformation sociale. La question nationale demeure au cœur de son identité, mais elle se détache progressivement du projet social qui l’avait longtemps accompagné.
La langue, la laïcité, l'immigration et les valeurs collectives deviennent des thèmes centraux. Le projet de Charte des valeurs québécoises en 2013 marque un tournant. La laïcité peut parfaitement s'inscrire dans une vision progressiste et républicaine. Mais le débat révèle aussi une crispation identitaire. L'immigrant et le signe religieux deviennent des personnages récurrents du grand feuilleton national.
La souveraineté demeure là, quelque part en arrière-plan. Mais elle ne suffit plus à faire courir les foules. Plus le référendum paraît lointain, plus le PQ cherche d'autres moteurs pour maintenir sa pertinence. La langue, la laïcité et l'identité remplissent ainsi l'espace laissé vacant par l'essoufflement du projet souverainiste.
L'élection de 2014 confirme les limites de la stratégie. Le PQ est battu par le PLQ de Philippe Couillard et Pauline Marois quitte la direction. Le problème stratégique reste entier. Le PQ est indépendantiste, mais l'indépendance ne domine plus le nationalisme québécois. Il se réclame de la social-démocratie, mais Québec solidaire occupe de plus en plus cet espace. Il est nationaliste, mais l'ADQ, puis la CAQ démontrent qu'on peut être nationaliste sans vouloir quitter le Canada.
Sous Pierre Karl Péladeau, puis Jean-François Lisée, le parti cherche une nouvelle porte de sortie. Lisée propose notamment de repousser la question référendaire pour permettre au PQ de gagner d'abord le pouvoir. Et voilà que se produit un renversement historique. L'indépendance, autrefois raison d'être immédiate du parti, devient un projet qui devra attendre la conquête du gouvernement.
François Legault et la CAQ comprennent parfaitement la nouvelle mécanique. La CAQ réussit à séparer le nationalisme de l'indépendance. Elle défend le français, la laïcité, davantage de pouvoirs pour Québec et un contrôle accru de l'immigration sans demander aux électeurs de choisir entre le Québec et le Canada.
La CAQ récupère ainsi une grande partie du territoire historique du PQ. Le nationalisme québécois devient compatible avec le maintien du Canada. Pour le PQ, le problème est énorme. Il doit désormais convaincre l'électeur nationaliste qu'il manque quelque chose à son nationalisme tant qu'il ne va pas jusqu'à la souveraineté.
C'est dans ce paysage que Paul St-Pierre Plamondon prend la direction du PQ en 2020. Il tente de réunir dans une même vision la souveraineté, l'identité nationale, la défense du français, la laïcité et le contrôle de l'immigration.
C'est aussi ici que le virage à droite devient plus difficile à dissimuler. Le PQ de PSPP conserve une volonté d'intervention de l'État dans les services publics, le logement, le transport collectif, les soins à domicile et la transition écologique. Il n'est donc pas la droite économique classique. Mais sur l'identité nationale, l'immigration, la laïcité et le rôle de la majorité francophone, son discours est nettement plus conservateur que celui du PQ de René Lévesque.
Le débat sur l'immigration illustre parfaitement cette mutation. Le PQ défend des seuils plus bas et rattache cette position à la capacité d'accueil, au logement, aux services publics et à la protection du français. Ces questions sont légitimes. Mais lorsqu'elles sont fondues dans un récit national où l'immigrant devient régulièrement le problème à gérer, une autre logique apparaît. Le nationalisme péquiste ne se contente plus de défendre une nation. Il cherche aussi à en définir plus strictement les contours.
La laïcité occupe une place semblable. Les propositions adoptées par les membres du PQ en 2025 montrent que la question est désormais profondément intégrée à la culture politique du parti. Elle n'est plus seulement un thème électoral porté par quelques dirigeants. La laïcité et l'identité participent à la définition contemporaine de la nation québécoise défendue par le PQ. Encore faut-il savoir quelle laïcité on veut et surtout à qui elle s'applique.
PSPP ajoute à cela un discours économique plus favorable aux entreprises, notamment aux petites et moyennes entreprises. Il critique la bureaucratie, certaines réglementations et certains mécanismes de subvention. L'État doit intervenir, mais de façon plus ciblée. Il doit soutenir les secteurs stratégiques et les entrepreneurs plutôt que multiplier les structures administratives.
Deux transformations se rejoignent donc. Le nationalisme devient plus identitaire et l'approche économique plus favorable à l'entreprise. Le PQ conserve un État social, mais se montre plus conservateur sur les questions culturelles et plus pragmatique sur le terrain économique.
Il faut ici parler franchement du virage à droite du nationalisme péquiste. Ce qui se dessine ressemble de plus en plus à un nationalisme social conservateur. L'État demeure important, les services publics demeurent, en principe, essentiels, mais la nation se définit de façon plus culturelle, l'immigration devient un terrain de restriction et la protection de la majorité francophone occupe une place croissante.
Cette transformation répond aussi à une réalité électorale. PSPP cherche à récupérer à la CAQ des électeurs nationalistes qui veulent défendre le français, réduire l'immigration, renforcer la laïcité et accroître les pouvoirs du Québec. Mais il leur propose une différence décisive, la souveraineté.
La mécanique paraît alors simple. Reprendre une partie du nationalisme de la CAQ, élargir la base électorale du PQ, puis convaincre ces nouveaux électeurs que leur désir d'autonomie doit, tôt ou tard, conduire à l'indépendance.
Et c'est précisément ici que le piège se referme.
La souveraineté risque de devenir moins un projet politique immédiat qu'une marque de commerce. Elle permet au PQ de se distinguer de la CAQ, de préserver son identité et de donner une destination à son nationalisme. Mais une marque de commerce n'est pas vraiment un projet de société. Elle peut identifier un parti sans convaincre une majorité de citoyens de franchir le Rubicon.
Le problème devient encore plus sérieux si le PQ réussit à attirer des nationalistes conservateurs qui ne sont pas spontanément indépendantistes. Il peut gagner des élections grâce au nationalisme sans réussir à créer une majorité souverainiste. Le paradoxe est savoureux, mais dangereux. Le PQ pourrait renforcer sa position comme parti nationaliste tout en affaiblissant l'idée que le nationalisme doit nécessairement conduire à la souveraineté.
Le risque inverse existe aussi. Plus le PQ durcit son discours identitaire, plus il peut éloigner des électeurs progressistes, des jeunes et des Québécois issus de l'immigration. Or gagner une élection et gagner un référendum sont deux sports très différents. Une victoire électorale peut se construire avec une coalition relativement étroite. Une victoire référendaire exigerait une coalition beaucoup plus large.
C'est le cœur du problème de PSPP. Pour prendre le pouvoir, le PQ peut rassembler les nationalistes autour de thèmes identitaires et économiques qui ne sont pas tous liés à l'indépendance. Pour gagner ensuite un référendum, il lui faudra convaincre une société québécoise beaucoup plus diverse de choisir un nouvel État.
Le nationalisme identitaire peut donc être efficace pour construire une base électorale. Il n'est pas nécessairement efficace pour construire une majorité indépendantiste.
Le PQ se retrouve ainsi devant une contradiction historique. Plus il se déplace vers la droite sur l'identité, plus il peut récupérer une partie de l'électorat nationaliste de la CAQ. Mais plus il s'éloigne de son ancienne tradition progressiste, plus il laisse à Québec solidaire l'espace politique qui fut longtemps occupé par le PQ.
La question n'est donc plus simplement de savoir si le PQ est devenu un parti de droite. Il faut plutôt se demander ce que devient un mouvement nationaliste lorsqu'il défait peu à peu le vieux lien entre souveraineté, transformation sociale et intervention de l'État.
De René Lévesque à PSPP, le déplacement est considérable. Le nationalisme des années 1970 voulait libérer politiquement le Québec pour transformer la société. Le nationalisme contemporain cherche davantage à protéger la langue, l'identité, la majorité francophone et les capacités d'action de l'État québécois. L'indépendance demeure à l'horizon, mais elle sert aussi à distinguer le PQ des autres formations nationalistes.
La question centrale devient alors beaucoup plus simple et beaucoup plus embarrassante, la souveraineté est-elle encore le projet qui définit le PQ, ou est-elle devenue sa marque de commerce pour reprendre le pouvoir?
Si le PQ gagne une élection sans réussir à transformer son nationalisme en véritable mouvement indépendantiste, il pourrait se retrouver prisonnier de sa propre stratégie. Il aurait récupéré une partie du nationalisme de la CAQ sans réussir à détacher l'électorat québécois du Canada. Il aurait renforcé sa marque souverainiste sans nécessairement renforcer la souveraineté.
Le pari de PSPP est donc immense. Il tente de reconstruire le mouvement indépendantiste sur des bases différentes de celles de René Lévesque, en réunissant des nationalistes de sensibilités diverses autour du français, de l'identité, de la laïcité, de l'immigration, de l'autonomie du Québec et de l'intervention de l'État.
S'il réussit, il pourrait transformer profondément le visage du souverainisme québécois. S'il échoue, le PQ risque de devenir un parti nationaliste parmi d'autres, avec une différence de marque appelée souveraineté, mais incapable de convaincre que cette souveraineté constitue véritablement la prochaine étape de l'histoire du Québec.
Et dans cette éventualité, une autre question devient incontournable, celle de Québec solidaire. Si le PQ échoue son pari souverainiste, quelle alternative ce parti progressiste, de gauche, le seul au Québec, peut-il offrir aux Québécois? Peut-il proposer un autre nationalisme, débarrassé de la dérive identitaire et conservatrice, capable de renouer la question nationale avec la justice sociale, la démocratie, l'écologie, les services publics et l'égalité? Peut-il surtout démontrer que l'avenir du Québec ne se résume ni au statu quo canadien de la CAQ et du PLQ ni au nationalisme de plus en plus conservateur du PQ?
C’est là que se jouera la prochaine grande bataille idéologique au Québec. Si le PQ finit par transformer la souveraineté en simple marque de commerce et échoue à en faire un véritable projet majoritaire, Québec solidaire pourrait alors trouver devant lui un espace politique considérable. Mais encore faudra-t-il savoir l’occuper, imposer une vision progressiste des choix économiques et sociaux, tout en donnant un nouveau sens à la question nationale. QS ne propose pas simplement de changer de gouvernement. Il propose, sur plusieurs fronts, de changer les règles du jeu. À bien des égards, son programme cherche à renouer avec l’ambition transformatrice de la Révolution tranquille, mais en l’appliquant aux fractures bien différentes du Québec d’aujourd’hui. Crise du logement, explosion des inégalités, précarité, changements climatiques, diversité et droits sociaux. C’est pourquoi ses propositions méritent d’être considérées autrement que comme les promesses d’un parti d’opposition. Elles dessinent une autre conception de ce que pourrait être le Québec.
Et pour mesurer jusqu’où QS entend aller, je développe ici les cinq ruptures bien exposées dans un texte d’Alexandre Dumas.
Première rupture : Faire payer davantage les ultra-riches. À contre-courant du réflexe politique qui consiste presque toujours à parler de baisses d’impôts, QS propose de s’attaquer directement au patrimoine du 0,1 % le plus fortuné. Son objectif. Aller chercher environ 5 milliards de dollars par année auprès des ménages dont la richesse dépasse 25 millions de dollars, afin de réinvestir dans les services publics. Le message est assez simple, plutôt que de demander encore à l’État de faire plus avec moins, pourquoi ne pas commencer par lui redonner les moyens d’agir?
Deuxième rupture : S’attaquer au marché immobilier là où ça fait mal. QS propose de geler les loyers à l’inflation pendant un an, puis de réformer durablement le calcul des hausses permises. Mais le parti veut aussi s’en prendre à la spéculation immobilière, notamment en imposant 100 % des gains en capital réalisés sur la vente d’immeubles locatifs à revenus, plutôt que 50 % actuellement, pour les propriétaires qui ne les occupent pas. Autrement dit, le logement ne serait plus traité uniquement comme un actif financier, il redeviendrait d’abord un droit. C’est une proposition beaucoup plus radicale que les éternels appels à « construire davantage » en espérant que le marché finisse par régler le problème.
Troisième rupture : Refuser de transformer l’immigration en loterie à services publics. Dans un contexte où le réflexe politique consiste de plus en plus à opposer « les Québécois » aux nouveaux arrivants, QS défend une conception beaucoup plus inclusive de l’accès aux services. Le parti propose notamment une immigration permanente davantage planifiée et régionalisée, le rétablissement du PEQ et de meilleures conditions d’intégration. Derrière cette approche, il y a une idée assez subversive dans le climat politique actuel : les droits sociaux ne devraient pas dépendre de l’endroit où une personne est née. Une éducatrice qui vit ici, travaille ici et contribue à la société ne devrait pas se retrouver dans la situation absurde de ne pouvoir inscrire son propre enfant au réseau de garde qui lui permet précisément de travailler.
Quatrième rupture : Oser parler de Gaza sans détour. Sur Gaza, QS adopte une position beaucoup plus tranchée que celle de la plupart des formations politiques québécoises en reconnaissant pleinement le génocide dont sont victimes les populations palestiniennes. Pour ses défenseurs, c’est aussi une question de cohérence. Défendre les droits humains ici tout en refusant de détourner le regard lorsqu’ils sont bafoués ailleurs. Cela implique également de faire une distinction essentielle entre la critique du gouvernement israélien, du sionisme politique ou des groupes de pression qui défendent certaines positions, d’une part, et les personnes juives dans leur ensemble, d’autre part. Cette distinction n’est pas un détail, elle permet de défendre une position ferme sur le conflit sans tomber dans l’amalgame ou l’antisémitisme.
Cinquième rupture: Défendre sans ambiguïté les droits LGBTQ+. Alors que la diversité de genre et sexuelle est devenue un nouveau champ de bataille culturel, QS refuse le traditionnel « oui, mais ». Son orientation est explicitement féministe et inclusive, et son programme défend depuis longtemps des mesures destinées à renforcer les droits des personnes LGBTQ+ et des personnes trans. Là encore, le caractère progressiste de la position tient moins à une promesse spectaculaire qu’à un refus : celui de faire des droits fondamentaux une variable d’ajustement électorale.
Ce qui frappe dans ces propositions, c’est moins leur nombre que leur ambition. Elles cherchent à déplacer les lignes plutôt qu’à aménager le statu quo. Taxer davantage les plus riches, intervenir directement sur les loyers, s’attaquer à la spéculation immobilière, défendre un accès universel aux services publics, prendre position sans détour sur les enjeux internationaux et protéger sans ambiguïté les droits des minorités : autant de choix qui témoignent d’une volonté de transformer, plutôt que de simplement gérer, la société québécoise.
Alors, si vous êtes attachés aux valeurs progressistes, si vous croyez que la solidarité doit primer sur l’égoïsme et que le bien commun mérite mieux que les compromis dictés par le court terme, je ne crois pas avoir besoin de vous dire pour qui voter.

