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Chère Madame Ghazal,

Dans la campagne électorale actuelle, votre parti occupe une place unique.

Alors que vos quatre adversaires donnent dans la surenchère à qui coupera le plus de fonctionnaires, tout en évoquant l’idée mensongère que cela peut se faire sans affecter les services aux citoyens (un mythe qui n’a jamais résisté à la réalité des 40 dernières années), vous représentez la seule formation politique à avoir pris la défense des services publics.

Or, ces services font du Québec une des sociétés les plus égalitaires et les plus heureuses dans le monde, selon le Rapport mondial sur le bonheur des Nations Unies. Certes, tout ne va pas toujours aussi bien qu’on le voudrait et des réformes dans la prestation de certains services sont souhaitables. Mais vous représentez la seule formation qui insiste sur ce que les serviteurs de l’État nous apportent.

Alors que la CAQ et le PQ évoquent toujours de l’immigration comme un problème économique et une menace à notre langue et notre culture, et que le PLQ et le PCQ ne parlent des immigrants que comme ressources essentielles à la performance de nos entreprises, vous êtes la seule formation politique à mettre en évidence que ce sont des êtres humains, et à reconnaître l’apport positif qu’ils apportent à la vitalité et au rayonnement international de cette société distincte du Québec.

Et alors que le PQ cherche à ratisser à droite dans l’espoir vain de convaincre une base plus large de voter Oui lors d’un référendum « pendant le premier mandat », vous et votre co-porte-parole Sol Zanetti avez maintes fois souligné que la création d’un pays ne peut pas se faire pas en grappillant des voix dans un référendum que personne ne désire, mais par la mobilisation enthousiaste d’une large part de la population, hommes et femmes, riches et moins nantis, travailleurs et entrepreneurs, Québécois de racines profondes ou issus d’une immigration récente, en impliquant les peuples autochtones, grâce à une vision généreuse et rassembleuse.

Mais j’avoue avoir été déçu de votre prestation, à l’émission « 5 chefs, une élection ». Vous y avez soutenu avec insistance (et témérité, oserais-je dire) le fait que vous vous préparez à gouverner le Québec avec une majorité d’élus. C’était « cute » peut-être, mais tellement loin de la réalité que personne ne pouvait vous croire. Vous n’y croyiez pas, vous non plus, du reste. Et je crains que la majorité des téléspectateurs aient cessé de vous écouter à ce moment.

J’aurais tellement aimé vous entendre plutôt défendre avec passion les avantages de la social-démocratie, ce système qui a propulsé l’économie québécoise depuis un demi-siècle. Et que vous insistiez sur l’importance de défendre le modèle québécois en envoyant à l’Assemblée nationale le plus grand nombre possible de voix progressistes et solidaires, face à des partis qui accablent l’État comme s’il portait la peste.

J’aurais aimé que vous nous parliez de l’animateur, essayiste et biologiste Boucar Diouf, de l’écrivaine Kim Thuy, de l’académicien Danny Laferrière, du réalisateur Kim Nguyen, de Mohamed Lofti, d’Éric Charcour, de Thélyson Orélien et des dizaines d’autres Québécois venus d’ailleurs, devenus gens du pays, et qui contribuent bien plus que Mathieu Bock-Côté à notre culture et notre identité.

Vous l’avez écrit de manière si éloquente dans votre récente autobiographie. Votre témoignage personnel est un rappel d’une société québécoise dynamique, généreuse et accueillante que les fossoyeurs du projet autonomiste, y compris à la direction actuelle du Parti Québécois, cherchent à faire oublier. Nous, qui croyons encore en cette façon d’être au monde, avons besoin d’entendre ce message. De ne pas laisser le monopole aux frileux identitaires.

Oui, c’est important de mettre de l’avant des politiques progressistes concrètes que vous pourriez défendre, même en n’obtenant pas la majorité des sièges. Mais ce terrain est miné. Si l’idée de demander aux riches de contribuer plus largement à l’essor de l’État doit être mise sur la table, les modalités d’application demeurent complexes, et vos adversaires vous attaqueront là-dessus.

L’idée de créer des magasins publics d’alimentation pour limiter l’inflation n’est pas bête, mais pourquoi le faire via une société d’État, quand nous avons ici un réseau de coopératives alimentaires qui s’étiole et que vous auriez pu choisir d’appuyer?

Et si la hausse du salaire minimum à 20$ l’heure serait utile aux travailleurs du bas de l’échelle, elle aura des effets sur notre compétitivité économique et n’aidera en rien ceux qui sont exclus du marché du travail.

J’arrête ici la liste des mesures concrètes que vous avez défendues. Mon but n’est pas de discréditer votre programme politique. Mais comme vous ne serez pas en mesure de réaliser, de toute façon, ce n’est pas pour cela que les gens voudront voter pour Québec solidaire.

Si, au contraire, vous mettiez dans vos prochains débats tous vos efforts pour défendre cette vision d’un Québec fier, inclusif, dynamique et solidaire, en faisant valoir votre capacité de travailler à sa réalisation, une fois élue (comme vous l’avez si bien fait depuis quatre ans), je suis convaincu que plusieurs Québécois qui se désolent des politiques mises de l’avant par les autres partis pourraient faire le choix d’envoyer à Québec plus de vos candidats.

Et en élevant le débat au niveau des valeurs, vous pourriez contribuer à freiner la rapide dérive vers la droite de nos politiciens.